LE . BATELEUR


Le Bateleur selon Camoin

Cette lame est extraite du TaroT de Marseille tel que restauré par Philippe Camoin et Alexandre Jodorowski à partir des éditions antérieures.

La perspective commune au cinéaste-romancier et au cartier-érudit a été de restituer aux triomphes à la fois les tracés traditionnels et les couleurs traditionnelles, les unes et les autres s'étant dégradés, perdant des détails significatifs et en acquérant de nouveaux, superflus, au fil des copies et regravures successives.

Leur édition Nouvelle et Acceptée date de 1998. Leur démarche, telle qu' expliquée par leurs soins, est claire et cependant complexe ; elle mérite attention.

Sommaire


Le Bateleur tétramorphe
Notes d'écriture
Genèse du Bateleur tétramorphe
Le Bateleur face à la foule

Le Bateleur tétramorphe







Pendant qu'une sorcière en robe sabbatique
Dérobe une clef d'ut, crochète la musique
Et s'envole en suivant à travers les vitraux
La neige parfumée qu'un orgue aigu secrète ;


Je te regarde, Bateleur, qui as dressé
Sur le pré tes tréteaux, posé sur le plateau
Ou les veines du chêne enchaînent leurs chemins,
Le gobelet, les dés, les deniers et les lames.


Il nous faut des oiseaux pour peupler d'ailes closes,
D'orbes entrelacées le ciel et ses maisons,
Couver la gemme d'or qu'enfante la Polaire :
J'évoque à tes côtés ton double l'oiseleur.


On te dit Saltimbanque, et moi, le voyageur,
Je te sais baptisé aux fonts de la Genèse,
Avant ces premiers feux de l'aube primordiale
Qui coulèrent les sceaux de nos quatre éléments.


COUPES



Pendant que les chats bleus dont accouchèrent les
Tas de fruits fermentés aux fossés de l'automne
Emmêlent les fils flous de nos idées informes
En pelotes de mots qu'ils roulent sur la page ;


Je te contemple, Bateleur, qui t'es vêtu
Des atours colorés que tes tours présupposent,
Sandales et chapeau assortis au pourpoint
Pourpre et qui s'ajuste à tes gestes de prêtre.


Il nous faut des ciseaux pour tailler les pentacles,
Chantourner l'horizon et sculpter les emblèmes,
Poinçonner chaque lune en la vague du temps :
J'appelle près de toi ton frère ciseleur.


On te dit Funambule, et moi, le tisserand,
Je te sais consacré au rite impubliable
Qu'ont voulu révéler tant de bonimenteurs,
Mages obscurs cloués sur l'arche de lumière.


ÉPÉES



Pendant que nos enfants gribouillent sur le plâtre
De murs au ventre plat qui portent cicatrice ,
Profil archangélique et silhouette archaïque
Un faucon occupé à couvrir des colombes ;


Je t'examine, Bateleur, qui t'enracines
Des jambes dans la terre, écrivant de ton corps
L' Aleph armé d'argent qui garde l'alphabet
Et clôt le cycle ouvert de nos dénombrements


Il nous faut des carreaux pour paver nos dédales,
lllustrer de blasons le sol de nos demeures
Et sceller nos secrets en codes labyrinthes :
Je place dans tes pas ton gémeau carreleur.


On te dit Histrion, et moi, le spectateur,
Je te sais engagé pour jouer ce premier
Rôle d'un acteur nu qui incarne le sort
Quel que soit le costume aux couleurs de l'époque.


DENIERS



Pendant que la Comète, épave aérolithe,
Lasse de la caresse à ses cheveux de glace
Que le vent de l'espace esquisse en baisers froids,
Plonge vers ce soleil qu'elle voudrait féconder ;


Je te surveille,Bateleur, qui sollicites
Du firmament l'éclair qui aiguise le fil
De l'épée flamboyant aux sources du jardin,
L'orage crépitant sur les bords de la coupe.


Il nous faut des tonneaux pour arrondir nos vins,
Pour décanter nos moûts et le sang de nos ceps,
Et celer nos liqueurs dans le roc de nos caves :
Je fais surgir ton compagnon le tonneleur.


Je te dis Bateleur au décours du poème,
Porte du cercle d'or où tournent les Tarots,
Patron des orateurs et tout au coeur de moi,
Fontaine de mes jeux, mon frère en effigie.


BÂTONS

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Notes d'écriture

Voilà donc la seconde version, le second état du bateleur tel que je l'avais regardé et vu le 27 janvier en fin d'après-midi, peu de temps avant les travaux de l'atelier, dans la précipitation improvisatrice de ia presque dernière heure.

La première rédaction avait été composée directement sur la machine, sans autres retouches que celles des fautes de frappe ou d'orthographe décelées sur le champ. Elle m'avait tenu au clavier quelques quarante minutes. Elle avait été toutefois précédée, une semaine environ auparavant, d'une reflexion en forme de recherche de vocabulaire et d'associations de sons, réflexion qui avait occupé la durée d'un repas du soir solitaire sous les plafonds gris du restaurant d'un hôtel de Chatellerault, et laissé sur deux feuillets de mon calepin de notes quelques traces graphiques mêlant calligraphie, schématisme et sémagrammes, aux couleurs des crayons disponibles.

Pour cette seconde version, j'ai travaillé en trois fois, étalées sur trois semaines environ, et chacune des séances m'a occupé à peu près deux heures.Le troisième ensemble de quatre strophes ( Il nous faut des oiseaux...) a été achevé le premier, la veille du dernier Atelier.
Le quatrième et le second m'ont pris la durée d'un aller de Paris à Lyon dans un TGV du soir, le premier celle du retour d'Avignon à Paris trois jours plus tard. Les performances de la machine à écrire à mémoire, bien mieux adaptée au léger mouvement de lacet du train à grande vitesse que l'association difficile à maîtriser de la main, de la feuille et du stylo, ont permis d'aboutir dans un bon délai à la réalisation d'une rédaction lisible et présentabie des nouvelles versions.

Ces nouvelles versions ont été, elles, construites en deux fois: une première composition utilisant cornme matériaux privilégiés les mots, les phrases, de la partie correspondante de la première version; puis, après relecture, méditation - mes voisins m'ont vite pardonné d'avoir l'air de parler un peu seul - et vérification de la cohérence métrique, accentuelle du texte, me re-composition partielle intégrant des glissements de sons au profit de l'harmonie globale des strophes et de l'approfondissement du sens.

Cette seconde version comporte donc quatre parties de quatre strophes chacunes, les quatre strophes de chaque partie ayant une structure identique matérialisée par le recours à des mots initiaux
  • égaux:
    • Pendant que...,
    • Il nous faut...,
    • On te dit...
  • ou semblables :
    • Je te regarde...
    • Je t'examine...
    • Je te surveille...
    • Je te comtemple...
Il se trouve donc qu'alors le poème, pris dans son ensemble, et mis sous forme d'un tableau de dimension 4 x 4 dont chaque case contient 4 vers de 12 syllabes – soit au total 4 x 4 x 4 x (4 x 3) = 768 syllabes,   peut maintenant faire l'objet de deux lectures :
  • Verticale , dans l'ordre des couleurs ( ordre de la version ici donnée )
  • Horizontale, dans l'ordre transverse : chaque première strophe de chaque couleur, puis chaque seconde strophe, et ainsi de suite.
Autrement dit, à l'ordre de lecture des strophes : Coupes – Épées – Deniers – Bâtons, soit

[(C1 C2 C3 C4)  –  (E1 E2 E3 E4) –  (D1 D2 D3 D4) –  (B1 B2 B3 B4)]

peut être substitué l'ordre : Il nous faut... –  On te dit... – Pendant que... – Je te..., soit

[(C1 E1 D1 B1) –  (C2 E2 D2 B2) –  (C3 E3 D3 B3) –  (C4 E4 D4 B4)]

Qui met en évidence la composition en quadruple translation des strophes homomorphes.

29 mars 1985

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Genèse du Bateleur


Pendant que de musicales sorcières sur leurs croches bancroches s'élancent au dessus des toits fumants à la poursuite des neiges folles que crache le vent gris

Pendant que les chats obscurs qu'ont enfantés les feuilles pourrissantes des acacias dans les tas de cendre tièdes qu'on avait amassés au bord des rues poursuivent la pelote de nos traces et brouillent nos empreintes

Pendant que nos enfants gribouillent sur le plâtre des hauts murs la silhouette archaïque d'un faucon occupé à couver des colombes

Pendant que la comète fidèle lasse de la caresse froide des aérolithes plonge à contre-courant du vent solaire qui déjà consume en escarboucles ses cheveux de glace



Je te regarde, Bateleur, car tu as dressé tes tréteaux sur le pré, et disposé sur ie tapis non les figures mais les objets mêmes de ta représentation

Je te contemple, Bateleur, qui des sandales au chapeau a revêtu les atours multicolores que tes tours présupposent, les habits ajustés à tes habituels boniments .

Je t'examine, Bateleur, les jambes stablement enracinées à la terre, simulant dans ta posture la lettre la plus ancienne des alphabets anciens et le chiffre ultime de nos plus éternels dénombrements

Je te scrute, Bateleur, qui sembles solliciter du firmament le feu qui grésillera sur l'arête de l’épée ou l'eau qui crépitera sur le rebord de la coupe



Il nous faut des oiseaux pour peupler d'ailes closes d'orbes entrelacées ce ciel démesuré, et j'évoquerai à tes côtés ton double l'oiseleur

Il nous faut des ciseaux pour tailler les pentacles et sculpter les emblèmes, poinçonner chaque lame dans la vague du temps, et j'appellerai prés de toi ton frère le ciseleur

Il nous faut des carreaux pour paver nos dédales, illustrer de blasons les sols de nos demeures et sceller nos secrets en codes labyrinthes, et je ferai surgir sur ta droite ton invisible compagnon le carreleur

Il nous faut des tonneaux pour arrondir nos vins, pour décanter nos moûts et le sang de nos ceps, et je ferai apparaître à ta gauche ton gémeau le tonneleur



On te dit saltimbanque et moi le voyageur je te sais immobile dès le début du monde que tu marquas au quadruple sceau des quatre éléments

On te dit funambule et moi le tisserand je te sais consacré aux rites inflexibles qu'ont voulu révéler tant de mages hésitants et impurs chancelant sur le pont de lumière

On te dit histrion et moi le spectateur je te sais l'acteur nu qui incarne le sort quel que soit le costume que te prête l'époque

Je te dis bateleur au décours du poème, porte du cercle pur où tournent les tarots, patron des orateurs, et tout au coeur de moi fontaine de mes jeux, celui qui m'initie et me révèle moi, mon frère en effigie .

2 janvier 1985

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Le Bateleur face à la foule

A lire sur deux colonnes


La marée de la foule
Au fond de son regard
Laisse une lune folle

L'attirail exposé
Attire les badauds
Que le costume étonne

Les objets disposés
Débutent une partie
Ouverte aux promeneurs

Les passant intrigués
Entourent les tréteaux
En apparence instables

L'homme sans dire mot
Frotte son archet d'ambre
Au lin de son pourpoint

L'orage minuscule
Apprivoise la rose
Que respirent les vents

Les symboles sacrés
Sécrètent en secret
De magiques étoiles

Le monde imaginaire
Saute comme mots fous
Au cerceau de ses phrases

Le joueur enjoué
S'amuse à caresser
La gorge d'une muse

Le poème essoufflé
S'achève entre deux tours
De langage noués

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