Résurrection des corps et réincarnation



Libération du supplicié

Les tritons libérant la violence des eaux
Vers le septentrion feront que je voudrai
Me dissoudre, au moment où les lagons débordent
Dans l'empreinte élargie au lit nu de l'argile
De votre corps en croix qu'une crue abandonne,
Épave baptismale et liquide pentacle.

Les démons libérant la violence des feux
Aux bornes du midi feront que je voudrai
Me fondre, à la saison où les volcans explosent,
A l'ombre, exacte trace en la cendre poreuse,
De votre course entre les puits de lave bleue
D’où la flamme étincelle et foudroie la lumière.

Les dragons libérant la violence des terres
Aux marches de l’orient feront que je voudrai
Me confondre, en ces temps où les falaises croulent,
Avec la marque floue esquisse d’une danse
Que votre pas de sable incise sur la peau
De galets fracturés par l'épée du séisme.

Les anges libérant la violence des airs
Aux bords de l’occident feront que je voudrai
M'absorber, en ces jours où les typhons déferlent,
Dans le souffle spiral où votre peur s'achève
Écho d'une agonie nébuleuse explosant
Tous les mots d'une vie résumés d'un seul cri.


Proclamation de l'initié


Je hurlerai, mineur déchiffreur de cristaux :
« Violente fut la résurgence » en affirmant
N’avoir été broyé aux moulins du pertuis
Que pour connaître enfin la parole perdue,
Ce quartz noir, galaxie matrice de comètes,
Phrase pure incrustée dans le ventre des gemmes ;

Je crierai, astronome baptiseur d’étoiles :
« Violente fut l’illumination », déclarant
N’avoir été brûlé aux soleils du voyage
Que pour n’être, aux appels d’un matin jaillissant,
Ce seul sel transparent ou se trempe l’aurore
D’une fête dédiée à la force des germes.

Je révèlerai, forgeron boiteux des mots :
« Violente fut la transmutation », avouant
N’avoir été rompu aux creusets de la forge
Que pour paraître neuf aux regards des prophètes
Énonçant, aveuglés, l’éclat d’un métal clair
Qu’un minerai terreux expulse de sa gangue.

Je proclamerai, prêtre secret des mystères :
« Violente fut l’initiation », en promettant
N’avoir été cloué aux portes du passage
Que pour naître nouveau dans un arrachement
Où le fer que supplie une tenaille aiguë
Émerge incandescent du creux noir des autels.


Incarnation du ressuscité


Né de la violence de la résurrection
Je pourrai espérer, au terme des tourments,
A l'heure où votre chair que tant de morts dispersent
Dans le vent des sept sceaux se réassemblera,
Murmure m'insinuer dans le vortex du Verbe
Et renaître incarné dans un corps éternel,

Et face à la violence de l’infinitude
Pourrai-je, enfin réduit à mon être essentiel,
Gésir grain de beauté au pli secret d’un front,
N'être qu'infime pore au cœur d’une aréole,
Macule me poser au bord diapré d’un ongle,
Ou luire astre invisible au zodiaque d’un œil ?





A


Une première version de ce texte a été publiée dans l'anthologie perspectives spirituelles dirigée par Frédéric Tosi, éditions Regain, Montecarlo 1987, page 20.
Cette première version est présentée, sous le même titre, dans la vigne adamantine . Elle est plus à la fois plus courte (six quatrains au lieu de dix sizains) et de construction différente : la seconde partie en est absente..

B

Une version légèrement différente a été incorporée en octobre 2002 dans le numéro 6 de la revue Saraswati, de Sylvaine Arabo, pages 33 et 34, sous le titre consécration de la violence.
Ce numéro était placé sous la protection du Bouddha de Nicolas Cuzat et introduite par une profession de Jean-Jacques Rousseau : « l'utopie, c'est la réalité de demain ».

Y était jointe en annexe la remarque suivante :
Les trois textes forment un ensemble :
-Aux quatre coins du monde, la violence des éléments, libérée par leur propre gardien, broie un être innocent.
-S'incarnant dans quatre métiers symboliques –à supposer que la prêtrise en soit un –, le poète cherche et dit un premier sens aux quatre violences mystiques.
-Le passage de la première mort franchi, le poète retrouve sa parèdre et son vœu est de survivre comme une de ses plus infimes parcelles.

Dans cette livraison de Saraswati, ce poème est précédé d'un extrait du livre de Georges Chapouthier Les droits de l'animal, (P.U.F collection Que-Sais-je ?), et suivi d'un essai de Louis Delorme sur le thème Violence et Société.