trois caravelles












nina

Caravelle ô infante au delà des rosées
Tu fleuris sur le givre exquis d'un jardin clos.
La brume larme opaque est lente à se poser,
Telle écume limpide aux désirs matelots.

Tu glisses, Caravelle, à l'appel des marées...
L'aile des vents caresse en tes voiles arquées
L'empreinte que l'embrun aux ongles d'or ambré
Grave sur le tissu que le sel a marqué.

pinta

Caravelle oiseau peint aux couleurs de l'aurore,
Tu jaillis du ressac, en brisant ce cristal
Que la tortue sargasse a su forcer d'éclore,
Couvant la nacre nue de cet oeuf boréal...

Tu flottes, Caravelle, à l'ombre des gréements...
Le feu bleu de la foudre enveloppe tes mats
Brûlant de signes creux indéchiffrablement
Le bois trempé aux sueurs acides des calfats.










santa maria

Caravelle dédiée au nom de Marie Sainte
Tu gémis sous le vent dont chaque retombée
Caresse, sœur d'eau noire subtilement enceinte
Une coque jumelle à l'étrave bombée.

Tu voles, caravelle, à l'amble des orages,
Sur ce chemin laiteux, mère de caravanes
De conquérants encore à convoquer, tu nages
Dauphin dévoreur d'or, d'épices océanes…


Ce poème, proposé en 1993 au comité de rédaction de la revue envol d' Hédi Bouraoui et Jacques Flamand, à Ottawa, a été refusé, refus accompagné d'une lettre amicale demandant, pour demeurer dans la ligne éditoriale de la revue, un texte de forme moins classique.
C'est donc le poème ô rage qui fut publié dans le volume II, n°4, 1994 d'envol, pages 24 et 25, avec le commentaire :Jean-Pierre Desthuilliers, poète, est président de la Jointée et membre du comité de lecture de jointure. Habite Paris, en France.

Sankai juku I

A Henri Landier





Une colline d'eau
Autour d'un iris noir
Et de vignes versant
Leurs vins en nos mains nues

Une trame sans âme
De temples résumés
A l'ombre parallèle
De colonnes d'ivoire

Un rire aurore rouge
Aux lèvres de la mort
Remous d'ombres sonores
Qu'un récif nous révèle

Un soleil de postures
Qui implose en silence
Creusant dans l'aube neuve
La matrice des songes

Un délire de craie
Pour délier les lettres
Aux jambes hésitantes
D'une danse parole



Funé-raillerie







Le texte exaspéré
Du dégoût de s’entendre
Se réduit en sa cendre
Et se sait délivré.

Maint chapitre perdu
Expire à exprimer
Nos amours périmées
Et nos malentendus.

Les phrases fracassées
Palpitent sur la feuille
Où les rimes en deuil
Ressassent le passé.

Les mots précipités
Salissent le papier :
Leur sang dans l'encrier
Éclabousse l’été.

Syllabes en cortège,
À pieds comptés, escortent
Ce poème qu’emporte
Un vent qui désagrège.

La lettre écartelée
Que démembre la plume
Est M d’or qu’on inhume,
Une absoute épelée,

Dans la terre promise,
Où le temps décompose
L'aspect qu'a chaque chose
Avant que je la dise.



Chanson sans sons, écrits sans cris



Vert silence, espace ouvert, prairie absolue
Que traverse une flûte averse d'oiseaux nus,
Laisse, en l'herbe amère, aux fourmis d'or survenues
Le temps d'élaborer, cantique irrésolu

Mêlant à de somptueux aveux de désir calme
L'étreinte éternité où la peau agacée
Frémit d'angoisse aiguë et de baisers froissés,
Cette ode inachevée qu'une absente réclame :



Ode au destin dédiée, en composant la part
Du feu de son regard et de la foudre aux cieux,
Double incendie, muraille d'or, geôle d'un dieu
Prisonnier sur parole en de poreux remparts.

Silence avide au soir des rumeurs écarlates
Que des scarabées gris à coup d'élytre crissent,
Sauras-tu te nourrir de cette chanson lisse
Où les mots sont communs et la romance plate ?


Phare



Solitude insulaire battue par les marées
Me voilà phare obscur aux éclats d'obsidienne.
Les mots sont l'escalier d'une tour infinie
Dont les marches tordues emprisonnent nos pas ;

La barre des aveux déroule ses anneaux
Sur le sable rugueux qui caresse l'embrun.
Les barreaux du mensonge enforcent leurs orages
Dans la chair argileuse qu'une empreinte baptise.



J'ignore le signal des trompes et des brumes,
Fatigué d'écouter la moiteur des désirs :
Dormir au gré des jours est naviguer de nuit,
Franchir le gué des nuits est agréer le jour !

Quel rocher chérira la riche sécheresse
De mon dernier réveil onirique aventure ?
Aurai-je souvenir de l'appel au silence
Qu'énonce avec amour la douce incertitude ?


Intempérie, ode et période…

A Cathy Garcia,
comédienne, chanteuse et artificière.




Le moissonneur de neige affûte son glacier ;
De sérac en ressac le cristal écartèle
Un besoin de silence à la maille du ciel
Un souhait d'insolence aux épis du messier.

Ils broyaient un soleil pour exprimer l'absence.
Période titubante et joueuse de vent,
Que ta syntaxe est belle et ton flux émouvant !
Moi je détords les mots pour reconstruire un sens.
Les amples trahisons d'un cœur incarcéré
Lèvent un coin de voile au dessus d'un lit clos ;
Qui osera rêver, navire ou matelot,
D’une lune dédiée aux plaisirs des marées ?

Tu lis ce texte empli de la saveur des verbes :
C’est à toi que je dis mon désir de paroles.
N’as-tu jamais envie que nous changions de rôle,
Et d’être pour un soir la loquace superbe

Qui ose caresser le sexe chaud des phrases,
Poser sa lèvre nue sur la pointe des noms,
Exciter les accents, et moduler les longs
Chuchotements porteurs de songeuses extases ?



hors limites


Un orage essouflé fût comme fleuve en crue
Et fit le lit désordre au bord de nos peaux nues
Pour qu’aux remous des sueurs et des mots dévoilés

Le discours de l’amour au détour de la joie
Tel éblouissement fulgurant d’astre aigu
Se voit révélation exacte et soutenue

Par la lueur apprise au chevet des étoiles
La lumière acérée des yeux à contre-nuit
Comme vin renversé sur la nappe poreuse

Un matin d’outre-rêve envahit les fossés
Comme brume d’aurore en robe fiançailles
La voix d’un aigle gris pénètre en pluie de zinc

Puis de plomb puis d’argent le creuset de la nuit
Pour engendrer ce flux qui pousse à envahir
Nos coeurs au coeur de nous comme une flambée pure

Signal de terre proche et d’approche du jour
Nos souffles assemblés en vertige silence
Double volute ouverte à nos invocations


Le chemin d’entre-nous s’échappa de la carte
Où le destin prudent traçait itinéraire
Balisé de signaux familiers presqu’ouverts

Pour nous apprivoiser en intimes jardins
Et nous apprendre à dire un aveu mot de passe
Nous laissant orphelins de la ligne esquissée

Entraînés à chercher le site indécouvert
Ou la splendeur du soir adultère les dunes
Grosses des eaux mêlées aux limons sulfureux

Le chemin de ce feu est solstice et brûlure
Pour jouir à pleins midis l’éruption du désir
Allons-nous nous brûler les paumes et les bouches

A la source sacrée de tant et tant de rites
Créateurs de démons énonciateurs d’archanges
Allumeurs d’âmes sœurs dévoreurs de tempêtes

Incestueux incendies inventeurs de vents d’or
Allumeurs de soleils aux tréfonds des regards
Allons-nous nous rejoindre en cette cicatrice

Publié par jointure en son no 43

Retrouvailles













Il nous faudra apprendre à faire en nous silence,

Pour écouter couler le fleuve des caresses
Dans le lit chaud des draps aux rives de désir,
Entendre les remous que nos doigts vont creuser
Dans le sable des peaux et le limon des rides,
Nos bouches approchées frémissement des eaux :

Il nous faudra couler au fond de nos plaisirs.



Il nous faudra savoir demeurer immobiles

Pour ressentir en nous le mouvement des sons,
L'émotion ce murmure aux murs blancs de la chambre,
Parole après parole achevant d'ajuster
L'étreinte irrévocable où les aveux se lient
Aux intonations des vieilles questions :

Il nous faudra sombrer au fond de nos réponses.
Il nous faudra nous mettre à l'écart des lumières

Pour regarder changer la couleur de nos sangs,
L'arc en chair déployant ses nuances de nacre,
Voir nos regards s'ouvrir aux étoiles sacrées
Naissant à l'horizon de notre intimité,
Assemblées en roues d'or aux voûtes de la nuit :

Il nous faudra nous perdre en notre impatience.



Il nous faudra oser oublier les parfums

Que les fleurs inclinées répandent sans raison
Sur ceux qui les oublient au fond des vases froids,
Pour respirer l'odeur de nos embrassements,
La sueur de la douceur unique vêtement,
Manteau d'amants à mettre et ôter mêmement :

Il nous faudra mourir avant que de renaître.



J'écris il nous faudra mais je ne suis, ce soir,

Ni devin approuvant la vérité d'un rêve
Pour enfermer la vie en un unique rite,
Ni mage imaginant des gemmes à tailler
Pour enclore un soleil aux arêtes du temps.
Je ne fais que construire un texte provisoire :

Il nous faudra aller regarder sous les mots.


Chasse aux crêpes


C'est bientôt la Chandeleur...





A la chandeleur,
Un chat bricoleur
Cherche la recette
De la crêpe aux fleurs.

A la chandeleur,
Un chameau jongleur
Chahute avec sept
Crêpes en couleur.
A la chandeleur,
Un cheval voleur
Chaparde une assiette
De crêpes au beurre.

A la chandeleur,
Un chacal blagueur
Charge sa brouette
De crêpe aux liqueurs.

A la chandeleur,
Une chèvre en pleurs
Chique sa chaussette :
Les crêpes l'écoeurent


Ce texte a été fabriqué pour la classe de CP de l'École Balard, en février 1 988, au moment où les élèves - et c'était à la Chandeleur... - apprenaient à écrire le son ch.


Résurrection des corps et réincarnation

Je voudrais
Me dissoudre, au moment où les lagons débordent
Dans l'empreinte élargie au lit nu de l'argile
De votre corps en croix qu'une crue abandonne,
Épave baptismale et liquide pentacle ;

Je voudrais
Me fondre, à la saison où les volcans explosent,
A l'ombre exacte trace en la cendre poreuse
De votre course entre les puits de lave bleue
Dont le feu obscurcit les cruelles étoiles ;

Je voudrais
Me confondre, en ces temps où les carrières croulent,
Avec la marque floue que dans la brèche aiguë
Votre pas en fuyant incise sur la peau
D'un galet fracturé par l'épée du séisme ;

Je voudrais
M'absorber, en ces jours où les typhons déferlent,
Dans le souffle spiral où votre peur s'achève
Écho d'une agonie nébuleuse explosant
Tous les mots d'une vie énoncés d'un seul cri ;

Je voudrais
A l'heure où votre chair que tant de morts dispersent
Dans le vent des sept sceaux se réassemblera
Poussière m'insinuer dans le vortex du Verbe
Et renaître incarné dans votre être final ;

Je voudrais
N'être qu'infime pore au bord de l'aréole,
Ou un astre de trop au zodiaque de l'œil
Gésir grain de beauté au pli secret du sexe,
Ou même être un défaut fugitif sur un ongle.
Ce texte a été publiée dans l'anthologie perspectives spirituelles dirigée par Frédéric Tosi, éditions Regain, Montecarlo 1987, page 20.