24

Lourds dans la main comme des pierres
Nous volions les fruits gelés,
Les mordions sans les peler.
Nous courrions les cimetières

Pour déchiffrer sur des tombeaux
Le nom maudit de notre ennui
Sans nous soucier de la nuit
Où s'englue le vol des corbeaux

Ni des renards, venus mourir,
Qui fouillaient de leurs museaux roux
La neige lumineuse où nous
Nous laissions ensevelir.

Contexte

D’après mes notes, les deux premières strophes dateraient de 1959, du côté de la rue Descartes, et la troisième les aurait complété en 1964, du côté de la rue du Temple.
Post-titré Cristal de Mort

Commentaires

Cette fois, c’est l’influence des œuvres complètes  [3] d’Edgar Allan Poe, découvert en 1957 dans la traduction de Charles Pierre Baudelaire.

Engluer est généralement un verbe transitif. Son emploi comme pronominal réfléchi relève partie d'une facilité partie d'une tentative de retournement : la glu servant à attraper les oiseaux, un vol qui s'englue a une attitude auto-destructrice. Et les corbeaux pris par la nuit figurent l'immobilisation puis la dissolution du noir par et dans le noir.

Les diérèses sont indisciplinées : prononcer vo-li-ons et  mor-dions, par exemple

.

25

Joie du silence où les regards
Offrent l’aube incertaine et vide,
Image attendue où l’avide
Espoir mélange les hasards ;

Joie de la danse où les mains lentes
Occupées à nouer leurs promesses
Inventent de stables tendresses
En mêlant les musiques mourantes ;

Joie des attentes et des doux
Oublis où nos regrets qui cèdent
Impriment à nos bouches tièdes,
Enivrés, des goûts d’alcool fou ;

Joie des paroles prononcées
Où les mots modèlent l’échange
Intime, en caresses étranges
Et révèlent l’amour annoncé.

Contexte

Ce texte daterait de 1971.
Il est post-titré Cristal de Joie, chanson-2 pour Ch***

Commentaires

Une lectrice proche m’avait reproché la tristesse spontanée de mes textes, et mis indirectement au défi d’y célébrer la joie.
Je ne sais si la répétition du mot en tête de strophe suffit à modifier la couleur naturellement mélancolique de cet écrit. Avec le recul, je pense que le problème posé avait aussi comme solution de renfort de mettre joie à la rime, car de toi à moi, en passant par soi, ces rimes sont environ trois cents à notre service ;
J'ai choisi d'acrosticher le texte, joie ayant quatre lettres et la réponse était ainsi dissimulée à qui n'a pas "le coup d'oeil dactylographique"... Or elle, elle l'avait.
Chaque strophe est un "coin de joie" et a un coin de joie, comme ces coins qui servent à fixer les photographies dans les albums. J'ai mis la joie d'équerre :

J o i e
O
I
E

26

Arbre, bel arbre, boule d’or
Tu t’enracines dans l’essor
De ton feuillage incandescent

Bel arbre, l’automne te tue,
Sa caresse te met à nu
Et te disperse dans le vent

Et t’éparpille et te dépouille
Et puis chargée d’or et de rouille
Enveloppe ton tronc rugueux 

Tronc noir et ferme, et qui frémit
Arbre, bel Arbre, arbre soumis
L’automne t’enchaîne et heureux

Tu meurs en songeant aux jours clairs
Où les oiseaux fuyant l’hiver
Te recréeront dans ta splendeur.

Contexte

La cantine de la freinghouse [1] était installée dans un terrain planté d’arbres centenaires, dont on disait qu’il était une des nombreuses reliques de la forêt de Bondy.
En novembre 1970, la nappe en papier de la table que je partageais avec Cl***, Ch*** et les autres a dû accueillir l’esquisse de cette ode à l’arbre ;  elles, elles croyaient peut-être que je préparais un document d’organisation…


Commentaires

Texte commentaires

27, 28 et 29

Sous le ciel bas les vols d'oiseaux de son enfance
Fuient au soir blêmissant où toute ombre s’évase ;
Le ciel est imprégné de sans brun et de vase
Où rampe un débris d’astre, un frisson de silence.

Cadavre abandonné dans les algues reptiles
Comme un mendiant noyé en rattrapant ses sous
Les yeux béants de nuit il laisse les remous
Creuser en plein courant leurs tombes inutiles.

Ainsi quand une étoile éclabousse ses doigts
L’homme en vain qui titube en courant les chemins
S’agrippe à l’astre fou qui flambe entre ses mains,
Ainsi, triste vainqueur sans visage ni voix

Il portait dans son cœur le songe qu’il faut taire
Cette étoile isolée à peine dans la nuit
Plus douloureuse au cœur que les amours qu’on fuit
Pour ne plus consoler de larmes solitaires ;

L’astre s’amenuisait au fond des cieux torrides.
Qu’importe tout cela qui a fuit son désir ;
Il eût gâché l’étoile à pouvoir la saisir
Il s’est donc avancé vers la mort les mains vides ;

Il voulait bien prier, il voulait bien se taire,
Ouvrir ses poings lassés de meurtrir d’autres mains,
Ouvrir ses bras fermés, ouvrir ses mains, se taire,
Il voulait bien prier, prier, joindre les mains ;

A quoi bon marteler les murs, et ces insultes,
A quoi bon piétiner le sol de sa prison
Sa soif de cette eau là et pourquoi son tumulte,
Pourquoi compter scruter le ciel et les saisons ?

Il marcha sur la route inutile, hors les hommes,
Où des tombeaux marquaient les haltes et les jours,
Lassé de s’être plu, et lassé des séjours
Où l’ennui feuilletait de très anciens albums ;

Il marcha sur la route inconnue, où les fleurs
Courbées de tant d’attente et de siècles pour
Le supputer venir rampaient en lents détours
Vers ses mains habituées aux baisers de ses sœurs.

Il était pour marcher, pour fouler d’autres routes
Chercher d’autres chagrins, d’autres soirs, d’autres tombes,
Pour un autre destin et pour d’autres déroutes ;
Il creusa de ses mains le sable de sa tombe…

Le sable de la tombe et la tombe et le sable
Tout tourne aux lourd soleils où s’incruste la mort ;
Un pas flétrit les fleurs, un pas marque les sables,
L’éternité aveuglément jette des sorts .

LUI, trouant le linceul que tissent les eaux lentes
Flotte vers l’océan où le poulpe Silence
Indifférent aux voix qui crient et se lamentent
Serre les continents entre ses bras immenses.

Contexte

Ce texte avait pour titre Le Noyé.
Il date probablement d'un printemps entre 1956 et 1959, et très certainement d’un pèlerinage à Notre Dame de Chartres, sous la direction de l’aumônier du Lycée Henri Moissan – qui n’était encore à l’époque que Lycée mixte de Meaux…- l’Abbé Charles Pouyé.

Mélange d’impressions de route, de méditations personnelles et de rêves partiellement transcrits au réveil.

Commentaires

Ce texte est le plus long du recueil. Toutefois le lecteur pourra découvrir deux parties qui eussent pu être disjointes : les cinq premières strophes sont à rimes embrassées, les sept dernières à rimes alternées.
Ceci peut confirmer l'hypothèse de la rédaction composite.
Le retour à la rime, dans la seconde partie, de mots identiques
mains / mains,
tombes / tombe,
sable / sables,
tout comme l’accumulation des répétitions, est volontaire et veut renforcer l’atmosphère de titubement obsessionnel du pèlerin à court de repères externes.

30

Tant pis pour ceux qui pleurent,
L’argile des amphores
N’a su tarir les heures
Aux sources des aurores.

Tant pis pour ceux qui aiment
Car leurs mains délièrent
L’envol instable et blême
Des choses familières.

Les cris sont inutiles,
Vaines les larmes fades,
les afflictions futiles
Qu’on prodigue aux malades.

L’ennui berce la mort
Gisante au crépuscule :
La faucheuse s’endort
Sur sa moisson qui brûle.

Contexte

Ce texte est daté dans mes notes de 1959. Il se peut que son premier jet remonte à 1955, car la fin fait pour moi allusion et référence au texte allégorique mors de Victor Hugo :

Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ…

que j’eus à commenter à l’épreuve orale de Français de ma première partie du Bac.
Il serait alors un rescapé du manuscrit de l'enfant chiendent.
Il est  post-titré, ce qui confirmerait cette possibilité, Chanson pour G***

Commentaires

L’envol instable et blême n’est pas un modèle d‘euphonie.
Jehan Despert m’eût volontiers dit ce bléblê fait mal à l’oreille, ainsi qu'il m'avait signalé, dans la version initiale, à lui confiée pour relecture, de la pièce 59, qui parlait de pavot volage : Ce vovo fait mal à l'oreille ! . Mais cet enchaînement sonore résulte cette fois d’une volonté délibérée.

31

Le cri clair des oiseaux
S’étire dans la nuit ;
Une étoile poursuit
Son reflet dans les eaux ;

>Le vent dans les roseaux
Vole, glisse et s’enfuit ;
La Parque qui s’ennuie
A perdu ses ciseaux ;

Tu regardes les cieux,
Je regarde tes yeux,
Et j’y vois des soleils

Et le feu qui t’anime
Et me brûle pareil
A une double énigme.

Contexte

Ce texte porte deux dates, proches. Pour les quatrains, septembre 1971, et pour les tercets, nuit du 20 au 21 novembre 1971, en référence au second rêve, celui des jarviks [2].

Il est post-titré Cristal des yeux, chanson-3 pour Ch***

Commentaires

Texte commentaires

[1] Petit nom d’amitié que les anciens de la Compagnie des Freins (et Signaux) Westinghouse donnaient à leur boîte, à leur taule, bref, à leur usine…Cet établissement a été démantelé en deux fois à la fin du XX° siècle, les activités de freinage automobile ayant été transférées à Claye-Souilly dès 1972, et les ferroviares à Amiens en 1998.

[2] Voir les commentaires du texte 12 et 13

[3] Traduction de Charles Baudelaire, dédiée à sa belle-mèreMaria Clemm, précédée d'une biobliographie établie par le traducteur, ainsi que de notes nouvelles, et titrée curieusement oeuvres complètes, alors que tout un chacun sait qu'elles ne le sont pas...
Les versions originales datent de 1856 à 1864.Cette compilation a fait l'objet d'un dépôt légal au 2° trimestre 1953.
J’avais eu lecture vers Pâques 1953, en cours de littérature, de la nouvelle le puits et le pendule, et été ainsi initié à sa fréquentation ; mais c’est la découverte de Le Corbeau , et du texte de commentaires qui l’accompagne, qui m’incitât à acheter en novembre 1957 chez Gibert (Joseph) ce gros ouvrage imprimé sur deux colonnes. Je le fis ultérieurement relier en pégamoïd bleu, et l'ornai d'une étiquette rectangulaire empruntée à une amie en cours d'études de pharmacie, étiquette portant en noir sur fond vert foncé, entourées d'une liseré blanc, les neuf lettres formant le mot DANGEREUX .