Les modèles et les héros

Dis-moi qui tu admires...

Quelques questionnaires [1] célèbres nous interrogent. Pour mieux cerner notre personnalité, ils nous pressent de déclarer nos modèles. Soit de manière directe, soit par voie de sélection en référence à un mode d’existence.


Ces questionnaires ont le mérite d’exister. Leur utilisation peut-elle dépasser les limites d’une distraction pour esthètes cultivés ou en voie de l'être ? Comment faire pour interpréter les réponses, travail d’autant plus intuitif que les questions étant ouvertes, l’étalonnage est pour le moins délicat et changeant ?

Une observation peut porter sur le nombre de réponses, dès lors que la question n’est plus « quel est votre héros préféré ? » mais « quels sont… ». En déclarer dix, à supposer que ce ne soient pas des clones, a probablement une signification différente que d’en déclarer deux. Une amélioration peut consister à ajouter, procédé classique, à la question canonique « qui ?» la question complémentaire « pourquoi ? ». Le qui identifiant devient le déclencheur de la réflexion essentielle sur les motifs.

Les héros d’enfance [3] forment un sous-ensemble particulier dans les confidences autobiographiques : l’analysé énumère les personnages, le plus souvent de roman (avant 1960), puis de BD ou de série télévisée, auxquels il s’identifiait temporairement à l’époque. La larme nostalgique est de rigueur. L’adulte conserve avec ces personnages un lien privilégié, qui le pousse à brocanter, relire, revoir…Marcel Proust lui-même avait une héroïne d’enfance : Madeleine

A la question  quels sont les héros que vous avez pris pour modèles ?  , l’impertinent peut répondre, soit qu’il suppute un piège, soit qu’il craigne de se dévoiler, soit, même, qu’il n’ai vécu qu’inconsciemment cette situation d’inféodation : pourquoi aurais-je eu besoin de modèles ?
Attention :
Avant de caractériser une construction réelle ou virtuelle ressemblant au système ou à l’objet modélisé, le mot modèle, à l’inverse, désignait un exemple à reproduire, un archétype à incarner. L’enfant modèle est conforme à l’image idéale que s’en font les adultes ; Sophie Rospotchine-de Ségur a mis en scène de tels parangons [4], qui n’étaient autres que ses propres petites filles...les petites filles modèles.


Galerie de portraits

Voyager dans le temps est prendre le risque, non de ne pouvoir réintégrer son époque, mais d'en revenir perceptiblement changé, décalé.
L'irruption dans la mémoire active de données événementielles qui ne sont modifie l'image du moi et entrainant un travail toujours douloureux, même si nécessaire, de dislocations affectives et de remodelage émotionnel.

Tel peut être l'effet de l'irruption fracassante dans l'épaisseur du passé ancien et accepté d'un fait occulté qu'un sondage hypnotique remonte de la géhenne des profondeurs mémorielles.

Si je voyage dans mon temps, quels personnages sortis de la scène de mon personnel théâtre enfantin vois-je s'évaporer, de dos, leurs rôles joués, derrière des pans de décor qui sont portes immatérielles sans gonds ni battants des obscures coulisses de cette mentale machinerie ?

Les personnages de bibliothèque rose [6], les enfants des albums de la Contesse [7], demeurèrent pour moi des fillettes de gravure, des gaçonnets d'image. Le milieu dans lequel leurs aventures de papier inscrivaient les petits dialogues modèles , les malheurs du sophisme, le pauvre blasé étaient assez distants de mes aires de jeux et lieux de vie pour que je les considère comme tout aussi authentiquement irréels que les décors à l'exotisme convenu des aventures de Babar ou les forêts oniriques et châteaux de charme édités au catalogue des contes de fées.

Les personnages de bibliothèque verte, inscrits à la distribution des pièces à machines que Nantais voyageur peu ordinaire, si je puis me permettre d'utiliser pour désigner Jules Hetzel II de ce sobriquet d'allure compagnonnique, dissimula habilement dans des ouvrages d'apparence romanesque, restèrent eux aussi pour moi les acteurs de jeux dont j'observais le déroulé sans m'y impliquer.
Si j'y discernai, au fil des relectures, des modèles de vocation professionnelle [8] , ces modèles ne m'envahirent point, même s'il m'arriva, et m'arrive encore d'y faire référence , de manière explicite, argumentée et convaincue, en diverses occasions.

Dans les tréfonds

Cette exploration achevée – si tant est qu'elle le puisse être – je rentre un peu déçu de n'avoir point trouvé l'objet de ma quête.
Sur le chemin de retour de ce pèlerinage [9] , un détour autour d'un événement qui eut sens dans mon itinéraire me fait redécouvrir une perspective illuminante : le mot cybernétique est ce jalon renseigné qui balise cette route.

Je ne peux pas ne pas évoquer dans le même empan visuel le visage de Norbert Wiener [10] , archétype, pour moi, de celui de l'ingénieur yankee, genre Impey Barbicane même si son enfance précoce fut suivie d'une carrière universitaire,et la trilogie homme / animal / machine dont il voulut décrire, non seulement les interactions, mais le fond commun systémique.

Pour moi, qu'il y eût liens entre homme, animal et machine relevait, avant que la cybernétique ne traversât à rebours l'océan qu'on nomme Atlantique, d'une phylogenèse essentiellement ontologique : l'homme, animal de haut grade, avait

Une seconde conséquence, plus intime, fut que je crus comprendre que mes modèles d'enfance, ceux dans lesquels je m'enfouissais pour acquérir force et certitude de mon droit à être là, unique, différent, les modèles dont je m'efforçais de mimer mentalement, pour le mieux comprendre et assimiler, le fonctionnement, n'étaient pas des hommes mais plutôt des systèmes.

Deux exemples pour déplier cette affirmation un peu papier froissé.

La cité qui se veut intelligente

Les amateurs de SF (la SF pourchasse la merveille...) ont pu se délecter de dizaines de variantes de ce thème. Et s'il eut, a, aura – j'espère... – encore attraits pour moi, n'est-ce pas dans le moment dont je vais parler ici que s'ancre son intuition ?

Au début de la nuit, donc plus tôt hiver qu'été, le rythme de la vie familiale autour de mes six / septs ans ayant conservé des contraintes de la guerre – couvre-feu et autres restrictions lumineuses – une allure un peu monacale, et la lumière de la lecture ayant fini par se dissoudre dans l'obscurité de la rupture avec le jour, qui pour moi demeure une petite agonie, je m'imaginais fourmilière.

Ni ruche, ni termitière, bien que j'eus appris par la consultation du dictionnaire l'existence et certaines règles de vie de ces immeubles à insectes. Fourmilière.

A sept ans, sauf accident, on ignore tout de la sophrologie en tant que science et technique. De plus, il faudra attendre treize années encore pour qu'en 1960 Alfredo Caycedo formalise cette approche psychocorporelle. Je ne reproduisais donc pas une empreinte extérieure, ni même ne subissais d'influence.
Le seul livre parlant d'insectes sociaux, frauduleusement accessible dans la bibliothèque parentale, était le Que-sais-je de Maurice Mathis, le peuple des abeilles –animaux des jardins que je connaissais sous le nom de mouche à miel –, numéro 6 d'une collection toute nouvelle – elle fut créée par Paul Angoulvent l'été 1941 – et dont l'exemplaire en ma possession a visiblement été tiré sur du papier de guerre, donc est peut-être une réédition.
Je n'avais pas non plus, en ces temps là, été mis dans la possibilité d'affirmer l'acacia m'est connu, et en particulier l'acacia cornigera, exemple d'association symbiotique entre un arbre – classé à ce motif dans les espèces myrmécophiles – et les fourmis.

Dans mes propres ressources figurait un livre – aujourd'hui perdu de vue mais dont je retrouverai probablement trace au moment où je m'y attendrai le moins – dont la reliure en spirale rendait la lecture cycliquement infinie, et illustrait les affrontements entre une colonne de rouges et une bande de grises, dont le ballet s'inspirait des chorégraphies westerniennes : les indiens tournoyant sans projet apparent autour de cavaliers chapeautés obstinés dans leur progression linéaire et bruyante.

Si ces fourmilières enlivrées se montrait partiellement différentes de celles que j'avais observées [11]dans les jardins, alors la fourmilière dont j'incarnais à la fois architecture et population était, elle, intrinsèquement d'un nouveau genre. .
Elle avait une mémoire, un destin, des désirs, des moyens d'action. Elle parlait avec les fourmis et en faisait les acteurs de ses développements et de ses métamorphoses. Mon corps en était l'urbs, mes veines ses rues, mes membres ses quartiers. L'extérieur, bruits de la nuits, courants d'airs sous la porte, odeurs de la chambre, était l'orbe dans le quel la ville vivait.
Le sommeil venait comme la nuit obscurcissant les seuils poussiéreux, les places ornées de feuilles, le dessous des arbres et ses ombres mystérieuses.Les quartiers laissaient leur couvre-feu se propager de la périphérie vers le centre, jusqu'au moment où le cœur apaisé se mettait au rythme ralenti qu'ont la nuit les fontaines ; les scénarios irréels du rêve prenaient dans le théâtre de la tête la relève des souvenirs du jour.

Le système évoluait de soir en soir ; tirant leçon des succès et insuccès des épisodes antérieurs.

Je savais que je n'étais pas une fourmilière, et que cependant ce n'était pas seulement un jeu psycho-mental. Cette simulation – à l'époque ce mot entendu des adultes signifiait pour moi mensonge, et non expérimentation – était le lieu où je projetais les événements récents, reconstitués en les faisant se réaliser dans cette ville imaginaire où ils pouvaient être modifiés en introduisant dans leur genèse de minimes variantes. C'était aussi le lieu où comparer de multiples lendemains possibles, dans l'idée de les vivre avec plus de facilité, étant ainsi moins pris au dépourvu par l'illogisme obstiné du destin.

L'explorateuruniversel

En cours de rédaction...



[1] Par exemple le célebrissime questionnaire dit de Proust, qui n’est connu comme tel que par la vertu d’une figure de style :
le questionnaire auquel Proust a répondu, et qui est venu d’ailleurs, devint par métonymie le questionnaire que Proust aurait conçu… A noter l’existence de variantes par addition de questions.

[2]In principio, un héros est un être mythique, masculin avant que d’être féminin –encore que Déjanire, pionnière parmi les héroïnes, savait piloter un char et les secrets de l’art de la guerre -, qui, par ses exploits enregistrés, mérite d’être situé au dessus des hommes et de se rapprocher des dieux…Cette qualification, d’abord restreinte à quelques figures dont l’authenticité historique n’avait nulle importance, s’étendit à des hommes et des femmes à la filiation établie, qui après leur mort charnelle virent l’aura de leur biogramme continuer de s’étendre.
A chaque héros, est associé au moins un exploit. Réaliser cet exploit consistait le plus souvent à sauver une victime ou défaire un bourreau. Le triangle de Karpman est une figure rétroactive pour le décodage des légendes héroïques.

[3] Le développement des blogues fait émerger des informations sociologiques sur ce phénomène. Qui l’exploitera ?

[4] Le mot parangon aurait une origine outre-pyrénéenne. Remis en selle par l’association Gencode EAN France, il est souvent associé à la vertu…Il a aussi ses entrées en typographie, où paradoxalement le parangonage désigne plutôt un mauvais travail q’un bon. Il a aussi été proposé pour traduire benchmarking (l’art de regarder par dessus les murs…).

[5]
Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur,
Que ce granit...

[6]La chanteuse et poète hélas un peu confidentielle Anne Sylvestre, alias Anne Beugras usa de cette référence colorée. Reste pour moi à comprendre en quoi ses textes eurent, ont en moi une résonnance toute particulière, comme ceux de sa fille spirituelle Michèle Bernard...qui a donc eu pour grand'mère Nicole Louvier...
Ce qui suit, je le goûtai dès avril 1960, déroulé d'un 45 tours ...

Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, t'auras l'air d'une arche.
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, t'auras l'air de quoi ?
...
Tu auras l'air d'un peu, l'air d'un plus grand'chose,
l'air d'un intermède, ou d'une récréation,
l'air d'un amant pour bibliothèque rose,
d'un soupirant pour représentation,
...

[7] Celle qui décelait les bons, pas celle qui décalait les sons...

[8] Les types qui ont pour moi le plus de consistance, sont par ordre, non d'ancienneté dans la relation, mais de popularité intime :

  • L'ingénieur : Cyrus Smith
  • L'étudiant : Marcel Bruckmann
  • L'explorateur : John Hatteras
  • Le chef d'entreprise : Prince Dakkar, alias Nemo
  • Le chercheur scientifique : Cyprien Méré
  • Le soldat : Michel Strogoff
  • Le savant : Otto Lidenbrock
  • L'organisateur : Phileas Fogg

[9] Pélerinage ou périple ? Les péripéties du mot périple m'ont déjà donné à réfléchir. Les retours de fugues sont souvent croisères clandestines, le fumet du veau gras – Saint Luc, chapitre XV, versets 11 à 31 – n'ayant probablement pas l'attrait de plus subtiles phéronomes.

[10]

Guy Roussille Norber Wiener, en 1954, écrivait, dans Cybernétique et société :
...un champ plus vaste, qui englobe non seulement l'étude du langage, mais aussi l'étude des messages en tant que moyen de contrôle sur les machines et la société, le développement des machines et autres appareils automatisés analogues, certaines considérations sur la psychologie et le système nerveux, et une nouvelle théorie expérimentale de la méthode scientifique...d'où le mot cybernétique

Le titre complet est, en français : Cybernétique et société, ou de l'usage humain des être humains. La traduction française de la première édition est parue en 1954 aux Editions des Deux Rives.

[11] Plus tard, je retrouvai en physique quantique cette idée étonnante pour certains selon la quelle l'observateur perturbe le phénomène. Un enfant de sept ans qui s'intéresse à une fourmilière, ou du moins à ses parties les moins secrètes et enfouies, sait que seule la perturbation du phénomène, à ses risques et périls, le rend intéressant à observer.