Moi

Moi, étrange moi qui se prononce et se nomme,
Dans ce corps et en ce temps et sur ce lieu
Pourquoi suis-je en apparence cloîtré
Dans ce mouvement que je ressens du dedans

Dans cette peau que j’habite du dedans
Dans ce visage que je vois du dedans
Dans ce regard que je porte au dehors
Dans cette voix que j’entends en dedans
Différente de celle qu'ils entendent au dehors

Dans cette écoute que je n'entends pas
Dans cette mémoire qui renaît au réveil
Et qui survit au rêve inventeur d’autres moi
Dans cette histoire qu’il m’arrive d’écrire

Au dehors de mon souffle et de mes étonnements
Dans ce temps qui s’empile en feuillets transparents
Moi le lui d’un autre et le même en même temps
Dans l’arbre touffu d’une foison de désirs

Dans les fichiers confus d’un souvenir compact
Ou le proche et le vieux se touchent et se confondent
Où l’âge n’a nulle épaisseur et le présent
Nulle autre consistance que celle de mon coeur

Mon coeur mon horloge inféodée au temps
Moi autre moi tout le temps et cependant fidèle
A ce moi qui me hante et m’habite et me gère
Moi sans cesse un autre à petits pas furtifs

Moi changeant au fil des balances du temps
Moi rebondissant aux murs de mon enclos
Comme le souffle lent de la lampe fumeuse
Au soir des jours passés qui renaissent en fumée

Dans mon geste enfermé comme une odeur d’idée
Comme une buée grise aux carreaux gris du temps
Moi spectateur de moi et acteur confondu
Par la tiédeur des roses et le goût des idées

Moi idée forme et image et semblant
Dans ma réalité fugace et incertaine
Moi douleur de dent et plaisir de baiser
Moi parole forte et écoute ténue

Qui m’a dit au jour de la naissance
Tu es Pierre et Jean et Jean-Pierre à jamais
Et ce jamais est promesse intenable et menteuse
Car tu oublieras l’heure initiale

Cette heure de naissance dont il ne te restera
Que le discours d’autres moi, annonceurs de maisons
Calculateurs d’ascendants d’hérédité de manières de famille
Car tu méconnaîtras l’heure finale

Celle ou tu te trouveras enfin le trou éternel
Moi qui ne sais pas le jour
De ma première rencontre avec le monde sinon pour l’avoir lue
Dans les livres de famille et les papiers

Moi qui ai oublié le son de mon premier cri et
Moi qui ne me souviens pas du sens de mon premier mot
Moi pourquoi ne suis-je pas en ce moment
Sous d’autres formes d’autres astres d’autres dieux

Sous d’autres lois d’autres poids d’autres fois
Moi qui ne sais pas ce que savoir veut dire
Moi qui ne crois pas que je puisse sortir de ce moment de ce lieu
Autrement qu’en m’imaginant et autre et ailleurs et autretemps

Moi, poseur de question qui ne fleuriront pas
Moi, cueilleur de respirations qui ne survivront pas
Moi, chuchoteur de mots qui ne s’écriront pas
Pourquoi suis-je en ce corps enfermé

Comme en armure ou écorce ou espace
Pourquoi suis-je seul à regarder le monde à travers mes yeux
Pourquoi suis-je seul à être seul en moi
Pourquoi le miroir est-il muet et le mur aveugle

Moi qui en ce moment me pose à moi-même question
Pourquoi pourquoi la réponse est-elle aussi inintelligible
Comme si je parlais une langue qu’à la fois
Je sois seul à comprendre et ne comprenne pas



Cycle des eaux, cycle des mots

La neige lente
Tombe et tombe et s'entasse
Et se fige en glacier

Le glacier gris
Glisse et glisse et crevasse
Et se fond en torrent

Le torrent froid
Saute et saute et cascade
Et se calme en ruisseau

Le ruisseau clair
Coule et coule et serpente
Et se gonfle en rivière
La rivière ocre
Roule et roule et s'allonge
Et se noie dans la mer

La mer tiédie
Fume et fume et s'embrume
Et s'envole en nuage

Le nuage épais
Courre et courre et dérive
Et s'accroche à l'orage

L'orage noir
Tonne et tonne et s'achève
En averse de neige



Noël, sur la terre plus qu’au cieux…

C'est la Noël dans la carrière :
L'enfant galet a découvert,
Comme cadeau sur le talus
Une poupée de stalactites
Et un collier de gravillons.

C'est la Noël dans la clairière :
L'enfant sapin vient de trouver,
Comme cadeau dans ses racines
Une poupée de perce-neige
Et un collier de cyclamens.

C'est la Noël dans la rivière :
L'enfant poisson a vu flotter,
Comme cadeau entre les algues
Une poupée de daphnés d'or
Et un collier de têtards bleus.

C'est la Noël dans la gouttière :
L'enfant chaton a entrevu,
Comme cadeau le soir venu
Une poupée de souriceau
Et un collier de lérots gris.
C'est la Noël dans la volière :
L'enfant colombe a déniché,
Comme cadeau sous son perchoir
Une poupée de libellule
Et un collier de hannetons.

C'est la Noël dans la jachère :
L'enfant ânon s'est vu offrir,
Comme cadeau dans les chardons
Une poupée de hérisson
Et un collier de lapin fou.

C'est la Noël au ciel d'hiver :
L'enfant étoile a repéré,
Comme cadeau parmi les nuées
Une poupée de voie lactée
Et un collier de pleine lune

C'est la Noël de l'écolière :
L'enfant poète a lu ce soir,
Comme cadeau dans son cahier
Une poupée d'étrange histoire
Et un collier de mots bizarres.

Chanter Noël désen-chanté

Des sapins déracinés
Des dindes décapitées
Des sabots désencloûtés
Des parfums désodorisés
Des sans-emploi désappointés
Des serments démonétisés
Des cadeaux désapprouvés
Des prisonniers désenjôlés
Des propos désappropriés
Des jésus déchristianisés
Des santons désemballés
Des messes désacralisées

Des neiges déshydratées
Des bergers démotivés
Des emmanuels débaptisés
Des langoustes décortiquées
Des escargots désemparés
Des étoiles décataloguées
Des étables désaffectées
Des mages désimaginés
Des moutons désincarnés
Des chandelles dépoussiérées
Des paysans dépaysés
Des musiques déconcertées
Des créateurs découragés



Grand'nuit

Les nuits de grand'détresse
Vous faites battre les volets
De ma plus secrète demeure

Les nuits de grand délire
Vous faites battre la campagne
De ma plus secréte folie

Les nuits de grand'douleur
Vous faites battre les artères
De ma plus secrète angoisse