l'arbre parole, pages 20 à 24

20

CRI DE L’OISEAU CRACHEUR DE CIEL
ÉTERNITÉ MA NOURRITURE,
ET PHRASES NUES QUI S’AVENTURENT
AUX SAVEURS DES VERBES DE MIEL...




Parole, cri, souffle essentiel,
Phrase énoncée, strophe future,
Que l’alphabet scande et capture
Et brouille et brise en sons partiels,

Ecartelés comme Arc-en-ciel,
Mots alignés pour la lecture...
Dans le désert de l’écriture
La caravane des pluriels,

Les consonnes et les voyelles,
Des traits d’union en kyrielle
Pour dissimuler les ruptures,

Puis la virgule sépulture
De mes accents artificiels ;
Et le silence
                  signature.


[1]
[2]
Paris, mars 1975.

21

RONDEUR DES JONCS




Un vanier rêve qu’il a su
Courber l’osier de son désir
Forme nouée sur le plaisir
Des joncs tressés comme tissu ;

Surface nue qu’il a conçue
Les doigts blessés à la saisir
Un vanier rêve qu’il a su
Courber l’osier de son désir,

Un brin dessous un brin dessus ;
Entre les eaux sachant choisir
L’espace rond qu’il a cousu
Un vanier rêve qu’il a su
Former l’osier à son plaisir.


[3]
[4]
Chapeau Cornu, juillet 1975

22 et 23

TROIS COUPLES


1

Le désir et l’oubli,
Comme vagues jumelles,
Et le vent qui les mêle
Les rompt et les replie,

Vides entrelacés
Où les galets sonores
Aurore après aurore
Crient le jour annoncé ;


2

La larme et la salive,
Telles embruns gémeaux
Que le souffle des mots
Eparpille et délivre,

En l’espace entrouvert
Des bouches approchées
Aussitôt détachées,
Baiser imaginaire ;


3

L’aveu et le refus,
Ainsi le double geste
Créateur et funeste
D’un sorcier confus,

Qui dès l’aube séduit
Compose de paroles
L’énigmatique idole
Qu’il efface à la nuit.


Paris, avril 1975.

24


CAVALCADES


Blancs chevaux galopant
Aux pistes de l’aurore,

Les lettres de mes cris,
Les pas de mon voyage,

Les doigts de ma caresse
A son plaisir captif,

Quel élan vous rassemble,
Vous unit à mon souffle ?



Noirs chevaux tournoyant
Au manège du soir,

Moments de mon silence
Et fragments de mes haltes,

Et morceaux de désir
Qu’un vain espoir fatigue,

Quel reflux vous disperse,
M’écartèle et me tue ?


Dammartin-en-Goële, octobre 1974.



l'arbre parole notes pages 20 à 24


[1] Ce poème a été publié dans le numéro 1 de la revue de poésie, d'art et de réflexion  saraswati, sous le titre abrégé : Silence, point.
Ce numéro 1 (il y en eût 7, chiffre réputé parfait, qui est aussi un nombre...), daté du printemps 2001, portait en sous-titre le silence, avec l'explication suivante dans l'éditorial de la fondatrice Sylvaine Arabo :
Le premier numéro s'articule autour du thème du silence. Paradoxal. Mais c'est du silence que jaillit le plein de la parole. Presque toujours. Alors rendons hommage à ce silence créateur qui nous fait Être – dans tous les sens du terme – nous, poètes et artistes.

[2] Ce sonnet, bâti sur deux rimes (abba abba aab aba), se trouvait posséder une strophe de trop. Aussi ai-je résolu le problème posé par ces trente-deux syllabes excédentaires en les logeant dans le titre.
Le point-virgule ayant été délaissé dans l'énumération des constituants de base du discours, recensés ici il est vrai sur la base de classements différents, je lui ai donné une existence typographique, donc prononçable, à défaut d'une existence prononçée. Le silence, autre atome de discours (encore qu'il puisse être rompu, et même que tel soit son destin), figure dans le blanc prolongé qui sépare «silence» de «signature».

[3] Rondeur appelait rondel... Je signale aux amateurs de formes fixes que ce rondel est irrégulier :

  • il compte bien 4 + 4 + 5 vers sur deux rimes, avec les containtes d'embrassement et d'alternance,
  • mais c'est l'avant dernier vers, et non le dernier, qui joue le rôle du début de refrain.

La construction des deux premiers vers ne les rend en effet point syntaxiquement détachables. Je renvoie, à ce sujet, à l'analyse très fine et perspicace d'Henri Morier dans son dictionnaire de poétique et de rhétorique, aux P.U.F., pages 976 et 977.
J'eus pu m'en sortir en choissant la formule à 14 vers, au lieu de celle à 13 vers, mais je ne l'ai point fait...n'en voyant point l'utilité en matière de sens du texte.

[4] Le château de Chapeau-Cornu, où je séjournai l'été 1966, en maison familiale, puis l'été 1968, stagiaire en modelage aux Ateliers des Trois Soleils, et à nouveau l'été 1975, cette fois en gravure, dévoilait aux initiés le chemin d'accès à l'atelier d'un vanier-viticulteur établi à Vignieu.
Cet artisan accueillait les visiteurs avec un verre de vin de pays rosé, proposait ses produits, expliquait ses modes opératoires et acceptait des travaux sur mesure. Je lui fis à mon second passage rhabiller de pied en cape une dame-jeanne sortie en haillons de la cave familiale.