Le grand parc



Où est-il le grand parc aux broussailles secrètes
Où les merles sifflaient dedans les tulipiers,
Tandis que les grillons mêlaient leurs voix discrètes
Au cantique enchanteur des oiseaux qui pépiaient ?

Où est cette pelouse aux herbes drues et vertes
Où le fragile orvet se méfiait de nos pieds,
Pendant qu'en bourdonnant s'unissaient les avettes
Aux jeux aériens des avions de papier...

Où sont les séquoïas que le soleil d'été
Embrasait en flambeaux ruisselants de lumière,
Tandis qu'en l'air épais détonnait la carrière...

Où est le hêtre pourpre où je suis tant monté,
D'où mes yeux étonnés contemplaient la campagne
Toujours vivante et belle en ce coin de Bretagne

Qui est un port paisible en un monde agité,
Refuge cher à ceux qui l'ont déjà goûté...


Contexte

A mon départ de l'École du Gai Savoir, j'avais entamé avec Michel et Geneviève Bouts une correspondance dans laquelle je les informais de la manière dont les réflexes professionnels, en matière de travail scolaire, qu'ils m'avaient donnés, était perçus par le corps professoral de ma classe de 2° C. A vrai dire, pas très bien ; je disposais d'outils méthodologiques qui attiraient souvent les moqueries de mes voisins de table, et , bien pire pour moi, pas toujours le soutien, même critique, des enseignants.
Par ailleurs, l'enfermement dans les cours du lycée (l'externat et l'internat étaient distants de quelque quatre cent mètres) à l'occasion de tristes récréations forcées (dont une d'une heure entre 16 h 00 et 17 h 00), où il était obligatoire de jouer, interdit de lire ou d"écrire, me pesait et je me souvenais avec une nostalgie profonde, charnelle, de la liberté perdue et du site des jubilantes récréations exploratrices du parc de Bellevue.

Commentaires

Chelles, le dimanche 26 mars 1954, à l'attention de M. et Mme Bouts
Signé : Très affectueusement, Jean-Pierre
Manuscrit conservé par Michel Bouts, et retrouvé à son décès, en 1992, dans ses papiers personnels par son fils Louis Bouts, que je remercie de me l'avoir confié.

Le sonnet renforcé (sonnet XXL ?) , de formule
a b a b  a b a b  c d d  c e e  c c
est à peu près régulier ; sa partie canonique, descriptive, même si la forme interrogative Où est...?, manifestement inspirée de la lecture des poètes de la Pléïade, au programme de la classe de 2°C, se veut nostalgique, est complétée d'un distique dans lequel passe le fond affectif du message adressé aux deux destinataires.