59

Il pleuvait sur la mousse et le gris de l’ardoise
Lassée de tant d’années, d’ennuis et d’attentes ;
Il pleuvait ce matin et les péniches lentes
Froissaient patiemment les clapotis de l’Oise.

Qu’il était loin le temps où nous cueillons de l’armoise
Sur les flancs alanguis des premières pentes,
Ou nous suivions des yeux le vol igné des mantes
Aux coteaux indolents qui lentement de boisent…

…Les courses au soleil dans les champs moissonnés
Et la douceur sans nom des mains abandonnées
Dans les touffes de nielle et de pavot sauvage ;

Et les soirs à rêver sur les rives où boitent
Dans la poussière ocrée les chevaux de halage
Qui tirent sans repos les péniches étroites.

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60

Dans le jardin, sous les tilleuls,
Venait une femme aux bras blancs,
Elle avançait à pas très lents,
Très pâle en sa robe de deuil

Elle s’assit parmi les feuilles
A l’ombre d’un pêcher tremblant
Qui agitait ses fruits sanglants
Dans le vent chaud pour qu’on les cueille

Moi, j’ai mangé toutes les pêches
Puis, j’ai mordu ses lèvres fraîches
Qu’elle ne savait pas défendre

Et, honteux des larmes volées
Au bord des yeux couleur de cendre
Je l’ai quittée inconsolée.


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61

M’étaient compagnes indécises
Amies des yeux crépusculaires,
Sœurs aux chagrins imaginaires
M’étaient les complices soumises

Bercées aux caresses permises
De mes étreintes, insulaires
Dessous les pourpres mortuaires
Dérobant les aubes promises,

Dessous les cieux noirs de désastres
Qui dans nos yeux avides d‘astres
Défripaient leurs reflets d’eaux mortes

Ouvrant sur nos bouches sanglantes
Qui avaient bu de toutes sortes
De larmes leurs floraisons lentes.

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62

Nuit, océan noir aux confins
Jaillis du sable des aurores,
Houles obscures et sonores
Qui fuient et se dénouent sans fin,

Liquide argile où le visage
Trop pur des anciennes amantes
Transparait aux vagues qui mentent
Navire d’astre y fit naufrage

Qui naviguait la peste à bord ;
Pilleur de lumière et d’épaves
J’ai volé les soleils que lavent
Les sanglots feints des fausses morts.

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63

Si l’ivresse me prend, si j’ai pudeur perdue
Quel silence pesant s’oppose à mes paroles
Et quel ange lucide en l’ombre se désole
De m’entendre ces mots clamer sans retenue !

Si le jour me révèle, et si la rosée bue
M'enracine tremblant comme rouge corolle
A quel vent impudique ou quelle brise folle
Vais-je m’abandonner comme rose de rues ?

Saurais-je taire assez l’aveu qui m’appartient
et sans regrets garder le secret qui me tient
Celui que j’ai créé aux jours de solitude

Celui que j’ai bâti de sable et de poussière
Ce rêve trop réel où règne la Fortune
Et dont je suis le prince aux larmes de lumière ?

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64

Si l’amour nu, grise vipère
A tué les anges de la nuit
Fuyons ce jardin où d’ennui
Nous goûtames la pomme amère.

Si ta pudeur me désespère
Lorsque mon désir te poursuit
Oublions tes charmes et puis
Ton regard que la peur altère

Tes cheveux fous et tes seins fiers
Tes yeux cieux clairs et ces paupières
Portes fermées sur mon espoir

Et dédions-nous à la saison
A l’hiver blanc cousant de noir
Le linceul raide où nous gisons.

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