l'arbre parole, pages 20 à 24
20
CRI DE L’OISEAU CRACHEUR DE CIEL
ÉTERNITÉ MA NOURRITURE,
ET PHRASES NUES QUI S’AVENTURENT
AUX SAVEURS DES VERBES DE MIEL...
Parole, cri, souffle essentiel,
Phrase énoncée, strophe future,
Que l’alphabet scande et capture
Et brouille et brise en sons partiels,
Ecartelés comme Arc-en-ciel,
Mots alignés pour la lecture...
Dans le désert de l’écriture
La caravane des pluriels,
Les consonnes et les voyelles,
Des traits d’union en kyrielle
Pour dissimuler les ruptures,
Puis la virgule sépulture
De mes accents artificiels ;
Et le silence
signature.
[1]
[2]
21
RONDEUR DES JONCS
Un vanier rêve qu’il a su
Courber l’osier de son désir
Forme nouée sur le plaisir
Des joncs tressés comme tissu ;
Surface nue qu’il a conçue
Les doigts blessés à la saisir
Un vanier rêve qu’il a su
Courber l’osier de son désir,
Un brin dessous un brin dessus ;
Entre les eaux sachant choisir
L’espace rond qu’il a cousu
Un vanier rêve qu’il a su
Former l’osier à son plaisir.
[3]
[4]
22 et 23
TROIS COUPLES
1
Le désir et l’oubli,
Comme vagues jumelles,
Et le vent qui les mêle
Les rompt et les replie,
Vides entrelacés
Où les galets sonores
Aurore après aurore
Crient le jour annoncé ;
2
La larme et la salive,
Telles embruns gémeaux
Que le souffle des mots
Eparpille et délivre,
En l’espace entrouvert
Des bouches approchées
Aussitôt détachées,
Baiser imaginaire ;
3
L’aveu et le refus,
Ainsi le double geste
Créateur et funeste
D’un sorcier confus,
Qui dès l’aube séduit
Compose de paroles
L’énigmatique idole
Qu’il efface à la nuit.
24
CAVALCADES
Blancs chevaux galopant
Aux pistes de l’aurore,
Les lettres de mes cris,
Les pas de mon voyage,
Les doigts de ma caresse
A son plaisir captif,
Quel élan vous rassemble,
Vous unit à mon souffle ?
Noirs chevaux tournoyant
Au manège du soir,
Moments de mon silence
Et fragments de mes haltes,
Et morceaux de désir
Qu’un vain espoir fatigue,
Quel reflux vous disperse,
M’écartèle et me tue ?
l'arbre parole notes pages 20 à 24
[1]
Ce poème a été publié dans le numéro 1 de la revue de poésie, d'art et de réflexion saraswati, sous le titre abrégé : Silence, point.
Ce numéro 1 (il y en eût 7, chiffre réputé parfait, qui est aussi un nombre...), daté du printemps 2001, portait en sous-titre le silence, avec l'explication suivante dans l'éditorial de la fondatrice Sylvaine Arabo :
Le premier numéro s'articule autour du thème du
silence. Paradoxal. Mais c'est du silence que jaillit le plein de la
parole. Presque toujours. Alors rendons hommage à ce silence créateur
qui nous fait Être – dans tous les sens du terme – nous, poètes et
artistes.
[2]
Ce sonnet, bâti sur deux rimes (abba abba aab aba), se trouvait posséder une strophe de trop. Aussi ai-je résolu le problème posé par ces trente-deux syllabes excédentaires en les logeant dans le titre.
Le
point-virgule ayant été délaissé dans l'énumération des constituants de
base du discours, recensés ici il est vrai sur la base de classements
différents, je lui ai donné une existence typographique, donc
prononçable, à défaut d'une existence prononçée. Le silence, autre
atome de discours (encore qu'il puisse être rompu, et même que tel soit
son destin), figure dans le blanc prolongé qui sépare «silence» de
«signature».
[3] Rondeur appelait rondel... Je signale aux amateurs de formes fixes que ce rondel est irrégulier :
- il compte bien 4 + 4 + 5 vers sur deux rimes, avec les containtes d'embrassement et d'alternance,
- mais c'est l'avant dernier vers, et non le dernier, qui joue le rôle du début de refrain.
La construction des deux premiers vers ne les
rend en effet point syntaxiquement détachables. Je renvoie, à ce sujet, à
l'analyse très fine et perspicace d'Henri Morier dans son dictionnaire de poétique et de rhétorique, aux P.U.F., pages 976 et 977.
J'eus
pu m'en sortir en choissant la formule à 14 vers, au lieu de celle à 13
vers, mais je ne l'ai point fait...n'en voyant point l'utilité en
matière de sens du texte.
[4]
Le château de Chapeau-Cornu, où je séjournai l'été 1966, en maison
familiale, puis l'été 1968, stagiaire en modelage aux Ateliers des
Trois Soleils, et à nouveau l'été 1975, cette fois en gravure, dévoilait
aux initiés le chemin d'accès à l'atelier d'un vanier-viticulteur établi à
Vignieu.
Cet artisan accueillait les visiteurs avec un verre de vin de pays
rosé, proposait ses produits, expliquait ses modes opératoires et
acceptait des travaux sur mesure. Je lui fis à mon second passage rhabiller de pied en cape une dame-jeanne
sortie en haillons de la cave familiale.

