Risqu(e et  p)eur

Je me bornerai à évoquer les risques que j'ai pris de manière volontaire, en sachant qu'il y avait la possibilité de conséquences sérieuses et graves.

Cinq risques à traces

Désobéissance rebelle

Au plan personnel, me marier contre l'avis formel de mes parents, il y a plus de quarante ans. Ils jugeaient qu'épouser une fille de calicot était une mésalliance. N'étais-je cependant pas fils de menuisier ?
Lesquels parents n'hésitèrent pas non seulement à s'abstenir ostensiblement de participer aux cérémonies civiles et religieuses ainsi qu'aux aux modestes festivités familiales qui s'ensuivirent, mais encore à interdire à mes frères et soeurs de s'y associer, ce que, mineurs, ils durent bien accepter.
Cet engagement s'est terminé quinze ans plus tard par un divorce par consentement mutuel ; donc un échec reconnu.
Aujourd'hui, je ne regrette aucune des deux décisions, mais j'ai mis du temps à faire la part des choses entre la responsabilité de mes parents, saboteurs par rigidités sociales d'un amour viable, et la mienne, pour avoir entraîné ma compagne dans ce risque, et mes enfants dans partie de ses conséquences.
Cette situation m'a conduit à écrire une lettre ouverte à Joseph Ratzinger, devenu Benoît XVI, en réaction aux attitudes d'ostracisme religieux qu'il a confirmées vis à vis des divorcés remariés.J'ignore si mon message lui est parvenu...

Aventurisme idéaliste

Aux planx personnel et professionnel, abandonner un poste de cadre dirigeant protégé des aléas du marché vu l'activité de la société, hautement rémunéré, doté de tous les signes extérieurs de la réussite en entreprise, et bien à ma main, pour entamer une seconde carrière, en repartant de zéro comme consultant vacataire pour des cabinets de management, au motif que je risquai de perdre mon âme dans ma sinécure...
Aujourd'hui, je vis cette décision comme positive, qui m'a conduit à être assez rapidement associé-copropriétaire dans une grande structure de conseil, puis, au prix d'un nouveau risque, patron-créateur de ma propre entreprise.
Mais j'ai eu des moments de découragement et de doute.

Singularisme managérial

Au plan professionnel, mettre en place avant l'heure un mode de gouvernance participatif, promouvoir des femmes à des postes de responsabilité, me syndiquer (à la CGC, tout de même...) alors que je siégeais au comité de direction, ceci dans une compagnie conservatrice et sociologiquement machiste .
Je me suis rassuré en constatant que vingt ans plus tard mes écarts de conduite anarchistes étaient devenus dans cette entreprise le comportement incontournablement attendu du bon directeur opérationnel !

Idéalisme impénitent

Au plan professionnel, refuser des missions de consultance-alibi visant à argumenter soit le licenciement d'un cadre soit le démembrement d'une unité , en disant au client le pourquoi de mon attitude, dans un milieu où le bouche à oreille fait et défait les réputations individuelles.
Cela réduit le chiffre d'affaires, donc in fine la rémunération, et freine les actions commerciales...

Obstination libertaire

Aux planx personnel et professionnel, militer dans mon canton dans un parti classé à l'époque nettement à gauche de la gauche, organiser dans mon service la vente des montres Lip, refuser de me déjuger et au bout de quelques mois être licencié par mon employeur, une grande société nationale, pour délit d'opinion sur le fond – et sur rapport circonstancié de RG – et incompatibilité d'humeur avec mon DG sur la forme...
Et ainsi expérimenter quelques mois la situation de chômeur, et le couvercle d'incompétence et d'inadaptation qu'elle pose sur ses ayant-droit pour les isoler des gens normaux qui ont un patron...

Le risque, pour quoi faire ?

La prise de risque est pour moi une forme de colère compensatoire face à des injustices, à des anomalies sociales, ou au sentiment de se laisser engluer dans un système glauque, et de devoir se purifier de la contamination.

Aujourd'hui je prends encore de menus risques : aller au devant des résidents de mon quartier pour réduire les incivilités et les incompréhensions (risque physique...) ; m'engager dans des prises de position par beaucoup jugées insolites ou marginales parce que je le juge nécessaires à l'équilibre social, aux droits des hommes (risque pour ma réputation).

Voilà, je ne prends pas le risque d'en dire plus.