Plus jamais...
| Plus jamais plus jamais Je ne boirai l'eau morte des songes Au creux de tes mains Parce qu'elle a le goût fade des larmes Parce qu'elle a l'odeur lourde Des flaques où meurt dans la boue noire Prisonnier des pluies d'automne Le soleil ardent de notre amour. Plus jamais plus jamais Je ne boirai l'eau croupie des citernes Qui attendent dans mon désert D'être comblées par le vent du Nord Ce vent aux cheveux chargés de sable, Ce vent aux mains ployées de mort, D'être à leur tour ensevelies Sous la caresse menteuse des saisons. Plus jamais plus jamais Je ne boirai l'eau endormeuse que je Grattais dans les solitudes De ce désert où nous marchions Lentement comme on marche de nuit Vers cet astre qui recule dans le noir, Vers le matin. Plus jamais plus jamais Je ne boirai de cette eau-là ; Regarde-moi dormir auprès de toi Seul avec toi au pied de cette dune. Ne lance pas de pierre à l'astre maudit Qui agonise au dessus des horizons ; Ne lance pas de sable aux yeux du destin, Il y a longtemps qu'il est aveugle Et qu'il le sait. |
Plus jamais plus jamais Je ne boirai de tes larmes ; Laisse les couler sur l'or avide du sable qui s'effrite entre tes mains Comme l'eau limpide d'une source. Laisse-moi boire le sable Le sable frais où je suis noyé Le sable jaune et gris où tu gisais Comme une épave offerte aux vents. Plus jamais plus jamais Je ne boirai l'eau menteuse des sources Ni l'eau craintive des citernes Ni l'eau lumineuse des puits Ni l'eau des pluies et des nuits ; Mais je boirai ce sable qui déferle Au pied de l'éternité indifférente Dune après dune, soif après soif Siècle après siècle je boirai Ce sable silencieux Cette rivière de sable qui coule au fond De ton regard Ce sable qui est braise de soleil Et cendre ardente. Plus jamais plus jamais Je ne boirai autre chose que le sable De ce fleuve qui au fond de tes yeux Sans rives ni source ni mer où se perdre Coule, coule au delà de la mort Coule dans l'éternité infiniment Et nous emporte dans ses remous Comme deux épaves liées par le hasard Ce hasard impossible qu'est notre amour Et ainsi nous dérivons vers notre étoile Que charrie aussi ce fleuve. |
Contexte
Commentaires
L'influence du poème d'Edgard Allan Poe, The Raven, est de celles qui ne peuvent être dissimulées. Mon premier contact avec Poe date de mes années au collège Albert de Mun. Pour occuper une classe de fin de trimestre, notre professeur de lettres nous avit lu Le puits et le pendule. L'hiver 1956-1957, j'achetai, chez Gibert, une édition des oeuvres complètes de Poe.J'avais antérieurement rencontré Poe dans mon salon littéraire intime, présenté par Stéphane Mallarmé :
Tel qu'en lui-même en fin l'éternité le change...
...Si notre idée avec ne sculpte un bas relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne...
Toutefois, d'autres influences sont perceptibles. Antoine de Saint- Exupéry, dont je venais de lire Citadelle, m'a très probablement dicté :
l'eau croupie des citernes
qui attendent dans mon désert.

