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Sérendipité
Les chemins buissonniers de la connaissance
Article paru dans l'édition du 26.07.09
La science est souvent faite de découvertes fortuites. Un colloque est consacré à cette approche, qui met en avant la liberté du chercheur

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ne bêtise de Cambrai. La soixantaine de très sérieux participants (chercheurs, philosophes, juristes, artistes) au colloque sur la sérendipité organisé du 20 au 30 juillet à Cerisy (Manche) par le CNRS, a reçu, comme mise en bouche, cette friandise. La petite histoire raconte que le berlingot naquit, dans les années 1830, d'une bourde d'un apprenti confiseur. Les clients en raffolèrent tant que la recette fut analysée et conservée.

L'exemple est trivial. Mais il illustre l'un des chemins les plus féconds de la connaissance : la découverte fortuite, imprévue, accidentelle. Puis son exploitation raisonnée. Ce hasard heureux porte un nom : sérendipité. Inutile de le chercher dans un dictionnaire. Il ne figure dans aucun lexique usuel français. Chez les Anglo-Saxons, en revanche, le terme serendipity est très utilisé dans la littérature scientifique. Et, aux Etats-Unis, nombre de boutiques l'ont choisi pour enseigne, comme une invitation à une agréable surprise.

C'est au Conte des princes de Serendip (Ceylan en persan), dupoète Amir Khusrau (XIIIe siècle), que remonte l'origine du mot. En référence à la perspicacité de ces trois princes, le néologisme serendipity fut inventé, au XVIIIe siècle, par le Britannique Horace Walpole. Sans trouver d'équivalent en français, malgré sa reprise par Voltaire dans Zadig.

Pourtant, la sérendipité jalonne toute l'histoire des sciences. Les rayons X de Wilhelm Röntgen (Nobel de physique en 1901), incidemment mis en évidence lors d'expériences sur les rayons cathodiques ? De la sérendipité. La pénicilline de Fleming (Nobel de physiologie en 1945), que le bactériologiste disait lui-même « née d'une observation accidentelle » ? Encore de la sérendipité. L'interprétation des rêves, qu'Ernest Jones, biographe de Freud, qualifiait d' « illumination » ? Toujours de la sérendipité. De même pour une kyrielle de trouvailles inopinées, de la découverte de l'Amérique (Christophe Colomb cherchait en fait une route plus courte pour les Indes orientales) à la tarte Tatin (enfournée à l'envers), en passant par la vulcanisation du caoutchouc (mise au point accidentellement par Charles Goodyear). Sans oublier le stéthoscope (dont Laennec eut l'idée en jouant avec des enfants), la bande Velcro (inspirée des crochets des fleurs de bardane) ou le Viagra (qui exploite un effet secondaire d'un médicament contre l'angine de poitrine).

Les percées médicales dans lesquelles la « chance » a joué un rôle décisif sont légion, constate Morton A. Meyers, professeur de radiologie à l'université de New York. « Les principaux antibiotiques, agents chimiothérapeutiques et psychotropes, de même que les principales avancées dans les maladies cardiovasculaires, sont le fruit de la sérendipité », observe-t-il. La même fée s'est penchée sur le berceau de la physique quantique, née, dans les années 1920, « entre hésitations et fulgurances », décrit le physicien Etienne Klein. Des années d' « effervescence créatrice » durant lesquelles de jeunes savants, qui avaient « une façon singulière de faire des découvertes », ont « a ffronté des problèmes nouveaux et résolu presque miraculeusement des énigmes ».

Déjà, Héraclite notait : « Si tu n'espères pas l'inespéré, tu ne le trouveras pas. Il est dur à trouver et inaccessible. » Pour autant, la science ne procède jamais du seul hasard. « La sérendipité ne commence pas par une savante hypothèse ou avec un plan déterminé. Elle n'est pas non plus due seulement à un accident, soulignent Pek Van Andel, chercheur en sciences médicales à l'université de Groningue (Pays-Bas), et Danièle Bourcier, directrice de recherche en sciences sociales au CNRS, coanimateurs du colloque de Cerisy . L'observation surprenante doit être suivie d'une explication pertinente, qui l'intègre à une théorie ou crée un nouveau paradigme. » Il y faut un esprit non seulement curieux, mais aussi doté d'un solide bagage scientifique. Un parfait ignorant ne saurait qu'écarquiller les yeux devant un phénomène insolite, sans être capable de l'interpréter.

Pourquoi consacrer dix journées entières à débattre de la sérendipité ? Pas seulement pour dresser un inventaire à la Prévert de ses succès. « De plus en plus, les chercheurs sont tenus de justifier leur travail et leur temps. Cela tue la créativité, déplore Pek Van Andel . Il faudrait développer la recherche personnelle du vendredi après-midi. Certaines entreprises, comme Nestlé, commencent à en comprendre l'intérêt. » Le pilotage de la recherche et sa planification systématique sont « contre-productifs », renchérit Danièle Bourcier. La sérendipité, ou la recherche libérée.

Pierre Le Hir
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