LES DEUX EXPLORATEURS,
LES CORBEAUX, LES HIRONDELLES
ET LA JUMENT
Une jument aux sabots froids
Galope au-dedans de mon crâna
Ses fers grattent des feux dorés
Elle se cabre et tourne et rue
Se jette d’une tempe à l’autre
Sa queue est longue et souple et va
De ses crins blonds comme un soleil
Par le trou rouge et dentelé
De mes vertèbres entassées
Fouetter cingler mes reins mes jambes
Des corbeaux et des hirondelles
Picorent sans cesse ses flancs
Parfois leurs vols désordonnés
Percutent et ils disparaissent
Avec un cri mat et vibrant
Certains s’évadent de ma tête
En grands essaims silencieux
Par le puits gris de mon iris
Et la caverne de ma bouche
Pour envahir la chambre chaude
Comme des regards évadés
Ou des mensonges fugitifs
Et ces reflets de ma folie
Et ces échos de mon délire
Prennent la pièce pour cercueil
Caché à l’angle des plafonds
Sous les corniches compliquées
Je me regarde sur ce lit
Où je m’agite et me convulse
Où dans la sueur et l’angoisse
Nage ce corps dépossédé
Comme une épave encor fragile
Issue du naufrage profond
D’un squelette aux os translucides
Dans le sang noir d’un singe mort
Comme des mâts mes mains tendues
S’inclinent vers le vent qui veut
Leur inventer agrès et voiles
Pour arracher à la lagune
Epaisse des phrases sonores
La coque éblouie d’un navire
Ensorcelé par els sargasses
Luisantes germées de mon ventre
Qui envahissent les recoins
Et créent une forêt humide
Où les oiseaux vont disperser
Les battements secs de leurs ailes
Et où j’entends les retrouvailles
De Livingstone et Stanley qui
A coups de maillet précis plantent
La tente exiguë où le rêve
Va me délivrer pour des heures
M’enracinant dans son néant
Comme arbre assis dans le sommeil
Guettant le signal des moissons.
Paris, novembre 1976.
ANALOGIES ET PROGRESSIONS
Un rais de lueur pourpre
S’efface dans la neige ;
L’aurore indifférente
M’abandonne à ma déraison.
Le bec d’un oiseau rouge
S’enfonce dans l’écume ;
L’aurore frémissante
Guette l’envol de mon délire.
Mon sexe ensanglanté
Poignarde ta pâleur ;
L’aurore impatiente
Apprend les jeux de ma folie.
Un soleil écarlate
Ecartèle un ciel blanc,
Et l’aurore exigeante
Hurle les mots de ma démence !
Chelles, janvier 1975,
La Chaussée Saint-Victor, février 1978.
SI LE MATIN EST FROID,
C’EST LA FAUTE A L’AURORE
Aube nue
Le ciel noir ;
Ses yeux clos, mon attente,
Sa peau l’indifférente
Un souffle et peu d’espoir ;
Aube crue
Le ciel gris ;
Ses yeux clos, mon affût
Son ventre et un refus,
Un souffle et du mépris ;
Aube drue
Le ciel blême ;
Ses yeux clos, je la guette,
Son sexe et ma défaite ;
Un souffle et ce poème.
Dammartin-en-Goële, octobre 1974.

