17

Toi, Silence, rends nous la musique vibrante
Où le Temps maîtrisé cristallisait sa fuite
Et l’archet du plaisir sur les heures détruites
Construisait des refrains d’où la mort est absente.


Toi, Ténèbre, rends nous la lumière éclatante
Où l’Espace calmé condensait son élan
Et la main du désir, sur le noir et le blanc
Rythmait de lents dessins d’où la mort est absente.


Et toi, Rigueur, rends nous la fantaisie vivante
Où le Hasard dompté résumait ses sursauts
Et les dés à saisir, les jonchets en faisceaux
Réglaient des jeux sereins d’où la mort est absente

Contexte

Ce texte est repris, quant à son esprit, mais avec des constructions différentes, sous des formes autres, et avec des choix de mots différents :
  • dans le livre L’Arbre Parole sous le titre Toutes les dimensions mènent à la mort
  • puis à nouveau dans le livre Le Sculpteur d’Eaux sous le titre Trois dimensions principales
.

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Le déclencheur est une phrase notée en marge d’un agenda le 30 novembre 1971 :
Toi, Silence, rends nous les musiques vibrantes
Toi, Ténèbre, rends nous les soleils tournoyants !

La construction du texte expérimente l’effet de l’introduction de rimes internes aux hémistiches :
maîtris[é] – calm[é] – dompt[é]
plai[sir] – dé[sir] – sai[sir]
refr[ains] – dess[ins] – ser[eins]

Sur le fond, il s’agit d’explorer certaines analogies et différences entre les dimensions du temps, de l’espace et du hasard.
Un pseudo-système d'équations  peut expliciter ce questionnement :

Temps  =  {[silence - musique] / [fuite + refrain]}
Espace = {[ténèbre -  lumière] / [élan + dessin]}
Hasard = {[rigueur  - fantaisie] / [sursaut + jeu]}

18

Je marchais, solitaire devant votre cortège
Mes menteuses amours, ô mes amours perdues
Sous la pluie de ce soir, comme neiges fondues
Sous la main trop avide à se prendre à tel piège.

J’ai marché ; inutile, et vagabond, l’étais-je
Ces jours d’automne là où pour sa main j’ai dû
Faire mentir la bouche des astres et du
Soleil aux doigts de paille, et d’à quoi bon, que sais-je ?
 
Et sur la route au cœur des vents et des bourrasques
J’entraînai, sans les voir, cette file de masques,
Jadis aimés, jadis peuplés dans le calme et la liesse

Ces masques un à un sur le même visage
Semblants d’amour, songes de joie, fausses caresses
…J’aurais pleuré d’y reconnaître ton image.

Contexte

Ce texte est un rescapé d’un premier recueil constitué entre 1955 et 1958 (les années « Lycée », Meaux puis Henri IV).

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L’origine de la réflexion date d’un pèlerinage à Notre Dame de Chartres, sous la conduite de l’Abbé Charles Pouyé. Les impressions nées de marches à contre vent sur des routes étroites, en groupe, a été « multipliée » par le sentiment que j’avais à l’époque d’une certaine difficulté à différencier les personnes au sein de sous-ensembles à peu près homogènes : les copains, les pèlerins et les pèlerines, les talas, les prêtres, les profs…
Les mots cortège, marche, file, vent,… viennent du concept de pélé. Mais masque est emprunté aux fêtes galantes, que je découvrais alors.


19

Dix mille étoiles sur la plage
Bâtissent îlot de lumière
Et entassent sable sur pierre
Pour allumer un ciel d’orage ;


 

Des vagues naît un lent mirage
Comme une brume à ras de terre
Qui se plie, se noue, s’oblitère
Très pure énigme et sombre image ;


 

Un navire oblique s’enfuit
A toutes voiles dans les pluies
A toutes rames vers l’aurore


 

Rompant cordages et mâture
La coque lourde de cris d’or
Sous le vent bleu qui les torture.


 

Identification

Ce sonnet avait pour titre provisoire le navire oblique. Le titre a finalement été incorporé au texte, tel le sel dans la pâte à pain. Selon mes notes, il aurait été terminé en novembre 1970.

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Construction mentale bien plus qu’abstraction à partir d’une observation, ce poème fait partie d’une série utilisant des images marines. La composition du recueil le cristal opaque n’ayant pas été très réfléchie, les éléments de cette série se sont retrouvés dispersés. Les textes 11, 57, 62, 66 auraient pu en être rapproché.

Les dix mille étoiles viennent de la multiplication d’environ cinq mille visibles à l’œil nu par deux, chacune ayant son reflet sur les eaux.

Les cris d’or et les vents bleus trahissent le désir d’insolite.


Contexte


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20

Ne me parlez plus des lilas
Ni des roseaux ni de la neige
Ni du blé noir qu’égrène la
Fée aux doigts lourds de sortilèges ;


 

Ne me parlez plus de ceux-là
Qui tournent en triste cortège
Ces ans, ces mois et ces jours plats
Que Lassitude désagrège,


 

Ni des oiseaux au vol liquide
Déployant au vent leur essor
Trop blanc, d’espace pur avide,


 

Ni du rivage au sable mort ;
Parlez moi de l’eau grise et vide
Où se dissout mon propre corps.

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Contexte


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21

Le soir grésilleras dans les avoines lentes
Et les frelons d’or gris boiront la rosée grise
Et toi tu dormiras, et par quelque méprise
J’oublierai de venir délivrer ces attentes,


Attentes d’autre étoile à cueillir de tes doigts
Comme un chardon brûlant, comme un charbon ardent,
Attentes d’un baiser à boire, être imprudent
D’attendre sans savoir le goût de notre émoi ;


 

Et dans le jardin lourd d’amour et de nuit dense
Tu resteras seule et secrète au fond du soir
Du soir qui aura bu ces soleils gris et noirs
Et ton sommeil et ton regard aux ors intenses.


 

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22

Pour nos jours séparer, nos bouches désunir,
La mort nous ira prendre et rompre à trépasser
Ce lien de joie qu’avons de nos soucis tissé ;
Les rêveurs, savions nous qu’elle devait venir ?


 

Le cueilleurs, pensions nous qu’elle pouvaient faner,
Avoines aux doigt roux à faucher en juillet
Nielles au bord des champs qu’on a mêlées d’œillets
D’épines arrachées au bord de nos années ?


 

Le voleurs, croyions nous qu’elles allaient pourrir
Mûres au goût d’amour qu’on mange à moitié mures ?
Pourquoi s’interroger ? Angoisse des murmures
Et des mots un à un. Allons donc nous mourir ?

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23

Des enfants, à mi-voix, récitaient des comptines
Et l’ombre de la rue égrenait ses pavés.
Des vieilles, sans bouger, murmuraient des ave ;
Les tilleuls aux bras roux s’inclinaient aux courtines ;


Une fille venait s’accouder au rempart
Puis le ciel bu des yeux, les mains lourdes d’œillets
Parfumait de baisers la fleur qu’elle effeuillait
Et mon cœur inquiet berçait chaque départ.


Qu’importe maintenant qu’elle m’aimât peut-être
Ce soir où j’ai passé, la regardant à peine
Dans cette rue sans fin, où en robes anciennes
Les délaissées rêvaient assises aux fenêtres

Identification

Ce texte a été publié, dans les Cahiers de l’Île de France, avec une autre fin :


Ce soir ou j’ai passé, les lentes confidences
Avouées à voix basse au milieu des silences,
Et que je n’aie ouvert aucune de ses lettres…


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Ce texte est manifestement sous influence :
Assise la fileuse au bleu de la croisée
et au-delà de l’exercice scripturaire visant à restituer une mallarméenne leçon, encore que trop peu apprise a fond et au style décalqué sans mérites, se manifeste ici une mise en symétrie permutatrice, car, que Nerval me pardonne, J’étais le délaissé, le seul, l’inconsolé.