Stendhal et Mark Twain, cartes sur table

Par Pierre Alain Bergher, Éditions Payot.

Un ouvrage savant et alerte scrute chez Stendhal et chez Mark Twain la présence des arcanes du Tarot. Vertigineux
Un article d'Isabelle Rüf dans Le Temps du 14 août 2010

La Chartreuse de Parme s’achève sur cette étrange dédicace : To the happy few. Qui sont ces quelques privilégiés ? Ceux qui, dans un avenir plus ou moins lointain, 1935 ou même 2000, seront à même de goûter une œuvre mal comprise par les contemporains, comme l’imaginait l’auteur ? C’est une des hypothèses envisagées par les exégètes. Un essai insolite vient livrer du grain à moudre au moulin de la critique stendhalienne : les vingt-deux premiers chapitres de La Chartreuse correspondraient aux XXII arcanes du tarot.
La thèse de Pierre Alain Bergher est née d’un rapprochement inattendu entre les aventures du jeune Fabrice del Dongo et celles de Huckleberry Finn. Il explique drôlement, dans son introduction, comment il s’est mis en quête du «mystère dans les lettres» en suivant les petits cailloux blancs semés par les deux auteurs. Stendhal et Mark Twain présentent au moins deux points communs: l’usage du pseudonyme et l’appartenance à la franc-maçonnerie. Fabrice et Huck étaient d’ailleurs les deux héros préférés de Romain Gary, lui-même maître en identités multiples et en mystères. Il en va des cailloux blancs comme des champignons, dès qu’on en a repéré un, les autres sautent aux yeux. Pierre Alain Bergher décèle du tarot et des symboles maçonniques partout, et pas seulement dans les deux œuvres phares. 

Il est beaucoup question, dans cet essai érudit, du Capitaine Fracasse, de L’Ile au trésor, de Martin Eden, de Hadji Mourat ou des Trois Mousquetaires. «Un jeu de cartes, monsieur, est un livre d’aventures de l’espèce qu’on nomme romans», écrit Anatole France. Et vraiment, Les Mystères de La Chartreuse de Parme tient les promesses de son titre: un laïc s’y perd un peu, mais c’est si habilement construit qu’on suit volontiers l’essayiste dans sa quête

 Il prend soin de bien expliquer le fonctionnement des arcanes, analyse chapitre par chapitre Les Aventures de Huckleberry Finn (ce qui réveille de délicieux souvenirs), compte les occurrences de symboles, digresse vers d’autres ouvrages. Il va même jusqu’à appliquer sa grille de lecture aux siècles ou à des personnages historiques : à Pie XII à la parole étranglée correspond ainsi l’image du Pendu de l’arcane XII!
Quant au pseudonyme d’Henri Beyle, il est dévoilé vers la page 240, grâce à un calcul savant lié à l’initiation maçonnique.
Mais le plus plaisant reste l’interprétation de La Chartreuse : si la lune éclaire si fort le chapitre XVIII, c’est que l’arcane XVIII s’appelle la Lune. Et si le lieutenant Robert «rafistole ses pauvres souliers» au chapitre I, c’est que l’arcane I est représenté par un savetier en tablier (comme les francs-maçons en portent aussi).
N’oublions pas que dans Clélia, «clef il y a».

Les Mystères de La Chartreuse de Parme ; Les arcanes de l'art - Stendhal et le tarot


Voir aussi dans Le Monde des Livres, le papier de Michel Contat en date du 9 juillet 2010.

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