Cher monsieur,
Je viens de lire la première page de Problématique (de l’écriture inachevée), et me permets de vous livrer une réaction brute. Vous voudrez bien en excuser le caractère sommaire.
Les projets : cette notion me touche ; il me semble que, sans projet, il n'y a pas d'oeuvre mais collection de pièces plus ou moins disparates, échec en somme, brillant ou non. Mais, avec le projet, apparaît le risque : de ne pas intéresser, ou d'intéresser et de ne pas être publié tout de même, bref de ne pas être lu. A cet égard, il est plus expédient d'écrire pour le thème proposé ou aux normes, si j'ose dire (bien que celles-ci soient floues, il existe, me semble-t-il, des normes à tout le moins implicites), de la revue visée par exemple. Mais l'oeuvre, alors ?
S'exprimer, (choisir, être lu) : s'exprimer me semble devoir être éclairci, ou exploré. Une des fonctions de la parole peut être de donner voix à autrui : non pas parler de moi mais promouvoir l'autre, non pas tant pour son service, d'ailleurs (un texte peut-il aider ? la plupart du temps, il y a naïveté ou prétention à le croire), mais parce qu'il est profitable à la santé de la société dans laquelle je vis que nous nous ouvrions à l'autre. Parler du Rwanda, de la Bosnie etc. non pour venir en aide aux Bosniaques ou aux Rwandais mais pour que nous, ici, nous soyons vraiment hommes. Mais, j'ai aussi envie de croire à l'efficacité réelle des textes, à leur magie...
Il est temps, je crois, que je mette un terme à ces divagations.
Cordialement.
31 mars 2001
Bernard Morens.
bmorens at club tiret internet point fr
Cher correspondant,
Vous avez réagi avec justesse je pense à la notion de projet telle que je m'abandonne à la
présenter dans la page "problématique" d'un site qui demeure ...en construction, après avoir été en projet.
L'idée est bien ce passage de la collection de circonstances, chronologique par exemple, à la présentation d'un
ensemble qu'un fil directeur assemble. Recherche du sens. Abandon de la juxtaposition événementielle et restitution
d'une figure d'ensemble dont peu importent les étapes intimes, intérimaires, intermédiaires.
Le risque est peut-être que, ne jetant pas ses feux répartis également sur la roue des horizons et des manières de
faire, l'oeuvre, recentrée sur un point cardinal, ait moins de visibilité, d'attraits, de chances de charmer un plus
vaste et indifférencié auditoire.
Mais en contrepartie, si l'oeuvre a valeur globale, et signification cohérente, alors les peu qui
la percevront la percevront comme éveillant en eux ces fibres qui ne demandaient qu'à vibrer, seront nourris l'espace
de quelques mots, d'un instant, d'un éclair, de sa substance enfin partagée.
Si je propose à publication un morceau de l'oeuvre, alors il importe que dans sa forme,surtout, et son fond,
subsidiairement, elle entre dans les normes de la revue d'accueil. Comme l'hortensia qui cherche un sol acide ou la
neige une terre froide pour survivre à sa chute. Pour ce qui est de l'oeuvre entière, je peux la "semer à tous vents",
elle saura s'accommoder de certains jardins, les peupler, s'y acclimater.
Ce texte, morceau d'oeuvre, peut faire référence aux universaux, la mort subite, l'amour usé, la haine écarlate. Il
peut aussi s'ouvrir au monde de l'endroit et du moment, et donner ainsi la parole aux silencieux que le destin, aidé
par l'indifférence humaine, voue à être muets faute de porteurs de cri.
Si pour m'ouvrir à l'autre je dois lui permettre de s'engouffrer dans mon projet d'écriture, alors
je le ferai sans que pour autant mon projet m'abandonne. Mais je continuerai de "choisir" ma manière de dire, c'est ma
signature et ma valeur ajoutée. Et pour "être lu", je ne me laisserai aller ni aux facilités du langage désincarné des
poèmes de joutes florales, ni aux obséquiosités du discours controuvé des poésies d'engagement. Je resterai si je peux
moi-même, avec mes chaudes imperfections et ma naïve vérité.
Plus facile à dire qu'à vivre...
Merci à nouveau pour votre réaction à cette esquisse de problématique confiée à adamantane....
Bien courtoisement.
Jean-Pierre Desthuilliers
Ayant demandé à Bernard Morens l'autorisation de publier ici son texte, il m'a fait la réponse suivante :
Cher Monsieur,
je suis en effet l'auteur de ce texte, que j'avais oublié ; mon premier
mouvement a, d'ailleurs, été de l'attribuer à un autre. Je vous
autorise, bien sûr,à le publier et vous en remercie.
Cordialement, Bernard Morens
morens5 at hotmail point com
Bernard Morens a, lui aussi, été publié par Ecrits...vains ? et vous le retrouverez par exemple sur les forums associés aux sites d'expression littéraire,poétique et graphique que sont pages libres [1] et écrire en liberté [2]
Il a collaboré, sur le net, aux revues Ragtime et Francopolis, et a figuré au sommaire de revues de librairie (les défuntes Phréatique, du groupe de recherche polypoétiques animé entre autres par Gérard Murail et Maurice Couquiaud, et Le cri d'os de Jacques Simonomis, les vivantes Décharge, Traces, Filigranes …).
Il est auteur de trois ouvrages de poésie:
- Voix en 1998 aux éditions Librairie-Galerie Racine
- Créole blues en 2001,chez Encres Vives de Michel Cosem
- Cette nuit où la lune règne nue (écrit en collaboration avec Laure-Anne Fillias-Bensussan) en 2004 aux éditions Editinter
[1] Co-animation de Laurence de Sainte-Mareville, Michel Bosseaux et Hervé Baudouy
[2] Co-animation de Georges Hubelhardt,...Michel Bosseaux et Laurence de Sainte-Mareville.

