32




J’ai joué avec l’eau, la laveuse d’étoiles,
Le limpide linceul sur les épaules lisses
D’Ophélie, l’aube liquide où les mers pâlissent
Et les pluies du levant claquent comme des voiles.


J’ai joué avec la terre et le sable perdu
Des grands déserts dorés où s’enfuit la mémoire
Et les tombes creusées dans l’argile des soirs
Où s’enracine un arbre au tronc noir et tordu.


J’ai joué avec l’air enroulé en volutes
Et les vents alourdis de feuilles et d’odeurs
La brise aux douces mains qui caresse les fleurs
Et le souffle joyeux de ce joueur de flûte.


J’ai joué avec le feu, les soleils flamboyants
Les volcans d’où jaillit une lave argentée,
Les yeux clairs d’une femme et la flamme enchantée
Qui tremble entre ses doigts comme un bijou brûlant.

Contexte

Ce texte date de fin 1970. Il a été écrit suite à deux événements dont la conjugaison m’avait troublé : un message avait été dissimulé à l’intérieur de mon briquet, et Edgar Hamalian, sans l’avoir lu, mais après avoir parlé avec moi des circonstances de la découverte, en avait correctement identifié l’auteur et déchiffré le contenu.

Commentaires

L’idée de décliner l’expression jouer avec le feu en référence à la grammaire des quatre éléments est relativement banale.

Une tentative d’approche allitérative peut être diagnostiquée dans les deux premières strophes :
-L’eau : 21 fois la lettre « l » sur 154 lettres, soit une fréquence de 13,6 % au lieu de 5,9 %
-La terre : 15 fois le lettre « r » sur 149 lettres, soit une fréquence de 10,0 % au lieu de 6,8 %, écart déjà moins probant.

Puis je me suis heurté à la difficulté de définir quelle lettre associer à tel élémental [1].
Il était clair pour moi que les attributions trop évidentes telles que « o » pour eau ou « r » pour air n’étaient pas les bonnes ; je n’avais d’ailleurs, de plus, guère écouté à cette époque le langage des oiseaux.

L’air intuitivement s’exprimait pour moi par le « f » et le « v ».

33




Dans la pénombre du palier
La vieille dort à son rouet ;
On bat un gosse à coups de fouet
Sur les marches de l’escalier.

Je lui délace ses souliers
Comme on démonte un vieux jouet,
Ma main captive à son souhait
A d’autres nœuds à délier.

L’enfant sanglote dans son coin
La tête prise entre les poings
Refusant d’être consolé,

Et nous, pour tromper notre faim,
Nous partageons nos fruits volés
Et notre amour au goût de pain.

Contexte

Ce texte est daté de 1959. Il fait référence dans mes notes à la boulangère du 16 rue Mouffetard où, interne à Henri IV, j’allais parfois le jeudi après-midi acheter un pain au lait. La vendeuse était plus blanche que farine et plus frêle qu'épi de blé.

Il est post-titré Les bons à rien. Pourquoi, j’ai oublié…

Commentaires

Le virus assise la fileuse au bleu de la croisée était toujours vivace en moi. Je suis resté longtemps fidèle à Stéphane Mallarmé, au point de le pasticher dans des rapports techniques. Par exemple, sur le modèle du quatrain irrévérencieux chansons IV :

L'ennui d'aller en visite
Avec l'ail l'éloignons.
L'élégie au pleur hésite
Peu, si je pèle un oignon...

J’avais vers 1967 résumé un article sur des propriétés mécaniques méconnues de la fonte de fer par :

L’ennui de casser en service
Avec la fonte l’éloignons ;
Au rang troisième elle se hisse
Si, vibrante, la contraignons.

34



Comme les horizons autour d'un lent départ,
Comme des mains d’enfant autour d’un oiseau mort,
Comme la nuit qui tombe en ce jardin du nord,
Ta paupière ferme et garde ton regard ;

Si la brise a secoué les arbres du rempart
Répandant leurs parfums et leurs fleurs sur ton corps,
Si un baiser donné sur ta nuque, un peu fort,
Te fait monter au front la pudeur, comme un fard,

Si tu veux me tromper un peu plus, si tu veux
éterniser mon doute au-delà des aveux,
Et quand tu dors, aveugle et lasse de m’aimer,

Indifférente à tout ce dont tu n’es princesse,
Entre mes bras fléchis du poids de ta jeunesse,
Ma bouche veille auprès de ces tombes fermées.

Contexte

En 1957, une jeune fille anglaise [2], qui s’était fait connaître en laissant un mot de remerciement dans l’armoire qui m’était attribuée dans le dortoir des taupins d’Henri IV, dortoir qui pendant des vacances de Pâques avait été mis à la disposition d’un collège hébergé par le lycée, m’en avait traduit le texte.
Je me souviens, ou crois bien me souvenir, pour me l'être eouvent récité, du début de son interprétation :

As the vistas surrounding a slow départure,
As the hands of a child when he holds a dead bird,
As the night falling in the northern garden…


J’ai hélas perdu le texte écrit de sa main et oublié la fin. Grâce à Internet, et à l'intermédiaire bienveillant d'un cercle généalogique, j'ai pu renouer le contact et elle a eu la gentillesse très amicale, dont je la remercie, de me faire cadeau d'une nouvelle traduction.
Elle diffère un peu de la première, mais je ne puis lui en tenir rigueur, d'autant plus que, dans la tradition poétique anglaise classique, elle a recherché, et trouvé,  des rimes pour orner les vers de ce sonnet.

As vistas encircle a lingering parting,
As a dead fledgling half cradled in infant hands,
As nightfall approaches in dark cold Northern lands,
So closes your eyelid, your dying glance now guarding.

If on the battlements a breeze flutters the trees,
Bathing with perfume, petals, your face and your lips,
If the nape of your neck is caressed by a too-fond kiss
Which blushes your brow, make-up, disguise in a frieze,

If you seek to beguile me, if you yet again
Seek to perpetuate my doubts beyond the pain,
And when you sleep, tired of loving me and blind,

Oblivious to all that is not in your realms,
The burden of your youth in my flexed arms overwhelmed,
My lips sleep not, to these closed tombs resigned.

Commentaires

La forme est à nouveau celle du sonnet, avec une complexification dans le système de rimes des quatrains, les a et les b étant de plus en relation allitérative : ar /or.

[1] J’utilise ici le mot élémental/aux pour désigner les éléments primordiaux, généralement au nombre de quatre ( terre, eau, feu, air ) ; certaines cultures en ajoutent un cinquième : éther ou bois pour les chinois. Mon désir est de différencier les éléments chimiques, tels que les organisent le tableau prédictif de Dmitri Ivanivich Mendeleïev, des éléments fondamentaux.
Le mot élémental est souvent, lui, utilisé dans la littérature autour de la magie pour désigner les êtres faisant d'un des quatre éléments leur habitat naturel ; ce concept remonte à Paracelse (Théophraste Bombast de Hohenheim, dit Paracelse), qui avait une formation de mineur et de métallurgiste, et utilisa les noms mentionnés en vert dans la liste :

  • sous la terre, gnomes
  • dans l’eau, nymphes, ondins et ondines, nixes, sirènes,néréides
  • au sein du feu, salamandres
  • en l’air, sylphes et sylphides, elfes

Selon Helena Petrovna Blavatsky :

Sous la désignation générale de fées, ces esprits des éléments apparaissent dans les mythes, les fables, les traditions, ou la poésie de toutes les nations anciennes et modernes. Leurs noms sont légion : péris, devs, djinns, sylvains, satyres, faunes, elfes, nains, gnomes, nornes, nises, kobolds, brownies, neeks, strœmkarls, ondines, nixes, lutins, feux follets, fées, génies des eaux, habitants des marécages, bonnes gens, bons voisins, mégères, hommes de paix, dames blanches et bien d'autres encore.
Ils ont été vus, craints, bénis, bannis et invoqués dans toutes les parties du globe et dans tous les âges. Devons-nous admettre que tous ceux qui les ont vus étaient hallucinés ?


Il ne s’agit pas pour moi ici d’esquisser une quelconque apologie de la théosophie, mais de faire explicitement référence à une manifestation interculturelle et intertemporelle de notre inconscient collectif.

[2] Elle se nomme M*** B*** et résidait à Durham. Nous correspondîmes, et passâmes une journée ensemble à Paris vers Pâques 1958, à l’occasion d’une autre de ses visites sur le continent. Il me reste d’elle deux livres, une grammaire de l’anglais, la  modern english grammar de John Collinson Nesfield, Mac Millan1957, et the peguin book of english verse, chez Penguin, qu'elle m'offrit en avril 1962, avec la dédicace « à toi ! De moi ! ». Elle épousa plus tard un pasteur anglican, et nos relations épistolaires s’arrêtèrent... jusqu'à décembre 2004, date à laquelle, par la magie d'internet, je retrouvai la trace de sa famille sur un site généalogique.