Les auréoles

Pourquoi une prose ici ?

Ce texte n'est pas un poème. Toutefois il a deux raisons de figurer dans "L'enfant chiendent" :
  • Il a été écrit vers 1957, comme le prouve l'écriture du manuscrit, conservé en dépit de nombreux déménagements de papiers personnels. Je l'ai retrouvé plié en huit dans un des livres achetés et lus l'année du bac, livre qui lui a servi de coffret de protection pendant près de quarante ans avant que je ne décide, en 1997, préparant le transfert de ma bibliothèque de Paris à Boulogne-Billancourt, de récupérer les milliers de papiers de toute nature et de tout âge que j'avais ainsi mis à l'abri des atteintes de la lumière et des yeux...
  • Le thème et l'écriture en sont plus poétiques que prosaïques. Il ne s'agit ni d'une dissertation littéraire ou philosophique, ni de notes critiques, ni de cours plus ou moins remanié et personnalisé.


Le papier du manuscrit est au format 20 x 25,2, manifestement découpé dans une feuille quadrillée 5X5 provenant de la réserve de papeterie du bureau de mon père. La marge à gauche mesure les 3 cm règlementaires, mais il n'y a pas de marge à droite, ce dont un graphologue ne se priverait pas de tirer conclusion...

Le texte a été écrit à la plume de porte-plume, comme le montrent les pâlissements rythmiquement réguliers de l'encre bleue au fil des lignes ; la régularité de ce rytme laisse penser, associée à l'absence de ratures et à la présence de "touches d'essai" en marge, qu'il s'agit d'une copie et non d'un premier jet.

Je ne sais pas si tout cela est très intéressant...
Affiche pour le chocolat Menier

Cette affiche a été signée en 1893 par Firmin-Etienne Bouisset. Plusieurs variantes ont été imprimées et diffusées. Des présentation sur plaque de tôle émaillée, avec ou sans miroir, ont vu le jour. Une extrapolation à trois personnages sert de couverture à l'ouvrage de Gérard Messence et Bernard Logre chocolat menier : évitez les contrefaçons. Il y a même eu une horloge, des bols, des plateaux, un puzzle mille pièces édité par Nathan.

Simple Conte à dormir debout...


...LES AUREOLES
[histoire comme ci à la manière de Kipling]


Sais-tu, inoubliée, pourquoi les Saints se coiffent d'une auréole trouée au milieu ? Il n'en fût pas toujours ainsi et autrefois elle était plate comme une assiette. Quand il pleuvait, c'était désagréable, car l'eau s'y accumulait et dégoulinait sur le visgae de leurs propriétaires...Et les Saints avaient tout l'air de sortir de la douche, ce qui est bizarre pour ui les connait...

Figure-toi, inoubliée, qu'il était une fois une station de métro très retirée ; une très petite station de métro...Savoir quand est sans importance...Le poinçonneur était un homme doux et paisisble, et rien n'aurait changé le cours de son existence : un trou, encore un trou, un roulement de train, des claquements de talon, un autre trou...si on n'avait collé près de lui une affiche. Peu importe, inoubliée, que tu saches quelle marque, quel produit merveilleux vantait le placard...Peu importe, mais sur l'affiche se morfondait – tout comme moi en ce moment – une jeune fille très triste et très quelconque, et qui semblait le regarder...Le pauvre homme, qu'on n'avait jamais remarqué ni regardé commença par en rougir...puis s'enhardit jusqu'à causer avec Pascale ( elle lui avait dit : je suis Pascale)...Ne va pas t'étonner, inoubliée, de ce dialogue ; il passe peu de métros dans cette station, il faut bien qu'il s'y passe autre chose sortant de l'ordinaire...Pascale descendait même de l'affiche et venait le taquiner sur son tabouret. Comme elle n'était pas trop laide, et qu'elle se sentait chère au fonctionnaire, elle en était devenue fort coquette. Quand le matin de mauvais garçons lui avaient crayonné des moustaches, il fallait que le bonhomme les lui gommât...Elle était devenue fort coquette et le pauvre amoureux – Tu te demandes, inoubliée, comment on peut être amoureux d'une image...mais c'est le cas de la plupart des hommmes – en souffrait....Et la moqueuse se moquait – qu'eût-elle pu faire d'autre, inoubliée ? –.

Et un matin – Il faisait si froid que notre faiseur de trous plaignait ses collègues du cercle polaire – l'affiche n'était plus là...On en avait dû faire des avions en papier, peu importe, inoubliée, l'affiche n'était pas là.
Alors notre veuf – c'est là moment bien triste mais nécéssaire à la suite de l'histoie – s'approcha lentement du bord du quai. Le métro qui arrivait cligna furieusement son œil rouge de Cyclope ; « encore des histoires en perspectives » songea-t-il...Il ignorait que l'amoureux n'avait pas à sa disposition d'aspics cachés dans des paniers de fruits – mais ceci est une autre histoire, inoubliée –. Aussi, quand le mort arriva devant SaintPierre, et qu'il lui eût avoué ses occupations terrestres, la barbe du Saint ondula de satisfaction...
« Un confrère ! J'ai justement pas mal de monde en ce moment... Oui, un match de foot-ball en Argentine, trois belles épidémies, une nouvelle promotion de Docteurs en Médecine à l'Université d'Eton et des élections au Mexique...Tu vas m'aider...»

Et il tendit au Bienheureux une poinçonneuse dorée, un nuage pour s'assoir...Celui-ci se mit au travail : un trou, deux trous, quelques grincements de dents dans les ténèbres extérieures, un autre trou... – Si tu t'étonnes, inoubléie, de cette histoire, c'est peut-être parce qu'on t'a menti là-dessus ; quand on a connu Saint-Pierre comme moi, on n'y songe pas –.
Et soudain, dans la file, il reconnût Pascale. Son cœur bondit dans sa poitrine ; elle le regarda, et il fut si troublé de son regard qu'il fit un trou dans son pantalon, et si troublé d'avoir fait un trou à son pantalon qu'il fit tomber son auréole, et si confus qu'il en perdit la tête et fit un trou au beau milieu de son auréole...Alors, n'y tenant plus, il jeta la poinçonneuse au diable – c'est évidement inoubliée une façon de parler ! – et s'enfuit au Paradis.

Or Pascale, toujours aussi coquette et devenue par la force des choses éternellement et infiniment coquette, le vit et s'extasia – ce qui était pourtant banal en un tel endroit – .

« Une auréole trouée ! Mais c'est du dernier chic ! »

Voila pourquoi, inoubliée, toutes les auréoles des Saints ont aujourd'hui un trou au milieu.

Commentaires

Les influences subies sont assez faciles à identifier. Deux chansons, populaires à l'époque, sont du nombre :
  • Le Saint-Pierre de Jacques Brel, diffusé dès 1956 ;
  • Le poinçonneur des Lilas, du regretté Serge Gainsbourg et du temps qu'il n'était pas célèbre et se faisait accompagner par Alain Goraguer. Le disque est sorti en 1958, mais la chanson était sur les ondes dès 1957...
L'affiche mise en scène est l'affiche de Firmin Bouisset pour le chocolat Menier (ça, c'est plus personnel, le texte demeure plus qu'allusif) ; la première usine que j'avais visitée, vers 1949, était l'Usine Menier (s'appeler Menier et s'instaler dans un moulin...), à Noisiel et j'avais été plus intéressé par la rétrospective des publicités que les malaxeuses à pâte de cacao...Encore que...

Pascale est le prénom d'une chartistine qui faisait partie de mon entourage à l'époque de la rédaction de ce texte. Le choix du prénom avait, en mineur,  une indéniable valeur sentimentale, mais résultait en majeur d'un lien contextuel un peu enfantin entre <Pascale>– <pascal> – <œuf de pâques> – <chocolat>.
Le service communication de Menier SA avait donné à l'héroïne de l'affiche un autre prénom : Jacqueline.

L'un des procédés de dynamisation des ventes en usage dans les années 1950-1960 était, comme encore aujourd'hui, l'appel à l'enfant-Roi-consommateuR. Les produits contenaient des images, qu'un album collecteur permettait de réunir. Des échanges étaient possibles, dans les cours de récré ou par correspondance.

Menier en 1956 avait fait éditer, dans le cadre d'un concours, un ouvrage à illustrer de 90 pages, le tour du monde en 120 images,  par Jacqueline (pcc Stany), sous-titré  Histoires vécues par Jacqueline "la petite fille" du chocolat Menier.Illustrations noir et blanc de Albert Chazelle et LineTouchet, texte de François-Roger de Chateleux, édité par la Société Française de Propagande.
tour du monde en 90 images