Claude Ber telle que

Un volcan et un torrent ; une flamme et une cascade. Une parole qui flamboie et se répand. Derrière les mots, subtiles et improbables frontières qui à la fois séparent les significations et les connectent, un être qui leur ressemble : Claude Ber.
Deux élémentaux complémentaires, ondine et salamandre, deux visages qu’elle revendique et qu’elle réconcilie. L’incarnation vibrante de cette différence portée comme un signe de reconnaissance, traversant les limites qu’elle aime renverser, au rythme de la page et aux rythmes du temps.

Un souffle de marcheuse, régulier, dense, décidé.
Une allure, des postures qui font d’elle presque un temple, un espace sacré, un lieu de méditation. Les sens pour franchir la poreuse frontière qui sépare le cosmos de l'intime : un regard qui hume, une écoute qui goûte.
Une musique intérieure que le corps scande et que l’âme module.

Elle a choisi son pseudonyme, devenu son autre nom, son nom premier, peut-être, et son nom-bre premier, celui qui la résume et qui la fait naître. Claude est son deuxième prénom, et Ber un surnom d’amour, l’ours Teddy Bear, quelque chose de paradoxalement doux et rassurant, un nom qui, le découvre-t-elle après l’avoir choisi, est aussi un des matronymes de sa famille.
Ne devient-on pas que ce que l'on est ?

De ses ascendances italiennes, florentines, elle hérite le côté anarchiste, rebelle à toute forme d’intolérance et de pensée unique, jusqu'à affirmer que le concept du libre a des potentialités destructrices.
Elle y voit l'origine de son goût pour le travail des formes et de ses qualités de sculpteur, métier qu’elle pratique aussi.

Ce qu’elle aime, c’est l’intelligence, qui sépare pour mieux les unir la conscience des différences et l'universalité de la condition d'homme.

Ce dont elle a horreur, ce sont les fanatismes dogmatiques pères de la bêtise et de l'abêtissement, les processus fusionnels, tout ce qui diminue l'autre en le niant.

Ce qu’elle recherche dans la langue et sa pratique, c’est le chevauchement, le défrichement, l’exploration, les jeux de langage et même entre langages. Elle espère avoir donné à entendre et à découvrir d’autres formes que celles qui existaient. Elle bouscule, assemble, désassemble, construit, associe, dissocie et transforme, invente en permanence. Elle qui écrit beaucoup, et qui travaille sans cesse, elle trie avec obstination et publie plutôt peu, une fois tous les dix ans peut-être...

Ayant préféré la poésie à la philosophie, car il est possible selon elle d'écrire en poésie, langue en soi, détachable des trop raides systèmes mentaux, lieu d'expérimentations langagières légitimes, elle tient à séparer l'ouvrage poétique de l'engagement social du poète. Quoi que…ses publications attestent que là aussi tracer une frontière n'est pas interdire des rencontres.

Elle avoue adorer les confins, souvent les rechercher, voire les construire ; explorer les encoignures comme ce lieu matérialisant le passage d'un plan à un autre, une zone à chevaucher pour y marcher en même temps des deux côtés et y apprendre ce qui l’enrichira.

Elle se sent bien à pied, certes, mais aussi dans tous les moyens de transport, avion, voiture, train, tout ce qui va vite quelque part.
Petite, elle trouvait écrire plus lent que penser, très énervant. Plus tard, elle déclare que son seul vrai pays, c’est son espace de travail, donc maintenant le bureau de son ordinateur.
La poésie, pour sa densité, est l’essentiel viatique. Le reste fait plutôt partie des accessoires du voyage : bagages, contraintes, rencontres, engagements, conférences, philosophie, ce théâtre qu’on lui demande d’écrire. Et aussi les chats, les prises de position face au monde, à ses duplicités et à ses doubles fonds, les tapis….

Elle a publié pour la première fois à 28 ans. Elle en a maintenant trente de plus. Et on l’entend, on la voit, on la lit aux endroits les plus divers et dans les cercles les plus variés, et ceux qui brûlent sont ses lieux de prédilection.

Les titres de ses livres ont leur part de mystère, que créent heurts syntaxiques, incomplétudes, contractions néologiques, exotismes verbaux :
  • Lieux des épars
  • Indianos
  • Parole pour une voix
  • Sinon la Transparence
  • Alphabêtes
  • Monologue du preneur de son pour sept figures
  • La mort n’est jamais comme
  • Orphée Market

Les titres des poèmes eux aussi sont insolites ; tels sont :

Hors normes sont aussi les noms des personnages de ses pièces de théâtre :

Agrégée de lettres, vagabondeuse en philosophie, et aujourd’hui inspectrice d’académie, elle a le goût de la chose publique et du politique au sens large, le goût des autres et de la vie. Et en supplément un humour au vitriol, vitrine d'un magasin de réflexions et de questions profondes, originales, inhabituelles.
Si Claude Ber est habitée par l’envie de servir l’État, elle l'est aussi par l'inclination à défendre le collectif.
Elle préside en ce moment le jury du prix Forum Femmes Méditerranée, est co-fondatrice des Rencontres européennes Evelyne Encelot, siège comme Secrétaire Générale au Conseil d’administration de l’association Carrefour des écritures, préfiguration d'un l’Institut de formation à l’écriture, ou pôle académique de ressources pour le développement des Arts et métiers de l’écrit.
 
Elle survole l’humain à travers les siècles pour mieux se/nous l’expliquer. Connaît les textes sacrés des religions fondatrices des civilisations du pourtour de la Méditerranée, elle qui les refuse toutes. Parle plusieurs langues. Cherche la beauté partout. Cultive paradoxes et contraires, dissemblances, assonances. Mélange les éléments les plus hétéroclites, tout ce qui fait flipper l'esprit et qui fait vibrer l’âme.

Sa poésie est exigeante, nouvelle, étrange parfois, venue d’ailleurs, d’outre-frontière. Elle malaxe les langues et les sens, tant et si bien qu’on la croirait presque, dans son rapport aux mots et à la langue, originaire d'une francophonie décalée, imaginairement vallone, ivoirienne, québécoise, ontarienne, en tout cas capable d'innover là où nous n’osons plus.
Elle ne respecte de formes que celles qu’elle a inventoriées et acceptées, mais s’y tient lorsqu’elle les a choisies. Une position en apparence douce et rassurante mais jamais confortable, le confort étant sans doute un mot et un état d’esprit qu’elle pratique peu, une situation qui la ferait fuir ou peut-être la tuerait si elle s’y essayait.
Elle vit sur le fil, fil d’argent et fil de soie, à la fois chaîne et trame, de soi à soi, et d’elle aux autres territoires de son humanité.

Déformer transformer informer la langue, lui insuffler une nouvelle énergie qui rassemble autrement les mots tel un berger recréant son troupeau. Mettre du jeu dans les rouages de la phrase et du texte, donc ménager à la pensée de nouveaux degrés de liberté. Tordre le langage jusqu’à ce qu’il signifie ce qu’il crie, jusqu’à l'émergence de forme-signe de compréhension et de reconnaissance, jusqu’au signe enfin en lui-même.

Claude Ber, philosophe, sait la tentation d'évaluer l’exact poids de chair du mot dont elle extrait les humeurs pour mieux le transformer. Elle enrichit les expériences de sa vie de leur double en mots, ce qui décuple leur intérêt, car juste le doubler serait trop peu pour elle, et pour nous.

Dans ses livres, elle agence sur la page une alternance de prose poétique et de poèmes enrichis d'espaces vides.
Le blanc lui aussi rythme le vers, structure le regard, guide la respiration : s'il y a du sens à l'intérieur du mot, il y en a aussi, du sens, autour, à l'extérieur, aux confins même.

Et aussi un mélange jubilatoire de langues d'intonations, d'accents différents, italiano, français, deutsch, latine [1], castellano.
Volapück créatif sculptant une matière composite.
N’en déplaise à l’auteur, qui laisserait volontiers croire à une option minimaliste et à un goût exacerbé pour le rare, à lecture nous voilà pris dans des déferlantes de mots et d’idées, de gourmandise et de désirs, où revient souvent le mot comme, la poésie comme vie et mort, peut-être.

Sauf que la mort est la seule chose qui n’est pas comme.
Qui est, seulement.
Qui révèle la mesure des choses, balancier d’un temps qui oscille comme il l’entend, à la fois en-dehors des contraintes et des contradictions, et au cœur même de leurs résonances.
Qui pèse, et jauge, et juge.
Comme.
Cet invisible poids n'est-il pas le contrepoids lucide de tous ces mots visibles, lisibles sur la page.
Ceux que nul n'efface.
Même si.




Ce texte a été rédigé conjointement par Isabelle Normand et Jean-Pierre Desthuilliers. Elle en a élaboré le plan et la version initiale, et il les a amendés en fonction de sa propre perception.

[1] Lire ici, non l'adjectif français latine (telle al version) mais le mot latin latine, la langue latine.