Ô
Rage


rage d’eaux
larmes crispées crépitant au fond des yeux fracturés d’éclairs secs
grêle nacrée qui éclate
explose
extase orage nu
nuée dévêtue
qui se cambre et s'enroule
qui se cabre et s’écoule
fleuve vertical aux aiguilles de lumière
vent coupant comme les lames humides d’herbes argentées
dans un champ de floraisons liquides
horde d'eaux sauvages
hors d’âge hors saison
la bouche de la nuit s’entr’ouvre
et mille et une syllabes mouillées composent un poëme
refrain de fracas aigus et
redites multipliées par l’écho des murs nocturnes
pavés astres furtifs sous les pas de la pluie fugitive
esquivant écrivant le frisson délice
et la caresse précise faiseuse d’autres pluies
escarbilles froides
comètes d’eau
soeurs utérines des sources secrètes et des puits éventrés
poussières d’averse balayées par le souffle sacré des vortex noirs
et le geste hésitant des minutes aux horloges du vent
du temps secondes de sable et de quartz vivant
et d’ocre vert
embruns cassants caressants comme cristal de désir
que la voix haute et profonde du destin
rompt d’un cri éternellement renouvelé
répété
ressassé
ressac calcaire
oeuf message de fragilité définitive
comme un ciel d’hiver où la neige jaillit des larmes des étoiles
ô
rage d'oser essayer le geste irréparable
qui nous laissera à jamais baptisés aux fonds provisoires
d'un narthex
foudroyé

[1]




T G V

Le jour s'estompe et s'adoucit ;
soleil et nuit s'offrent en noces,
liesse d'or et fête d'ombre.
Un trouble m'emporte et mon âme
qu'un soir extrême émeut, m'entraîne
là-haut, vers ces nuées esquissées.

Voir sans comprendre un infini
miroir, lueur et pâleur unies,
terre opaque et ciel rouge liés !
Folie que je ne puis toucher,
l'absolu se déploie, m'appelle...

S'engouffrer en cet œil d'argent,
se fondre en cette infinitude !
Tel souffle qui, sans fin, s'avise,
de caresser ce monde ancien !

Fuir un songe en songe enchâssé,
dépasser le rien, dans le clair
néant de l'idée impensée...

Je m'en vais, hors la vie ténue,
dieu sans mémoire et sans forme.

Inconscient même d'être rien.

Nu-ages




Les nuages qui filent le tissu du jour dans le ciel
les nues qui cousent le matin au soir
accrochent les montagnes rondes au passage
comme des doigts sur un corps en joie de sommeil
comme une lèvre effleurant l’aréole
tendue qui vibre sous la pulpe de la peau

les nues vêtues de pourpre et chapeautées d'orangé
les nuages savent vivre avant que de se laisser aller
à se résoudre en brumes bleues et en pluies acérées
en attendant l’orage qui à flammes crues
les consumera dans de longues déflagrations
déchirures aveux irrépressibles
fractures du feu intérieur

les nuages traversent les espaces flous
les nues s'insinuent entre les vents coulis
et parfois abordent d’autres collines
d’autres vallées où coulent d’autres fleuves
je voudrais n’être en ce moment même où j’écris
qu’une nuée légère effleurant ton visage
les nues surgissent nues des flaques endormies
les nuages se condensent en valses accomplies
qui montent à la chaleur de midi comme songes au matin
et si quelqu’un d’entre eux s’abandonne et se dissout
au dessus de tes arbres peut-être son eau aura-t-elle
le goût de mon rêve et la moiteur de ma tendresse

les nuages musique d’eau ont leurs rythmes et leurs airs
les nues sont fleuve orchestre au concert des odeurs
parfois cascade blanche et sève de menthe
parfois lac de plomb et sueur de pivoine
parfois étang mauve et rosée de lilas
quand l'amour s'évapore en longs apaisements

les nuages magiques dissimulent dans leurs vagues
les nues étreintes vierges en leur robe nubile
de glace étoilée de grésil et de grêles lumineuses
les formes que leur imprime le vent qui les enlace
et je forme le voeu qu’en en voyant un face à ton soleil
tu y lises l’aspect du vent de marée vive
retour des barques








[1]
Ce texte a été publié :
-en octobre 1994 dans la revue envol, éditions du Vermillon, 305 rue Saint Patrick, K1N 5C4 Ottawa, Ontario, Canada ; pages 24 et 25, à l'initiative de Hédi Bouraoui et Jacques Flamand, avec la notule :
Jean-Pierre Desthuilliers, poète, est président de La Jointée et membre du comité de rédaction de jointure. Habite Paris, en France.

-en octobre 2000 sur le site du groupe éphémère diffus_heure géré par Richard Mainville, avec l'itroduction :
Jour, fin d'après-midi ! Y'a des jours où on s'arrête pour mieux voir et où on oublie de regarder le ciel et les sourires des belles qui ne demandent qu'à être encore plus belles à nos yeux...Sans virgule, d'un seul souffle. À cette heure, un poême vibrant de l'ami Jean-Pierre Desthuilliers, un autre Parisien du bout du monde...