8

dessin de Tardivo Ce dessin de  Tardivo (crayon ; noir et blanc ; format 9 x 13) est placé à gauche du texte 9.

9

Tache noire et fantasque où s’inscrit l’incertain,
Flaque sombre où la boue modèle mes désirs
Quels souhaits abolis peuvent en toi gésir
Et se dissimuler en signes clandestins ?

Éclaboussure obscure et miroir où s’éteint
Le reflet fugitif de mes secrets plaisirs,
Qui te déchiffrera, et qui saura saisir
Sous les traits du hasard la face du destin ?

Immobile animal buvant les blanches eaux
De mon indécision, imaginaire et faux
Crabe multiplié dévoreur de mémoire,

Quel dieu fou put forger ta forme fascinante
Et quel devin aveugle aura dans ses grimoires
Gribouillé les seuls noms que son délire invente ?





Contexte

Initialement titré éclaboussure, puis Z, car écrit après passage d’un test de Zullinger (Hans Zullinger, instituteur Bernois, perceptanalyste) [3] , test projectif voisin du Rorschach (Hermann Rorschach, 1884-1922, ) lors d’un recrutement.

Daté du 13 novembre 1971.

Commentaires

Sonnet de formule abba abba ccd ede.
La proportion de lettres « f » et « g » que je voulais volontairement plus élevée que dans la moyenne du discours, car le mot effigie (f y gît) me servit de pattern, y est après décompte double pour le « f » (2,4 % au lieu de 1,1 %)mais tout à fait normale pour le g (1,2 % au lieu de 1,1 %).

Le texte résume pour moi la réflexion issue de l’événement test tel que je l’a vécu : c’est le passeur, bien plus que le passant, qui projette dans l’image son propre délire, et il ne peut s’empêcher de comprendre les déclarations du passant autrement qu’en référence à sa propre intelligence de l’image. Autrement dit, le passant aurait le droit de connaître le déchiffrement du passeur. J’ai posé la question. Il me fût courtoisement répondu que la co-interprétation ne faisait pas partie du protocole.

Il est possible de s’interroger sur l’utilité du recours à des tests cliniques, plus destinés à sonder névroses et psychoses qu’à discerner des aptitudes organisationnelles, dans le recrutement de cadres administratifs, fût-ce de haut niveau.

Ce texte est repris, sous une forme variante dont l'organisation phonétique  interne veut mettre en scène la structure cachée dans la structure apparente, dans la section «fonte à neige perdue de gisants d'équinoxe» de le sculpteur d'eaux.

10

dessin de Tardivo Ce dessin de  Tardivo (crayon ; noir et blanc ; format 9 x 13) est placé à gauche du texte 11.

11

J’ai enlacé les pieuvres
Aux bras nus des faux dieux,
Orfèvre soucieux
De l’or gris des couleuvres,

Purs serpents de la peur
Lovés, multiple vague
Noués tels une bague
Au doigt d’un receleur ;

Métal clair des anneaux
Plus glacés que l’hiver
Qui croira que la mer
T’a formé de ses eaux ?

Chaîne froide et forgée
Pour les prisons du temps
Tu es ternie du sang
De l’aurore égorgée

Et des dieux destitués
Inclinés à genoux
Sous le poids des bijoux
Dont l’éclat les a tué.

Contexte

Initialement titré l’orfèvre.

Daté de mai 1961, à Chelles, pour les deux premières strophes, et de septembre 1971, à Sevran, pour les trois dernières.

Commentaires

La première partie,qui se suffit à elle-même, avait été déclenchée par une déclaration de ma mère, qui m’avait confié à l’époque avoir envisagé d’écrire un texte dont elle connaissait déjà le titre : de l'encens pour les faux dieux. L’ en sang n’apparaît que dans la seconde partie.

Le texte, lui, existe maintenant.

12 et 13

J’ai rêvé…

…De roses bleues qui murmuraient
Des mots d‘amour à leurs épines
Et d’astronomes qui jouaient
Des tangos sur des mandolines

De vagues bleues chantant en houle
Leur ressac au rythme brisé
Et de galets roulés en boule
Frémissant à chaque baiser

D’animaux bleus courant les plaines
Célestes et buvant la Lune
Et de chevaux chargés de chaînes
Galopant à l’ombre des dunes

D’étoiles bleues clouant le ciel
A l’arbre opaque de la nuit
Et de feuilles et de lielles
Flottant sur l’eau sonore et puis

De lielles bleues imaginaires
Changeant de forme et de couleur
Et de contour et de matière
Et d’année et de jour et d’heure

De phrases bleues sans fin ni lien
Forgées de mots et de silences
Et d’actes purs sans mal ni bien
S’accomplissant dans la confiance.

Contexte

Le titre est en fait un faux titre : début de phrase mis en facteur commun.
Logiquement, il eût fallu que chaque strophe commençât par :
...D** et même ...d**

Commentaires

Lielles : ce mot est un de mes souvenirs de rêve – non pas au sens figuré d’excellent souvenir, mais au sens propre – et désigne une entité signifiante protéiforme, un peu dans les genre des messages échangés entre eux par les Xipéhuz de Joseph Henri Boex [4] .

Je n'ai pas cherché l'étymologie, probablement associative, de cette production onirique.
D’autres de ces mots, contemporains, sont le jarvik – objet en forme de dé crénelé apparaissant dans la paume de la main pour signaler l’imminence présence d’un être nouveau dans le rêve – et Sainte Cymose, village dont les maisons réparties en anneaux concentriques ( placées dans une configuration ressemblant à celle de Stonehenge ) communiquent entre elles par des portes invisibles qu’il faut franchir en pénétrant dans le mur.

J’ai appris depuis que Lielle existe à la fois comme patronyme et comme prénom (féminin).

14

Neige, sable d’étoiles, et confuse mateur
Que verse dans nos mains l’espace silencieux,
Très pure nébuleuse où le vent, soucieux
De survivre à ta chute, infuse sa lenteur,

Cristaux forgés d’air blanc, très douce pesanteur
Qui modèle le jour à l’image des cieux
Et creuse en sa lumière un nuage précieux
Où s’effacent les bruits, les parfums, les couleurs,

Saurais-tu composer de tes doigts innombrables
Son visage un instant devenu déchiffrable,
Dans tes constellations , sa forme devinée ?

…Puis dissoudre à regret sous le souffle du temps
Sa bouche , ses yeux clairs et sa nuque inclinée
Et ses cheveux dénoués en volutes flottant ?

Contexte

Daté : Sevran, 1970. Annoté : chanson pour Ch***.

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Sous le texte de l'exemplaire de référence, est collé ce gribouillage, coservé de mon cahier de notes de l'époque – le verso parle de descriptions de poste...–



Le mot mateur n'existe pas au sens de qualité de ce qui est mat. Il aurait fallu écrire matité. Mais mateur est un mot limite-argotique pour voyeur. Et le défaut de vision que la neige engendre est de rendre la vue du mateur confuse, et le mateur confus s'il est surpris à regarder...

15

Les Mouettes




Nous sommes les filles du vent
Jaillies des mascarets qui fument,
Dans les embruns, tout comme avant
            De la brume !

Nous nous mirons dans l’eau profonde
Où tremble le contour des pierres
Et nous ceignons de notre ronde
            Les cieux clairs.

Ou nous pêchons les poissons bleus
Dont les écailles qui scintillent
Dans les remous encor plus bleus
            S’éparpillent.

Ou nous dansons au ras des vagues
Qui déferlent en dépliant
Le nonchalent d’un paquet d’algues
            Insouciant.

Ou nous jouons dans l’eau des mares
Où, malgré les poulpes qui nagent,
L’éclair argenté des homards
            Se naufrage.

Nous sommes les filles du vent
Et nous planons dans la bourrasque,
Puis buvons la pluie au-dedans
            D’une vasque…

…Et si la courbe de nos ailes
Frémit dans le calme des soirs,
C’est l’adieu aux soleils qui mêlent
            Les eaux noires…

Contexte

Le titre est un vrai titre. Toutefois dans l’édition finale, la page 15 est blanche, le texte ayant été supprimé au moment du bon à tirer.
les mouettes a été publié dans la revue Azur. Date inconnue (entre 1960 et 1963 ?), numéro inconnu, mais ...page 11 !

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Quelques précisions sur le vocabulaire :

mascaret : j’avais été marqué par une illustration d’un des ouvrages [6] lus vers ma dixième année, représentant le mascaret à Caudebec-en-Caux. Depuis, je me suis intéressé à ce phénomène naturel, aujourd’hui menacé de disparition, en France du moins, du fait de l’aménagement des estuaires des fleuves et rivières côtières [7] ; une collection de cartes postales dédiée au mascaret existe dans mes archives. Celui de la Seine y tient la plus grande place, avec ses manifestations à Caudebec [8], Jumièges, Villequier [9], Port-Jérôme, Quilleboeuf.
D’autres phénomènes de nature proche, sinon de même ampleur et périodicité, comme les barres, les tsunamis, les maelströms, les vagues scélérates, ont par analogie suscité en moi questions et réflexions sur les manifestations insolites des eaux fluviales ou marines. Ici, le mot mascaret est utilisé un peu à contresens pour désigner le mur d’eau crépitante qui naît, sur certains profils de fonds rocheux, du choc d’une vague déferlante et de la contre vague née du reflux de la vague précédente.
 
nonchalent : l’adjectif issu du verbe fantôme nonchaloir [10]s’orthographie nonchalant ; j’avais voulu substantiver ce comportement.

poissons bleus : métaphore pour désigner les maquereaux, fréquents sur la côte d’albâtre…

encor : comment empêcher un débutant de vouloir placer dans son texte cette licence poétique, signalée dans les traités de stylistique qui ont nourri ses humanités ?

poulpes : ennemis héréditaires des homards [5]. La fabrication de faux poulpes, à partir d’un court bâton trapu – un bas de manche de pioche est une ébauche idéalement conformée – orné d’une couronne de lanières découpées dans une chambre à air rouge, est une des occupations du pêcheur à pied [11], qui les utilise, associés à un haveneau, pour débusquer et capturer des crustacés dans les mares temporaires crées par le reflux.

se naufrage : composite de se noie et de naufrage.

vasque : comment nommer un trou d’eau lorsque bourrasque est à la rime ?

soleils : ce pluriel peut sembler singulier ; il eût pu être supprimé ; en fait, se couchant sur les eaux – là, le pluriel n’interroge pas…- , le soleil se multiplie : non seulement chaque mouette a son soleil, mais encore les divers reflets allument des soleils auxiliaires.

    Je n'avais pas, avant de mettre ce texte en ligne, réalisé à quel point il était possible d'y retrouver des réminescences des Poèmes de la Mer de Joseph Autran (1813 - 1877 ; élu à l'Académie Française le 7 mai 1868...au fauteuil de Ponsard) :
    Nous sommes les vagues profondes
    Où les yeux plongent vainement
    Nous sommes les flots et les ondes
    Qui déroulent autour des mondes
    Leur manteau d'azur écumant !

    Mais l'avais-je lu, à l'époque ?

    16

    dessin de Tardivo Ce dessin de  Tardivo (crayon ; noir et blanc ; format 9 x 13) est placé à gauche du texte 17.


    Les notes 1 et 2 n'existent pas. Les textes de Le cristal opaque ne sont pas titrés. Cette présentation leur attribue comme repère leur(s) numéro(s) de page dans l’édition originale.
    Certains ont été post-titrés, assez souvent sous la formule cristal de... et/ou chanson pour...

    [3] Ou Z-test.

    [4] Alias Rosny Aîné

    [5] L’architecture de l’exosquelette du homard joint la perfection cinématique au fonctionnalisme esthétique le plus achevé.
    Antoni Gaudi
    pour projeter et construire les chapiteaux de la Sagrada Familia a dû se souvenir de l’observation de ce crustacé décapode macroure. La dissymétrie très marquée des pinces ajoute des fonctionnalités complémentaires (le gros et le fin…) dont je me demande si les axiomes darwiniens de la sélection adaptative suffit réellement à les expliquer : la pince marteau écrase et broie, la pince ciseau tranche et sépare ; il y a des homards droitiers et des homards gauchers ( les ciseaux à gauche, le marteau à droite )…la proportion est-elle la même que chez les humains (enfin, les européens francophones nés entre 1950 et 1970 qu’il m’a été donné d’observer lors de mes séminaires : environ un sur dix) ?
    Le homard pour son malheur abrite sous sa carapace complexe une chair goûteuse. La meilleure recette pour la préparer reste la cuisson au court-bouillon.
    Le mot homard serait un héritage du nordique humarr…Rapprocher de l’allemand hummer.

    [6] Page 87, La Mer, de Georges Clerc-Rampal, collection Larousse, Paris 1912. L’illustration ressemble tellement à la carte postale ancienne référencée « 4 Caudebec-en-Caux, Le Mascaret, The Eger » des éditions ND Photo qu’il m’est possible de penser qu’il s’agit du même cliché. A noter que le mot anglais eger (ou plutôt eagre, eger étant la transcription phonétique en français, décrit plutôt un raz de marée…Le mascaret sur la Severn est nommé par les autochtones tidal bore).
    Voir aussi page 117 un homard droitier…

    [7]


    Phénomène du mascaret
    Caudebec-en-Caux
    CPA circa 1910


    le petit parisien
    N° 765 du 4 octobre 1903

    Les amateurs de mascarets peuvent encore observer ceux de la Gironde et de la Dordogne. Autrefois, les poètes les contemplaient en méditant sur le tumultueux affrontement des eaux de la mer, remontant vers les sources telles des myriades de saumons sauvages, et des eaux de la rivière les étranglant de leur lianes liquides, bataille attisée par les influences conjuguées de la Lune et du Soleil. Aujourd’hui, les surfeurs les ont envahis et se bornent à en survoler l’écume en chevauchant une planche.
    Pour les uns, mascaret coule d’un mot gascon du XVI e siècle signifiant bœuf tacheté. Il viendrait lui-même de mascara = mâchurer, tacheter, et désignerait métaphoriquement le phénomène par analogie avec un animal bondissant. Masque et mascarade seraient aussi de la famille…
    Pour les autres, ce mot aurait pour origine le nom du petit village de Saint-Macaire, sur la Garonne, point le plus en amont où s’observait la vague.
    Pour en savoir plus, traversez l’océan et allez sur la rivière Petitcodiac, du côté de la baie de Fundy, au Canada…

    Ajout du 25 octobre 2008 : Marie Darrieussecq, dans précisions sur les vagues, chez POL, juillet 2008, recense quelques formes des mouvements de la mer. Page 21, elle écrit :

    Les deltas sont aussi de ces endroits du monde où la terre et la mer se rencontrent à plat. La vague y est inexistante. Au mieux, il s'agira d'un mascaret, vague de l'intérieur des terres, s'avançant sur l'élan des marées et soulevant le fleuve en amont ; le mascaret glisse sous la surface de l'eau, rapide, silencieux, haut sans déferlement ; ...

    Notre auteur a-t-elle vu un mascaret traditionnel ? Cet animal là s'ébat dans les estuaires, il ne rampe pas dans les deltas. Le mascaret est une barre liquide qui frétille, éclabousse, bat les rives de sa queue impétueuse. La précision semble donc...non-précise, voire erronée.



    [8] Complété par le site de la chapelle de la Barre-y-Va (la barre y va…), toponyme repris par le bien normand Maurice Leblanc dans la saga d’Arsène Lupin.

    [9] Le décès à Villequier de Léopoldine Hugo et de Charles Vacquerie le 4 septembre 1843 n’est pas la conséquence des remous d’un mascaret ; leur naufrage a été provoqué par un coup de vent déséquilibrant une embarcation mal lestée.

    [10] Nonchaloir (Vx) : négliger, ne pas mettre de soin à ; manquer d’activité. D’après le Nouveau Larousse Illustré, Paris,1899 ( ?). Le substantif grammaticalement attesté est nonchaloir, et non pas nonchalent comme je l’avais à l’époque imaginé.

    [11] Le perfectionniste se souvient de plus que dans octopus, il y a huit…