Simple symphonie


Simple symphonie

simple symphony [*]
Benjamin Britten
Musiques pour cordes

C'est pendant l'hiver 1956-1957 que je découvris, à l'occasion des séances d'initiation musisales organisées par un des surgés du Lycée Henri IV, la Simple Symphony de Benjamin Britten.

Ce fut donc un des premiers disques que j'achetai, et depuis cinquante années maintenant je suis fidèle à cette simple musique.

Ce quatrième opus d'un musicien anglais méconnu, pour des raisons qu' Oscar Fingal O'Flahertie Wills Wilde, alias Sébastien Melmoth,  connût bien, fut joué pour la première fois en 1934, sous sa direction ; œuvre de jeunesse : il avait alors vingt-et-un ans..


Mouvements


Venise
Soutenance de l'arbre
Rue du chant-des-oiseaux
Sankai Juku 1
Tableau teint
Funérailles
Le bateau île


Venise



les gondoles
Aquarelle
Venise, 18 août 1987
Henri Landier

A Ariane
Venise,
mars 2004




Gondole sereine
Au lent fil de l’eau
Que ton reflet troue
Libérant l’épure
D’un palais brouillé

Fin croissant d’ébène
Fauchant les canaux
La clef de ta proue
Ouvre les serrures
De secrets mouillés

Tu tangues à peine
Aux houles des flots
Dont les noirs remous
Caressent les murs
De leurs doigts rouillés
Ta coque incertaine
Aux nœuds des chenaux
Dans son double flou
Sous les ponts obscurs
Sombre éparpillée.

Larmes d’obsidienne
Chues de Murano
Pour les yeux des loups
Masquant les figures
Des amants choyés

Par la lune pleine
Les feux des fanaux
La valse que joue
La rame éraflure
Du vent gondolier

Sachant que leur peine
Usée par les mots
Chuchotés des fous
Avec la nuit mûre
Finira noyée.



A ce texte, auquel j'ai associé en marge une chanson d'Henri Landier, je connecte aussi, signalée par un de mes correspondants,  une aquarelle de Nicole Louvier, venise [1] , qui vers 1962 fut la première image sensitive et sensuelle que je perçus de la mythique lagune, avant de l'explorer in sensu en 2003, plus de quarante années plus tard.
Pour voir et entendre, cliquer sur le bouton ► au centre de l'écran...




Ce texte,
ainsi qu'un texte de Jacques Arnold, ont été présentés au nom de l'association La Jointée et de sa revue Jointure  comme contribution au festival de la Poésie et du Conte organisé par le Cercle des Poètes de Courbevoie et la Maison des Associations en juin 2005.

Il a été accueilli il y a peu par abcpoésie, site crée en 1999 et que je signale à votre attention, car son éditeur prend la peine de sélectionner et organiser les textes qu'il publie, et déclare le faire sans considération de notoriété.

Ce texte est construit sur contrainte de la même combinaison que le Haiku traditionnel : 5 / 7 / 5. Mais ici il ne s'agit pas d'organiser le rythme de trois vers consécutifs. Plus complexement, 5 syllabes / 7 strophes / 5 rimes...


Soutenance de l’Arbre

A Francine CARON, Paris, le François Coppée, Octobre 2000
Ce texte résume la conférence qu'elle y fit
pour présenter la genèse de son oeuvre



Beaux arbres féminins au ventre d’aubier tiède
Le miel de votre sève est rivière aurifère
Qui nourrit de mots purs ce germe de poète
Qu’un orage rupture un soir expulsera.

C’est vous, arbres enceints aux seins d’écorce blanche
Qui allez lui apprendre, à nager dans les eaux
Très musicalement porteuses de murmures,
Le galop de l’artère et la gamme des souffles.

Arbres à l’ombre lente avide de soleils
Vous tendez vers le ciel l’élan de vos colonnes
Pour en secret construire une arche reins ployés
Qui sera porte d’or aux pèlerins stellaires.

Mes arbres métissés, forêt touffue d’oiseaux,
Votre effort aiguë forge en le fer bleu du ciel
La forme du destin et le chiffre éphémère
Qui désigne une force en la paume des feuilles.

Arbres, apprenez-moi à écouter la mer
Et à goûter l’amer que la vague et le vent
Sur ma bouche entrouverte en embruns élaborent
Pour donner goût de vrai aux voix de mon poème.







Ô mes arbres têtus, gardiens de mes moissons,
Avoines à foison, pivoines en fusion,
Bétoines en frissons que froissent les cétoines,
Vos ombres floues ponctuent le champ de ma récolte.

Chers arbres, mes amours en robe de bruine,
Trembles sous la trempée, charmes sous la chablée,
Avernes sous l’averse, ormeaux sous les orages,
Vous vibrez sous les pluies qui lavent vos gerçures.

Arbres roux au levant solaires sémaphores,
Arbres blancs que midi en cascade éclabousse,
Arbres mauves au soir que la lune caresse,
Vous épousez votre ombre aux noces de la nuit.

Arbres harmonieux, ma famille affermie,
Souche à souche enchâssée dans la chair de la terre,
J’écoute grésiller le feu de vos serments
Comme sarments d’hiver que le serpeau refend.

Et moi, diseuse de gués, guetteuse d’ondées,
Immobile au milieu du temple clairière,
J’attends le temps sacré de l’enracinement
Qui va me transmuter dans la splendeur de l’arbre.


Rue du chant-des-oiseaux



Cette rue existe presque. J'ai monté et descendu souvent  la rue du Champ des Oiseaux, à Rouen. Un de ses affluents est l'impasse du Champ des oiseaux. Elle va du boulevard de l'Yser à la limite de Bois-Guillaume. Elle passe à proximité de la gare de Rouen rive-droite, tristement célèbre pour avoir accueilli en 1916 les derniers instants du poète Émile Verhaeren, venu faire une conférence en faveur d'une association caritative et blessé mortellement des suites d'une chute sur la voie
, lors de l'arrivée du train de 18 h 30 des Chemins de Fer de l'Ouest,  le soir du  27 novembre.
.

Ces oiseaux ne sont-ils
Que copeaux de nuées
Varlopés par le fer
Acéré des orages ?

Leur envol délébile
Peut-il se transmuer
Si leur aile a souffert
De heurter le nuage ?

Le souffle ainsi-soit-il
Aux psaumes englués
Est-il crainte d’enfer
Ou désir de naufrage ?

Est-ce serment futile
D’ornements dénué
Que l’oiseleur profère
Aux portes de la cage ?
Combien d’orbes faut-il
Graver pour écrouer
Dans une nasse d’air
Ces oiseaux de passage ?

Parole volatile,
quels aveux dénoués
À cris rauques suggèrent
Leur trace sur la page ?

Beaux oiseaux vous faut-il
En nos yeux refluer
Comme larme à l’envers
Pour signer le message

Qu’un assassin subtil
En l’art du bien tuer
Grave aux bois des calvaires,
Aux cadavres sauvages ?

Sankai Juku 1


A propos
de la troupe de théatre Butho Sankai Juku
et des Sankai Juku vus par Henri Landier

A Henri Landier

       Me voilà toile nue
Que la brosse caresse et force et lisse et blesse
       Vêtement qui s'enroule
Autour du sexe chaud d'une danse très lente

       Me voilà papier cri
Que la presse révèle à la force de l'encre
       Écharpe de soie blême
Autour de plaies cousues au silence des bouches




       Me voilà burin net
Qui engrosse le cuivre en de furtives noces
       Ongle aigu d'un orage
Foudroyant les soleils d'un coup de reins mortel

       Me voilà forme floue
Que l'homme exaspéré remplit de sa blessure
       Fracture au blanc du ciel
Pour qu'au volcan du mot jaillisse un enfant neuf



Tableau teint

Il pleut des galets bleus aux confins des coteaux.
Chahutant, tels chaluts aux portes océanes,
Les prés sont poissonneux de vielles tziganes
Dont les ouïes rendent l'âme au bord des concertos.
.
A droite, des amants se tiennent du regard.
Lui vogue en crinoline ; elle, ose en redingote
Allumer un cigare à bague polyglotte
Au discours enflammé que lui tient un renard.

A gauche, des aïeux jouant à glisse ou passe
Comptant les têtes d’ail qu'avalent des oiselles.
La comptine ancestrale exhale à tire d' ailes :
Oiseau, oiselle, oison, à qui sera l'espace ?

Au centre, sur un banc, des rats pattes en rond
Vêtus en sergents fous se gomment les moustaches,
Tandis qu’un chaton blond une à une détache
Leurs bottines d'argent en tirant les boutons.

Dans le ciel, un steamer avale sa fumée.
Les passagers pensifs à chaque hublot regardent
Les mouettes galoper, et les chevaux qui tardent
A voler vers le phare à l'heure accoutumée.

Au fond, le paysage esquisse un pont de rocs
Que traverse un troupeau de lunes bicolores,
Et le soleil berger les pousse vers l'aurore
A coups de rayons verts et de hauts cris de coq.

Dans un coin de la toile, une boite de nacre
S'entrouvre pour montrer un amas de pinceaux,
Des couleurs, des chiffons, des crayons en faisceaux,
Une planche à graver, un croque simulacres.

Le cadre est ordinaire, où chacun peut relire
L'histoire de cette oeuvre, et pour les visiteurs
S'y trouvent expliqués les choix faits par l'auteur :
Pourquoi ce réalisme et si peu de délire...




Funérailles 

A Maurice, Daniel et Marcelle
Soignolles-en-Brie
Automne 1994- Printemps 1995

A Gilbert
Saint-Brieuc
Eté 2005

Le vent qui caresse les tombes
A des saveurs de pierre à feu :
Qui peut éteindre sa lueur
Dans les fumées des cires blêmes ?

Le jour qui exalte les croix
A des tiédeurs de saints absents :
Qui tiendra rigueur aux défunts
Pour nous avoir illuminés ?

La pluie qui roule sur les psaumes
A des froideurs bénies d'eau noire :
Qui peut gercer nos lèvres nues
Au bord tranchant de la prière ?

Le sol qui accueille les corps
A des douceurs d'argile opaque :
Qui peut graver dans les discours
La trace absoute de nos fautes ?

Le bois qui habille les suaires
A des raideurs et des nœuds d’or :
Qui peut plier sa fibre froide
Au bon vouloir de nos destins ?

La fleur qui orne le granit
A des odeurs de mois de mai :
Qui peut y joindre les parfums
D’anciens bouquets fêtes fanées ?


La flamme qui broie les cercueils
A des rousseurs de cèdre mur :
Quelle poussière oindra nos fronts
Y incrustant le souvenir ?

La larme qui brûle mon œil
A des fadeurs de sang croupi :
Quelle rosée saura laver
Son éraflure dans ma chair ?

L’oubli qui scelle le sépulcre
A des clameurs d’abandonné :
Quelle abondance de silences
Vont se blottir dans ma mémoire ?

Le soleil qui me tient l’épaule
A des chaleurs de braise crue :
Quelle ombre éphémère osera
S’imprimer sur ce sol de cendres ?

Les gestes de miséricorde
Ont des pudeurs de sacrement :
Quelle accolade pour sceller
La vie qui reste à la passée ?

Le sanglot qui bloque mon souffle
A des aigreurs de pain dernier :
Qui peut m’apprendre à regarder
Le chemin qui me reste à faire ?

Les mots qui boitent crépuscule
Ont des moiteurs de nuit de deuil :
Si les mourants pouvaient m’apprendre,
Les morts n’ont plus rien à me dire.


Le bateau île



Sur l'océan des mots un bateau semble une île
Dont la dérive lente appelle un exilé ;
Le matelot qu'on hèle hésite entre les vagues
D'amour et de dédain avant de s'échouer
Dans le silence tiède où le sable le sèche ;


Sur l'océan des flots une île a l'air bateau
Avec sa coque lisse aux reflets de rocher,
Ses arbres comme mâts que voile ensevelit ;
Le naufragé qu'on voit nager vers les récifs
Se récite un poème où l'on parle de paix.





[1]

Le 8 janvier 1991, Nicole Louvier, sur Radio-Bleue, disait à propos de cette chanson :
Venise ? C'était un pari. C'était drôle, parce que l'on me disait toujours que je n'écrivais pas de chansons populaires, que je ne pourrais jamais écrire pour quelqu'un comme Dalida. Je me suis dit : je ne peux pas ? Je parie...Je l'ai faite en deux minutes, le temps de l'écrire...

A l'époque de cette interviou, Dalida, alias Iolanda Gigliotti, ex miss Égypte, reposait au cimetière de Montmartre. Nicole Louvier fait peut-être allusion à la chanson gondolier, paroles de Raymond Lefèvre et musique de Robert Marcucci.

Gondolier,
T'en souviens-tu,
Les pieds nus
Sur ta gondole
Tu chantais
La barcarolle...

La suite est du même tonneau.