Blême symphonie



Hélène Grimaud
au Théatre des Champs-Elysées
le vendredi 15 décembre 2005, dans le Concerto pour piano en la mineur (op. 54) de Robert Schumann
[3]


Le blême et le trouble peuvent se trouver en lien de causalité réciproque :
♦ ...pris d'un grand trouble, il devint blême...
♦ ...elle était blême, il en ressentit un léger trouble...

En matière musicale , il n'est point de morceau blême. La série blême n'eut que vingt-deux titres. Jacques Prévert, lui, dans Riviera, n'hésita pas à  dénoncer la musique blême et aigre du piano [1].

...et des villas arrive une musique blême
une musique aigre
et sure
comme les cris d’un nouveau-né trop longtemps négligé...
...et leurs petits prodiges
désespérément
se jettent à la figure leurs morceaux de piano...


Mouvements


3.1- Acuité du chant

3.2- Partie de campagne

3.3- Dix encoignures

3.4- Ressource




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Acuité du chant



Ô limpide orateur
Au souffle de rubis
Le sang clair de ton chant
Irrigue le silence.

Tu ériges en moi,
Cathédrale de quartz
Le lieu sacré secret
Où s’exalte la voie



Pour restituer l’éclat
De paroles perdues
Et implorer l’entrée
De musicaux séjours

Que masque à mon désir
La porte des icônes ;
Je me tais pour laisser
En moi couler ta voix.



Partie de campagne



Tu te crois de plume,
Tu te dis oiseau
Qui cherche fortune
Au dessus des eaux ;
L'absence de lune
T'inquiète, et aux
Bords flous des lagunes
Voles flot à flot.

Tu sais que la brume
Trace de nouveaux
Chemins à la brune
Aux dieux infernaux,
Vers quelque commune
Retraite ou bientôt
Victime opportune
Verra le couteau.



Tu bois l'amertume
De bleus vins nouveaux,
Breuvages posthumes
Au raisin dévot
Qui priait chacune
Chacun de, presto,
A la cuve commune
Payer son écot.

Or toi sais-tu me
Redire les mots
Qu'une fois nous sûmes
Avouer aux roseaux :
Le chant de l'écume,
Zéros et réseaux,
Ne supporte aucune
Reprise en écho.



Dix encoignures


Je suis cette encoignure à l’angle des falaises
Où le vent de la baie amasse les épaves,
Varechs secs, fleurs d’embruns, galets gris, coques creuses
Que mon étreinte aiguë écrase en sable d’or.

Je suis cette encoignure au bas des monuments,
Où le mur et le sol en leurs noces discrètes
Engendrent ce rais d’ombre où rosées et poussières
Tracent leur mince croûte espoir de cicatrice.

Je suis cette encoignure au dièdre de deux ailes
Que l’archange du rêve essaye de déployer,
La verticale pour résoudre les étoiles,
L’horizontale afin de nommer les lointains.

Je suis cette encoignure où la terre et le feu
Fondent en fin cordon quand la foudre acérée
Vitrifie le rocher inerte, et que rature
D’un graffiti obscur un dieu précipité.

Je suis cette encoignure où les airs et les eaux,
Lames bleues de ciseaux sous la lune s’affrontent,
Quand l’ouragan vortex engrosse l’océan
Pour tracer ce fil net qui est fils du chaos.


Je suis cette encoignure entre tête et épaule,
Formant équerre pour que la main de l’ami
Y trouve un appui juste, et la joue de la femme
L’abandon consenti en exacte posture.

Je suis cette encoignure à l’angle de la marche,
Rythmant le pas rituel de l’adepte montant
Vers le seuil du mystère et la porte qu’il doit
Savoir se faire ouvrir et franchir initié.

Je suis cette encoignure au fond de la pensée
Ou deux idées issues de germes différents
Tels cristaux embrassés subitement se maclent
Engendrant l’improbable au creux de leur contact.

Je suis cette encoignure en l’axe de la croix,
Le recoin du gibet logeant le sacrifice,
Aine et aisselle du corps que l’on écartèle
Pour supplicier la vie et supplier la mort.

Je suis cette encoignure au tracé de la lettre
Le point immatériel qui condense l’espace
Et dans l’en-soi rassemble en unité secrète
La création éparse enfin réassemblée.


Texte publié dans jointure n° 92, novembre 2010, page 23 et 24, livraison dédiée à Jules Gayraud, ecclésiastique, orientaliste et poète...

Ressource



A Agnès Gueuret, pour la remercier d'avoir écrit sa trilogie
- Le Pas du temps, Oratorio selon Saint Luc,
- Sur les sentiers de Qohélet, Palimpsestes,
- Souffles, Lectures d'actes des Apôtres
.

Je suis le puits œil de la source  aucun maçon ne m'a foré aucune main ne m'a creusé fissure obscure ma matrice.


Fine gerçure d'un rocher  la foudre bleue s'y insinua le feu du ciel s'étant uni au feu central son double obscur.


Les pluies venues la caresser patience humide et pénétrante l'ont élargie l'ont engrossée.


De mes entrailles enliessées  un jour de joie s'exaltera l'eau souterraine en résurgence.




Je suis le puits œil de la source.
Aucun maçon ne m'a foré,
Aucune main ne m'a creusé.
Fissure obscure, ma matrice.

Fine gerçure d'un rocher,
La foudre bleue s'y insinua,
Le feu du ciel s'étant uni
Au feu central son double obscur.

Les pluies venues la caresser,
Patience humide et pénétrante
L'ont élargie l'ont engrossée.

De mes entrailles enliessées,
Un jour de joie s'exaltera
L'eau souterraine en résurgence.
Texte publié dans jointure n° 92, novembre 2010, page 31 , livraison dédiée à Jules Gayraud, ecclésiastique, orientaliste et poète...


[1] Cette notation prend tout son sens rapprochée de ce que nous savons de l'intérêt actif porté par Jacques Prévert à la musique dite classique...grande consommatrice de piano.

[2] Jacques Prévert, Paroles. Paris: Gallimard 1949, Collection Livre de poche, p.77-78

[3] Le vendredi 4 octobre 1957, dans la matinée, j'écoutais cette musique lorsque nous vint sur les ondes le double-bip de victoire - était-il aigre et blême ? - du premier Spoutnik - спутник .