L'enfant, de la Ste Salomé  [*] 1939 à Pâques 1947

Le dimanche 22 octobre est aussi le 1° brumaire du calendrier dit révolutionnaire. Brumaire est le mois médian de l'automne.
Le 22 octobre à minuit la Balance, signe d'air, cède le pas au Verseau, autre signe d'air...


A quelle date la bordure de trottoir en grès autrefois située devant le 2 rue de la Ferme, dans le sud de Boulogne-Billancourt reçut-elle la gravure de cette inscription ?
Sont né(e)s un 22 octobre :
 
Franz Liszt ♦
Charles Marie René Leconte de Lisle,
de l'Académie Française
Sarah Bernardt ♦
Ivan Alekseïevitch 
Bounine, Nobel de Littérature 1933
Benjamin Britten ♦
René de Obaldia,de l'Académie Française  ♦
Doris Lessing
-née Doris May Tayler- Nobel de Littérature 2007
Germaine Montero - née Germaine Heygel  [10]
Georges Charles Brassens ♦
Catherine Deneuve
-née Catherine Dorléac
Michel Heim ♦
ainsi que ces whoswhosiennes et whoswhosiens.

 
Sont nés  le 22 octobre 1939 :
Tony (David Anthony) Roberts  – acteur 
Joaquim Alberto Chissano – Président de la Mozambique de 1986 à 2004 ♦

Deux époques : du monde clos au monde explosé

Enfant... L'enfance, telle que je me la remémore, a été pour moi à la fois un séjour dans des potagers placides, vergers nonchalants et calmes basses-cours abritant lapins, poules et chevreaux,  et des incursions dans des périodes tumultueuses, ponctuées par le bruit des sirènes d'alerte à la bombe et les annonces de décès des proches dissimulées sous de pieux mensonges, enfantins par nature et par destination.
J'y appris en sept ans la double dualité du monde, ses deux espaces, les jardins de l'ouest dédiés à la paix et la maison de l'est nouée de conflits, ses deux temps, les heures du matin éclairées par l'éveil des sens et les heures du soir assombries de leçons ressassées. Mon seul horizon fut celui de la famille la plus proche. En dedans, quelques parents et animaux ; en dehors, le soleil et la lune, les avions et les étoiles ; entre deux, rien.

Mon initiation enfantine,

Du 22 octobre 1939 à avril 1944

Naissance [9 ill] le dimanche 22 octobre [3] à 19 h 15, à Versailles, 2 rue de l’Union [6]– du fait de la guerre [11] qui avait poussé ma mère à quitter la résidence familiale et le lieu qui aurait dû être ma ville natale, Chelles, pour réintégrer le domicile de ses parents ; puis en mai 1940 exode intégral jusqu’au cul de sac qu'étaient les pieds des Pyrénées et l'infranchissable Bidassoa, et retour au pays, malade, par le chemin de fer, dans les bras de ma mère.
 
Première éducation dans une cour entre atelier et maison, dans des jardins au milieu des arrosoirs, semoirs et châssis, dans un chantier de charpenterie parmi poules, canards, et lapins et en compagnie d’une chèvre, dont j'appris plus tard qu'elle se nommait Jeannette, et dont la voracité était telle que je vécus la situation Labichienne du chapeau de paille d'Italie. Premiers souvenirs visuels et auditifs : le passage du rouge au vert d’un signal ferroviaire en gare de Chelles, en avril 1942, et quelques jours plus tard le bris d’une vitre et d'une boîte de talc dans le logement d’une de mes tantes, à Rennes…

Les pratiques éducatives – circonstance aggravante,  mon père et ma mère avaient ce que l'on nommait de l'instruction, l'une bachelière et institutrice, l'autre ancien auditeur libre de l'institut Eyrolles... – de l'époque auraient aujourd'hui étonné, voire scandalisé ces jeunes parents qui casquent les bébés pour qu'ils fassent sans danger ...leurs premiers pas sur la moquette.
Je restais seul au jardin pendant des heures, en compagnie d'instruments aratoires qui aujourd'hui seraient celés dans une armoire blindée, et ayant libre accès au bassin d'arrosage où je regardais nager et danser les larves de moustique....
Quand les bombardements de jour s'intensifièrent, début 1944, j'avais pour mission, à l'appel de la sirène, de prendre ma petite soeur par la main, de traverser si besoin les jardins, le chantier, les ateliers, et de me rendre avec elle à la cave...
Les échelles conduisant aux greniers des hangars à bois ne m'étaient pas interdites, et j'appris vite à les monter et descendre dans les règles de l'art. Et les billes de bois empilées pour séchage proposaient un terrain de jeu rempli d'échardes, d'écorchures, et de potentialités [8 dév].

Durant cette période que l’on dit pudiquement troublée [4] , le renfermement sécurisant dans une sphère familiale plutôt étanche, l’épisode d’errance de mai et juin 1940 mis à part, m’a probablement permis de surmonter le stress des premières découvertes.

D’avril 1944 à avril 1947

La vie familiale

Avril 1944 marqua une rupture dans ma conscience de moi ;  la naissance de mon frère cadet, Etienne, me fit prendre conscience que j'étais à la fois unique et membre d'un ensemble familial potentiellement indéfini -huit ans plus tard, nous étions sept enfants...-  dépendant des  mêmes parents. Jusques là, un garçon et une fille se partageaient un père et une mère, et cette relation biunivoque me semblait harmonieuse et homogène. Le cinquième élément provoquait un changement de paradigme - ce n'était pas le mot que j'employais à l'époque...-

Fréquents séjours à la cave sous les bombardements...bruits précurseurs des vols de  bimoteurs dont les battements des moteurs rythmaient la nuit, descente précipitée enveloppé dans une couverture un peu rêche, repos et endormissement auprès du placide compteur à gaz compagnon d'obscurité, remontée dans les vitres brisées craquant sous les pas....

En août 1944, épisode de la libération ; une journée dans un jardin au fond des petites rues, premier souvenir du goût de la salade de tomates.


Les images et les livres

Apprentissage précoce, en famille, de la lecture, du calcul et de l’écriture. Travaux pratiques avec les aventures de Babar et les titres du journal, le décompte des marrons ramassé dans les rues.
La typographie spécifique des livres de Jean de Brunhoff, et en particulier le découpage des phrases dans le texte de Babar et le Père Noël, eurent probablement, avec le recul du temps, un influence profonde et cachée sur ma manière d'écrire, de découper en forme de vers libres certains textes, voire d'être sensible aux unité rythmiques.

D'autres livres contribuèrent à ma prime éducation :


*
La vache orange

la vache orange, d'après Nathan Hale. La lecture de ce livret m'a suggéré l'importance du rêve dans la vie mentale, et que si un renard pouvait porter une vache sur son dos [5] , alors tout était relatif...Et le cauchemar  de la vache, qui reprenait un de mes rêves récurrents  –  les trains ont tenu une grande place dans mes jours et mes nuits –  me semblait  tellement réaliste que,  bien que l'illustration de la scène n'apparaît que la version illustrée par  Lucile Butel,  elle existait déjà, pour moi, dans la version de l'époque.

Je possède toujours un exemplaire cet album, n° 12  de la collection les " petits Père Castor" dans ma bibliothèque : copyright 1942, dépôt légal, 4ème trimestre 1943, Flammarion et Cie, édit. Déchaux, imprimeur à Paris. Particularité : les pages –20 pages– ne sont pas numérotées. Format 12,5 x 15.

La couverture ici scannée était, le 1° octobre 2007, introuvable via gougeule. Seule celle de la réédition de 1961, avec une couverture bleu des mers du sud, est actuellement repérée... Pour en savoir plus, aller sur la page de WikiPédia de où vagabonde la vache orange...
J'ai appris il y a quelques années seulement que ce conte avait été, in initium, composé, texte et illustrations, par un enfant  de huit ans. Et je m'interroge pour deviner si cette particularité est ou n'est pas pour quelque chose dans la manière dont j'avais, à cette époque, accroché à ce scénario et été séduit par la force d'évocation de ses images.


Narcisse et Farfouillet

Les Aventures de Narcisse et Farfouillet, de J R La Harpe, illustrations de Matéja (qui signe parfois MTJ ), édité par  Théodore Wartel, – modèle déposé, reproduction interdite –  Paris 1945.
Ce livre est
hélas aujourd'hui perdu, mais  j'ai pu en retrouver  la trace en bouquinerie...et ai eu le plaisir de me le procurer [7] il y a peu et de le relire avec quelque émotion, ayant pratiqué caché dans le nœud de branches du sophora – l'arbre de miel – qui ornait le centre géométrique d'un des jardins de la propriété  les mêmes siestes que Narcisse.

Une histoire de fourmis rouges et noires, qui correspondait si bien à mes observations personnelles dans les jardins que parfois, le soir, je m'endormais en imaginant que j'étais moi-même une fourmilière organisée pour permettre à plusieurs espèces de couleur différente de cohabiter pacifiquement et même de coopérer. Autant dire que j'étais préparé de longue date inconsciente à la dévoration des livres de Bernard Werber , le myrmécologue militant, sur le même thème, traité il est vrai de manière plus exhaustive.
Ce livre avait une reliure en spirale et lorsque je découvris que ce dispositif qui permettait d'avoir toujours la première page sur le dessus, et surtout donnait l'impression que le livre n'avait ni début ni fin, je fus assez troublé.

Je ne puis affirmer que Narcisse le songeur, ou le Renard nourricier, puissent être distingués comme héros de mon enfance. Ce n'est qu'une fois écolier, sorti de la niche parentale, obligé d'affronter garçons et filles dans une compétition dissymétrique , soutenu par d'injustes avantages sur le terrain de l'apprentissage scolaire et, plus généralement, culturel, et opprimé par de tout aussi inéquitables handicaps sur le terrain du jeu collectif ou de l'épreuve de cour de récréation, que je me constituais ma propre distribution de caractères, me donnant la réplique dans mon petit théâtre personnel.

Les jeux et les apprentissages


Découverte de la moiteur de la neige, de la lumière bleue des orages, du destin maudit des mauvaises herbes – et pourtant, le chiendent, les orties, quelles belles plantes - , du leurre enfantin des œufs en plâtre, de l’odeur sèche de la sciure et de la patience confiante des souris.
Initiation aux mystères de l’atelier de menuiserie, dont la formation au rituel du détordage à froid des clous usagés, et découverte expérimentale de l’art de la queue aux long des boutiques d’alimentation et, par conséquence, de la haine des tricheurs.
Découverte du théâtre et de ses émotions à travers une représentation de Don Juan, l’animation soudaine de la statue du commandeur étant venue confirmer le message déjà reçu via les premiers comptes de fée et une partie de la réalité ambiante, à savoir que le monde est effrayant – les décès par violence de mon parrain [1], après celui de mon grand-père [2] , qui me fut dissimulé quelque temps, alors que j'avais bien compris la nature irréversible de son départ en voyage,  étant venus peupler mon propre jardin d’émotions intimes - et que c’est une réalité qu’il est vain de nier.

De cette période, qui s’acheva par mon départ à l’école, je gardai une empreinte incrustante : la curiosité d’apprendre pour comprendre, mes expériences et apprentissages n’étant pas soumis à la loi de la compétition entre enfants, mais adaptés à mes propres progrès et intégrés, dans un certain désordre, mais en exploitant les circonstances, comme éléments constitutifs de ma propre personnalité.

Les rencontres

Les personnes rencontrées pendant cette période où je n'eus que vers le moment de la naissance de mon cadet la conscience d'en être moi-même une appartenaient pour la plupart à mon entourage familial proche.



[*] Sainte Salomé la Myrophore, épouse de Zébédée, un des patrons pêcheurs de Bethsaïde, mère des apôtres Jacques et Jean, elle était de celles qui suivaient Jésus et le servaient. Elle avait mis en avant ses deux fils pour qu'ils soient de chaque côté du Messie (Matthieu 20. 17 à 28) aux meilleures places dans le Royaume.

Dix-huit autres saintes et saints figurent au répertoire officiel pour le jour du 22 octobre, dont saint Jules et saint Vallier...Pour la saint Vallier, le bois doit être rentré au bûcher.

[1] De Maurice Cogis- né à Chelles le 6 novembre 1914,mort à Kaolak, Sénégal, le 18 octobre 1945 - il me reste quelques souvenirs.  

[2] Ernest Desthuilliers décéda le 18 juillet 1944 à Montfermeil des suites de la blessure à la tête que lui infligea l'explosion inopinée d'une bombe à retardement alors qu'il se promenait dans les parages du triage de Vaires.

[3] 44 ans après qu' Elisée Reclus ait intitulé L'anarchie est la plus haute expression de l'ordre un discours à l'Université nouvelle de Bruxelles. Cette phrase m'a accompagné longtemps, m'accompagne encore, et je n'ai découvert qu'il y a peu la date de sa formulation publique.

[4] Ma mère, Christiane Desthuilliers, a décrit dans le détail, en les assumant comme  témoignage personnel, certains aspects concrets de la vie en banlieue est-parisienne entre la déclaration de guerre et la libération de Paris. Son travail, illustré de photographies extraites de l'album de famille,   a été publié dans le numéro 19, 2003/2004, du Bulletin de la Société Archélogique et Historique de Chelles, pages 67 à 96.

[5] Parue aux éditions du Père Castor en 1943, la vache orange créée par Nathan Hale (pour le scénario et le texte NDLR) et Lucile Butel (pour les illustrations NDLR) ignorait qu'elle allait prendre la tête d'un immense troupeau de bovins qui parcourent toutes les époques de la littérature de jeunesse.
Le plus amusant, c'est que l'alerte sexagénaire va de réédition en réédition (chez Père Castor-Flammarion aujourd'hui, parfois hélas en version abrégée) avec un succès constant auprès des enfants qui apprécient toujours autant sa fraîcheur et son humour. Cette vache gourmande recueillie par un renard compatissant a toujours le même pouvoir de séduction, surtout quand elle se montre une malade alitée et capricieuse.

Article de Lucie Cauwe dans Le Soir du vendredi 20 juin 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002

[6] Ma mère étant née dans cette même maison, je suis donc, selon l'expression tombée en désuétude, né natif de Versailles.

[7] C'est par L'Ancien Livre, via eBay, que je me suis fait livrer cette plaquette de 25 pages, sur papier de guerre authentique, et dont pour des raisons naturelles d'économie la page 25 est aussi la III° de couverture. Quinze illustrations dont neuf pleines pages en couleur.
Les noms des personnages anticipent sur ceux des héros de livres de Roger Hargreaves et les approximations phonétiquesde la belle lisse poire du prince de Motordu...

[8 dév]


Chelles – 1943
Les écarts entre les comportements éducatifs des années 40 à 60 et les mœurs actuelles se caractérisent par :
  • une relativement grande liberté accordée en matière d'écologie matérielle : contact avec les éléments naturels, les dangers de la vie urbaine ou rurale, prise de risques gradués – objectivement, nos voitures à pédales étaient moins accidentogènes que les mini-motos...– dans les jeux et les exercices physiques,
  • une beaucoup plus forte contrainte pour ce qui est de l'écologie mentale et spirituelle : surveillance – souvent illusoire – des lectures, censure des tentations médiatiques, inculcation de pratiques religieuses n'ayant d'autre justification que le respect d'une tradition familiale plus ou moins implicite,...

Leur impact sur la formation de la personnalité, l'adolescence du moi adulte semblen avoir été, du moins en ce qui me concerne et dont je puis témoigner :

  • une bonne autonomie face aux difficultés matérielles : nous sommes devenus prudents, mais ni peureux ni inconscients des dangers possibles ; capables de ne pas craindre de nous adapter à de nouvelles technologies, de nouveaux outils, de nouvelles machines, des environnements dépaysants ; moins dépendants du plombier, du jardinier ou de l'électricien...
  • une difficulté à manifester dans le domaine mental, social, spirituel, la même autonomie sans un arrière-plan de culpabilité : la transgression des modèles hérités du fin fond des familles nous est possible, mais toujours un peu douloureuse.

Des passages d'autres époques que l'enfant renvoient à cette note.

[9 ill] Extrait des actes d'état-civil de la ville de Versailles

[10] Je dois cette information à la lecture du livre de Jean Florin, Ils ont chanté et après..., juillet 2008, sans ISBN. S'adresser à l'auteur

[11] Les journaux du 22 octobre 1939... :
Le petit parisien