Naître, deux fois


Il n’est pas plus surprenant de naître deux fois qu’une
Voltaire
Propos attribués, dans la princesse de Babylone au Phénix, qui était capable de renaître de ses cendres


...Au début – mais était-ce bien là le début, puisque nul temps n’existait encore – au début, régnait l’opacité chaude, la béatitude molle, le néant bienfaiteur et diffus. Où je me vautre. M’étire. Me prélasse. Longs hululements graves mêlés aux bruits de l’eau. Rêves inconscients et mouillés de confort feutré, d’éternité immobile. Sidération hallucinée du bonheur. Le paradis. La paix.

Au début, tout était simple. Comme le songe d’une planète initiale. Là où l’herbe vierge est toujours verte. Là où l’arbre originel prend tranquillement ses racines entre les poissons amoureux et les grenouilles aux coassements joyeux. Dans la senteur embaumée des fleurs de prune et de jasmin. Dans l’harmonie superbe des couleurs, des lumières diaphanes et des formes...

Brutalement, la terreur absolue. Sans que j’aie rien demandé à personne, on me chasse. On me brise. On me viole. On m’anéantit. On me jette dans une prison froide et sonore, dans un dédale assourdissant et pointu. Le choc du réel me surprend, la moiteur ignoble des saisons et de leurs rires, l’assourdissante moisson des rythmes et des incantations, les caprices vertigineux de la fange où je baigne. La glaise, la boue. D’étranges odeurs de besoin et d’absence. D’étranges sensations d’incomplétude et de manque. La rupture. La faim. La douleur. La faim encore. Je hurle face à cet enfer : la vie.

J’étais né.

Nouveau lotus, je pointais ma petite tête étonnée hors de la pâleur pourrissante des marais. De mes grands yeux vides, je lorgnais vers le ciel sans pouvoir jamais le lécher. Je mimais les vaines attentes de mes compagnons d’infortune : les vers, les larves, les chenilles. Tout ce qui rampait était en moi. Et on me prédisait pourtant un devenir d’homme vertical !

Bon gré mal gré, il m’a fallu apprendre à affronter cet univers hostile de chocs saignants, d’odeurs nauséabondes, de frustrations permanentes. Des êtres souriants m’encourageaient, comme s’il était naturel de souffrir, comme si c’était une bonne chose que d’avoir été jeté de force hors du paradis. A chacune de mes gaucheries, tout un parterre bariolé de parents, d’oncles et de tantes applaudissait. A chacun de mes faux mouvements, on riait, on s’esclaffait, on me montrait du doigt un ciel de plus en plus noir, en m’affirmant, avec le plus parfait sérieux, qu’il était tout bleu. A chacune de mes pitreries, un public étincelant d’amis, de voisins, de commerçants, de professeurs, de généraux en retraite, d’inspecteurs des contributions, de cosmonautes de l’inconscient, hululait comme un vol de chouettes en rut. En proclamant, avec le plus parfait aplomb, qu’entre les nuages et les aigles, entre le blé et la ciguë, il y avait certainement une place pour moi, une toute petite place chaude et confortable.

Bon an mal an , je me suis fait à cette situation grotesque que j’ai fini par trouver belle. J’ai donné des noms poétiques à l’horreur. J’ai appris à admirer des vessies comme des lanternes. J’ai transformé la fange en champ de fleurs. J’ai caressé le chien et la gazelle. J’ai savouré le miel et la vanille. J’ai imaginé le volcan et la lune. J’ai dessiné des filles aux grands yeux noirs dont la main frôlait ma joue comme une brise parfumée. J’ai voulu pleurer dans leurs jupes, boire à leurs lèvres la gentiane et l’absinthe. J’ai aimé vivre...

Et puis... Mais était-ce seulement possible ? Etait-ce seulement pensable ? Et puis, un improbable jour, je t’ai rencontrée, ma belle. Dans tes bras, j’ai retrouvé la chaleur perdue du sein maternel. A tes lèvres, j’ai cueilli le parfum oublié des jours de gestation. Par la magie de ton sourire, tu m’as transformé en phénix. Etait-ce vraiment possible ? Etait-ce seulement pensable ? Tu m’as tout (re)donné. La jointée. L’ambroisie. Des rêves inconscients et mouillés de confort feutré, d’éternité immobile. La sidération hallucinée du bonheur. La paix. Enfin.

Je hurle face à ce nouveau paradis : la vie.

J’étais né.


Une première version de ce texte de Georges Friedenkraft est parue, sous le titre Né, deux fois, sur le site Le corps du texte en décembre 2004.