46 et 47
Toi, l’ennui, notes fanéesQue respirent sans comprendre
Les infantes surannées
Aux yeux ourlés de cendre,
Infirme ennui valse grise
Des mains au bal des sanglots,
Faut-il que l’on te méprise
Lente épave au fil de l’eau,
Qu’on a jetée, noir plongeon,
Dans les eaux sales du fleuve
Et qui sous les doigts des joncs
Vibre ainsi gorge de veuve ;
Ennui, violon sans défauts
Dont l’archet est l’habitude
Et les accords les moins faux
Sont ceux de la solitude…
Mais faut-il donc te maudire,
Voyageur que l’on accueille
Juste le temps de finir
De déclouer ses cercueils ?
Mais faut-il donc te chasser,
Mendiant à la porte close ?
Tu ne feras que passer,
Je te cacherai mes roses,
Et boitant tu t’en iras,
Infirme ennui, valse morte
De ton pas furtif de rat
Gratter à une autre porte.
Contexte
Commentaire
48 et 49
Chair de bois, cœur de pailleOn t’a planté debout ;
Tu boîtes dans la boue
Au milieu des semailles.
Les troupeaux passent, beuglent.
Inerte, tu tournoies
Et tes gestes se noient
Sous les soleils aveugles.
Epouvantail, t’a-t-on
Créé pour être haï,
Vieux bonhomme ébahi
Titubant à tâtons ?
Vêtu de pluie, de vent
Coiffé d’un feutre humide
Les enfants te lapident
Et te blessent souvent…
Confie moi ton chagrin
Toi que les oiseaux fuient
Moineaux, voleurs de fruits,
Corbeaux, pilleurs de grains ;
Confie moi ton souci
Compagnon de chemin.
Il étendit les mains :
"J’aime ces oiseaux-ci"
Contexte
Commentaire
50
Pour qui, les planches que tu scies,Pour qui, les tombes que tu creuses ?
Je les aimais ; pour mon souci,
Pourquoi ravir les amoureuses ?
Pourquoi les cercueils que tu cloues
Et ta prison sans prisonniers ?
Pourquoi semer ces aubes floues
De tant d’oiseaux crucifiés,
Et pourquoi vouloir que l’on pleure
Celles qui n’ont rien mérité ?
Ni cet amour pour qui une heure
A le poids d’une éternité ?
Le regret n’est-il au passé
Ce qu’est l’espoir à l’avenir ?
Une fleur à laisser flétrir
Ou un baiser à effacer ?
Contexte
Commentaire
51
Un marinier hèle aux éclusesLa fleur vivante des sillages ;
A peine évasant leurs images
Le vent est lourd d’âmes recluses
Les doigts flexibles des roseaux
Cousent un soir triste et menteur,
Et sur le fleuve avec lenteur
Le brouillard noie les vols d’oiseaux.
Le crépuscule ensevelit
Le parfum de la rose Jamais
Et l’ombre des mains que j’aimais
Qu’il a dissoute entre ses plis.
L’amère fleur des citronnelles
Se flétrit comme à l’habitude ;
L’astre las de solitude
S’est venu pendre à la tonnelle.
Contexte
Commentaire
52
Rue les bouches fermées m’attendait l’amoureuse ;Elle avait entr’ouvert la porte du jardin,
Cueillant les roses bleues que la brise endormeuse
Balance, astres fripés hochés avec dédain.
Elle voulut saisir la fleur la plus cachée,
Celle au fond des yeux, pour au gré des étreintes
La contempler faner, comme elle avait gâché
Celle des baisers, morte à ses caresses feintes.
Et quand je suis venu comme un voleur de fruits
La rejoindre sans bruit sous la tonnelle étroite,
J’ai dû la consoler qui m’offrait dans la nuit
Une larme de sang sur sa main maladroite.

