dactylographe précoce

Le roman d'une dactylo

Couverture dessinée par...
Pour Le roman d'une dactylo
Nouvelle de Jean du Perry
alias Georges Simenon

Un auteur contemporain avec qui je suis parfois en relations couriellaires, François Bon,  et avec qui je cosignai en juillet 2003, au sein du collectif André Breton,  l'appel à la création d'un haut lieu du surréalisme, a publié sur son blogue un billet d'éloges dédié à ses machines à écrire successives...

Il m'a été demandé par ma fille A*** D*** d'effectuer, pour ce qui ést de ma propre aventure typo-calamo-mecano-graphique, une reconstitution de même nature.

Aux machines ici répertoriées j'ajouterai, pour honorer la mémoire d'outils peut-être plus manuels encore, les divers porte-plume, stylos, tire-lignes, graphos et autres rotrings que j'eus à manipuler pour fabriquer du texte.

Le Bulletin des Bibliothèques de France a mis en ligne quelques ontéressantes réflexions suscitées par le colloque La Machine à écrire, hier et demain,  organisé par l'Institut d'étude du livre les 23 et 24 octobre 1980 au Centre d'études pédagogiques de Sèvres. Ce colloque était placé sous le haut patronage du Ministère de l'Éducation...


Clavier des paragraphes


Premières touches
Frappe silencieuse
La machine dissociée
Le livre à écrire
Plumes et stylets

Premières touches

Dans mon imaginaire enfantin, il y avait deux grands genres d’écrits :

Au nombre des lettres, en fait je mettais tout ce qui était manuscrit. Et au nombre des livres, tout ce qui était typographié. J'étais marqué par le mythe de la machine : la machine à écrire, qui érigeait l’écrit domestique, ou professionnel, au rang de la chose imprimée, était pour moi l’outil suprême au service de l’art de la publication.
Apprenant la lecture, j’avais pratiqué les deux types de déchiffrements : la phrase issue du livre, avec la complexité liée aux différences entre les polices de caractères [1] , et les alinéas nés de l’écriture manuelle, y compris la mienne (il faut bien se relire…).

Etant émerveillé par l’allure presque officielle que revêtait pour moi le texte dactylographié, je n’eus de cesse de m’initier au maniement de la machine à écrire qui faisait partie de la panoplie d’outils de bureau (avec la calculatrice à manivelle, le té et les équerres, les pistolets, l’agrafeuse de documents à languette,…) de mon artisan de père.

Ce fût donc mon père qui m'initia au mystère, non des hommes dansants, mais de soldats défilant arme sur l'épaule, construits de %, de 0 et de " habilement associés

L'hiver 1952-1953, passionné de géologie,  j'entrepris la rédaction d'un aide-mémoire de minéralogie à l'usage des élèves de quatrième. Je venais de découvrir, à l'Ecole du Gai Savoir, à la fois certains aspects de la fabrication du livre et les éléments de sciences naturelles fondateurs de cette discipline.. Le difficile avait été de dactylographier sans erreur les quatre cahiers au format 21 x 27 dépliés, dans le bon ordre pour qu'une fois l'ensemble cousu la pagination respectât l'ordre voulu pour le texte.

C'est à Pâques 1954 que je passai deux studieuses semaines au cours de dactylographie de Chelles, en compagnie d'une douzaine de jeunes filles apprenant les techniques du secrétariat de l'époque. Je m'y exerçai à la frappe aveugle, à l'art du millefeuillage des carbones et des pelures, à la manipulation de la gomme dure et au désenchevêtrement des marteaux dans la corbeille de la machine.

Le matériel était de la marque Underwood. Les touches, en forme de disques blancs, s'enfonçaient d'un bon centimètre à la frappe.

J'appris aussi de mon père un des pangrammes destinés à éprouver l'agilité du dactylographe : the quick little dog jumps over the brown lazy dog .

Cette école était sise rue Éterlet, près de l'Étude Notariale. Les élèves qui en sortaient n'étaient pas dépaysées...

Frappe silencieuse

En septembre 1956, pour permettre à mes parents de s’acquitter par défaut d’une promesse faite pour l’obtention de mon baccalauréat – j’attendais un Vespa, j’eus une Remington [2]– , je devins propriétaire d’une « machécrire » réputée silencieuse, enfermée dans un coffret transportable [3] ressemblant à une boîte d’électrophone.

Je la sortais de sa boîte pendant mes cours de physique au Lycée Henri IV, au grand étonnement – et au prix d’une tolérance aujourd’hui encore rarissime en de tels lieux ? - de mon professeur Joseph Simon, pour prendre mes notes de manière présumée directement utilisable.

Elle faisait assez régulièrement la navette entre l'internat du lycée et ma chambre sous les combles, à Chelles. Les soirs de vacances, je la mettais à contribution pour donner à mes écrits personnels, y compris les courriers envoyés à mon amie meldoise, G*** D***,  et à mon conseiller en écriture poétique, Jehan Despert, une allure que je présumais originale.

Il me reste aujourd’hui une pièce détachée de cette machine, une des petites roulettes montées sur ressort qui applique le papier sur le rouleau principal…et quelques textes dactylographiés avec son aide.



Waterman's  plume or 18 cts
Lorsque je commençai à travailler dans l'industrie, en 1964, je délaissai un peu ma machine à écrire, pour me conformer à deux nouveaux rituels :
  • au bureau, couple ingénieur gomme-crayon / dactylographe
  • pour les travaux personnels, le Waterman's à cartouches [4 dév] acheté en octobre 1956, et l'abstention de ratures

.

Vers 1972, ma Remington fut mise hors d'usage, mes enfants s'en étant emparés pour un premier apprentissage ludique mais en plein air...et mon statut au sein de l'entreprise ne me permettant pas, ce que je pus faire plus tard, de faire travailler en perruque une dactylographe, j'avais confié la mise au net, et surtout l'uniformisation des textes de mon premier livre, le cristal opaque, à une travailleuse à domicile repérée dans les offres d'emploi du journal local

L’amour des claviers m’était  resté. C'est dans les années 1982, que j'acquis une des premières machines à écrire portables à traitement de texte  – Une Canon…la mémoire contenait deux pages, et l’écran 16 caractères…–.  Je me mis à travailler d’une manière qui aujourd’hui n’attire plus l’attention : mettre au net le compte rendu de la réunion dans le train du retour, reconvertir ma secrétaire de copiste attentive en gestionnaire de contacts…

La machine dissociée

Courant 1988, le plan d'informatique interne de Bossard Consultants ayant opté pour la mise à disposition de chaque consultant d'un ordinateur Amstrad personnel, achetable à un prix très raisonnable, j'en acquis un et me formai à Textor. Cet ensemble, assez encombrant, devint l'outil de travail du domicile, utilisé indifféremment  dans des applications professionnelles et personnelles.


Le livre à écrire

En 1990, mon activité de consultance ayant fait de moi un expatrié de l'intérieur, je me fis attribuer un portable de fonction...La masse en était coquette, l'écran bas de plafond – une douzaine de lignes – les batteries éphémères mais je réappris en sa compagnie le charme de la production du texte prêt à diffuser.

En 1992, par conviction un peu idéologique et par praticité graphique, je me décidai à accompagner l'évolution des gammes Mac, tant pour les postes fixes que pour les portables. Las, en 1997,  devant les difficultés de communication avec les machines de mes clients, du fait de la délicate compatibilité des formats de fichier, mes mœurs se relâchèrent et je me mis à vivre à voile et à vapeur, sacrifiant à l'emploi du système d'exploitation de Microsoft, pâle et malhabile décalque de elui de la marque à la pomme.

En ce moment la majeure partie de ma production écrite, tant épistolaire avec le recours aux courriels que littéraire avec les ressources des traitements de texte et l'habitude prise de composer directement en code html les pages de ce site et celles du blogue associé, est claviérisée.

Ceci ne veut pas dire que je sois définitivement fâché avec l’écriture manuelle, bien au contraire. Je la recherche à la fois esthétique et lisible. Je sais m’appliquer. J’y chemine avec lenteur. Mais, sans être pour autant réservée aux pensers intimes ou aux messages affectivement chargés, elle demeure pour moi d’une autre nature que l’écriture dont le clavier détient la clef.

Dans la préface de Sang Breton, je me suis risqué à dire quelques mots de la singularité de la plume et de l’encrier, et du symbolisme inhérent à cette auberge pour marins navigateurs du verbe, à l’enseigne « à la plume et à l’ancre ».




[1]

Je me souviens d’avoir été puni, l’été 1945 – une sieste forcée…- pour n’avoir pas accepté de reconnaître la lettre Z dans un texte imprimé de la revue l’anneau d’or. En 1958, Z de la Taupe HIV, le souvenir de cet incident m’est brutalement revenu…

[2]

Une Remington dite noiseless…Comme celle (voir le contenu de la caisse n° 21 : Typewriter Kipling's Remington Noiseless , with case... ) de Rudyard Kipling, mais d’un modèle beaucoup plus récent. La machine silencieuse d’Ernest Hemingway était, ai-je lu, une Underwood. Celle de Françoise Sagan, telle que la montre une photographie célèbre, je ne sais pas.

[3] 

Quel écrivain a dédicacé une œuvre à sa machine à écrire ?

Serge Gainsbourg a bien chanté ,dans l’homme à tête de chou :
…Pour les beaux yeux de Marilou
Je suis allé porter au clou
Ma Remington et puis mon break…


Michel Butor, dans son Éloge de la machine à écrire [ In : L'Arc, n° 50, p. 6 à 8], écrit : La perpendicularité de la frappe par rapport à la feuille nous rapproche du calligraphe extrême-oriental [...]. et encore : La machine impose un rythme à nos doigts et fait sonner dans son fonctionnement une inépuisable excitation prosodique .

[4 dév]

Modèle figurant au catalogue de Manufrance, édition 1956, page 278 :
Réf 11-642. Porte-plume réservoir "Waterman", corps et capuchon en plexiglas noir poli, très forte plume or 18 carats à pointe iridium fixe, agrafe et un filet doré, remplissage par cartouche d'encre en verre n° 11-1522, de rande contenance et de grande propreté, longueur fermé 135 mM, 3135 F.
Le modèle le plus proche, dans les collections actuelles, serait peut-être celui de la gamme Charteston ?