L'écolier, de Pâques 1947 à l'été 1953


Trois lieux : banal, trivial, génial...

Ecolier... L'école, avec le recul, a été pour moi à la fois un déracinement - j'invoque l'image à dessein ; j'avais vu dans le jardin des plants repiqués, c'est à dire arrachés et transplantés, fût-ce avec les précautions dictées par l'expérience, dépérir et disparaître - et une blessure.
J'y appris en quelques jours les injustices fondamentales de la vie sociale, qui donne, avec la complicité craintive et lâche de l'Institution, une prime existentielle aux bagarreurs, aux chahuteurs, aux bavards et aux brutaux. Que le contexte affiché eût été religieux ne changeait rien aux faits. Pire, pour moi, il les aggravait. Il n'est pas charitable de dénoncer l'enfant-bourreau. Il faut pardonner...

Mon aventure écolière, grâce à Dieu,

La Paix-Notre-Dame, à Chelles, en 8, 7° et 6°

La vie scolaire

Ma vie sociale scolaire, commencée sur le tard, jointe à la différence d’âge avec le reste de ma classe (ce décalage, initialement de trois ans, ramené à deux par un pseudo-redoublement, durera jusqu’à mon arrivée en mathématiques supérieures à Henri IV), ne gêna pas mon instruction ; mais je m’ennuyais un peu à l’école ; les possibilités d’expérimentation offertes par l’atelier de mon père et son vaste grenier, les jardins familiaux, mon meccano et les livres existant à la maison compensaient les inconvénients du déracinement brutal que fût pour moi l’obligation d’aller à l’école.
L'école La Paix-Notre-Dame de Chelles, sise rue Jehan de Chelles [1], était une école pour filles accueillant quelques garçons. Installée dans une maison bourgeoise-banlieusarde en meulière munie de dépendances, et qui a été démolie pour ouvrir un parking, son architecture était assez mystérieuse. Le couloir de ditribution ne cessait de monter et descendre par volées de trois marches (pressentiment ?). Le préau avait une allure de hangar à fourrages.  
Je me souviens d'une dictée où la bordure dorée des assiettes de gala apportaient leur part de rêve et d’étrangeté.

Les livres et les images

Toutes premières lectures demeurant indécises entre la promesse racontée par Jules Verne d’un âge d’or futur, toutefois teinté de vilennies et de trahisons -ah, les Cinq cent millions de la Begum...! - et les évocations d’un âge d’or passé, quoique nuancé d'injustices et de malfaisances - ah, Jean qui pleure et Jean qui rit...! - de la Comtesse, née Rostopchine…
Sans oublier :
Du grenier de notre maison mon père avait extrait à mon intention – peut-être avais-je un peu fouiné – une collection reliée d'un journal pour jeunes datant probablement des années de soa propre adolescence. Rouge. Le titre en était l'âge heureux. J'y trébuchai sur mes premiers rébus, tel  E de toits L scie aile, Tde rats ; j'y découvris le système du feuilleton "à suivre", avec les aventures de Derradji, fils du désert [4] ; j'y fis même connaissance avec le professeur Pangloss.

Les jeux et les apprentissages

Mes occupations préférées étaient la réalisation de cartes de géographie, et, pendant les récréations, -je faisais tout pour m'en faire dispenser, trouvant les jeux collectifs brutaux, et il m'en reste une cicatrice profonde -la collecte des perles perdues dans les recoins poussiéreux de la cour et du préau ; j’en ai gardé le goût des recherches «géologiques et minières», et le talent de trouver des pièces de monnaie sur les trottoirs, dans les caniveaux, au bord des sentes de jardin public, et dans les lieux les plus inattendus, jusques sur la place Jema el Fna à Marrakech.

De cette époque datent mes premiers essais au théâtre. Sur la scène  de la Salle paroissiale, située à deux rues de là, j'interprétais successivement un petit rôle dans une mise en scène de la fiancée du timbalier, puis un des rôles vedette d'une pièce pour patronage où intervenait un certain Razibus, ou Razilas, ma mémoire occulte ce nom, amoureux éconduit pour sa laideur, ce qui ne manqua pas de renforcer mon désir de prendre mes distances avec les petites filles de mon âge.

Je commençais aussi mon autoformation, par le Meccano (elle se poursuivra jusques vers 1955), à :
 

Les rencontres

J’y rencontrai Jacques Higelin… mais n’en eu mémoire active et conscience forte que dans les années 1970, en en parlant avec des ex-copains de quartier, dont Pierre-Marie Fortier, à l’occasion d’un concert qu’il donna au Centre Culturel de Chelles.Ce jeune garçon bien élevé obtint en 1948, sauf erreur, le prix de bonne camaraderie dans sa classe. Et avec le recul, peut-être le mérite-t-il toujours...

Collège Albert de Mun, à Nogent sur Marne, en 5° et 4°

La vie scolaire

La solitude du trajet en autobus 114 –avec changement à La Maltournée à l’aller, et détour par Vincennes au retour, de Chelles à Nogent-sur-Marne, la divergence de centres d’intérêt personnels avec les autres garçons issus d’un milieu très différent du mien, les méthodes éducatives expéditives, à base de châtiments corporels publics et de confessions hebdomadaires, des prêtres régissant le collège, jointes à l’ennui d’une formation religieuse basée sur le par cœur et niant toute capacité de réflexion personnelles, eurent raison de mes résolutions initiales : me fondre dans la classe et être tranquille.

La découverte du grec, de la géométrie, de la stylistique, équilibrèrent en partie l’impression de temps perdu que me laissaient les interminables études surveillées où il me fallait faire semblant de travailler. Bien que figurant dans le cercle restreint des premiers de la classe, mais catalogué élève inadapté, coupable d’avoir inventé une variante à mon goût mieux tournée de la prière mariale Souvenez-vous... et d’avoir recueilli pour mieux les observer des escargots dans la cache à livres de mon pupitre, je fus exclus du collège.

Les livres et les images

J'avais été abonné à Jeudi-Matin. Une longue traque sur internet m'a déjà permis de capturer au hasard d'une enchère une collection reliée de suppléments en couleur. Retour aux origines de ma découverte de la science-fiction, à travers la nouvelle illustrée Bagarre dans le cielJeudi-Matin, était sous-titré le journal des garçons, et commença à paraître vers Pâques 1949 – selon mes archives actuelles – aux éditions Gauthier-Languereau. Bagarre dans le ciel est un récit de Jean de Rivelac, illustré par Jan-Loup ; l'éditeur certifiait qu'il avait été écrit sous le contrôle d' Alexandre Ananoff. Le même qui servit à la même époque de conseiller technique à Hergé pour de dessin de la fusée lunaire de Tryphon Tournesol.

C'est justement à travers la série des aventures de tintin que je découvris les bandes dessinées. Elles m'étaient prêtées par un camarade de classe qui me faisait confiance au point que je puisses les emporter pour la coupure du jeudi.
 
Ce fut aussi l'époque du premier roman policier : La mort dans les nuages ; de la première nouvelle fantastique : Le puits et le pendule, lu en classe par notre professeur de français-latin-grec, dont les méthodes pédagogiques un peu atypiques mais plutôt efficaces ne méritaient pas que j'ai oublié, à m grande honte, son nom.

Les jeux et les apprentissages

Collection de timbres
Chemin de fer Hornby
Ferme avec cheval de labour et basse-cour

Les rencontres

J’y rencontrai Mgr Ange Joseph Roncalli, le futur Pape Jean XXIII [3], alors Nonce Apostolique, dont je reçus la Confirmation. Je ne réalisai la portée personnelle de cet événement que lors de son élection au Pontificat…

École du Gai Savoir, à Bazouges la Pérouse, en 4°bis et 3°

La vie scolaire

La préface de Sang Breton narre, en arrière-plan, ce que je vécus dans cette « grande maison avec dépendances » d’un bourg breton traditionaliste aujourd’hui défiguré par sa transformation en village d’artistes.
Je m’étonnais un peu de voir dans mon entourage tant de garçons ayant de réelles difficultés psychologiques à surmonter, mais un nouvel espace de liberté physique et mentale, de tolérance, de vie spirituelle, s’ouvrit à moi. Je redoublai ma 4°, ce qui me sembla inepte au vu de mon classement l’année précédente, mais comme il n’y avait pas de témoins de cet échec j’en profitai pour développer mes connaissances en littérature –j’étais admis au cours de français du petit groupe des 2° et 1°- et tester mes envies d’écriture.
Outre les matières dites du programme, Michel Bouts et sa famille (son épouse, Geneviève, son neveu, Vincent) me firent découvrir :

En juin 1953, je réussis les deux CEP (celui du privé –le difficile- , avec un 10 sur 10 en rédaction, et celui du public –le banal-), obtins mon BEPC et fus, tel le héros de Marcel Pagnol, reçu, contre ma propre attente, au concours national des bourses de l’État.
Ce dernier résultat me permit de financer, venant en complément de travaux rémunérés chaque été, la fin de mes études secondaires et six années d'études supérieures. Alors, aujourd'hui encore, j'ai du mal à râler quand je reçois mon avis d'imposition.

Les livres et les images

Les jeux et les apprentissages

As de pique
Le soir après dîner, s’asseoir à sa place dans la salle d’étude pour une leçon de parole, rythmée par de menus raclements de sabots et, en mineur, le bruit des pages du cahier tournées par Bouts le récitant, auteur de ce mystérieux livre qui à la fois en est un, puisqu’il y a intrigue, personnages, rêveries induites, et qui n’en est pas un, puisqu’il n’est pas imprimé comme se doit de l’être un honnête ouvrage de bibliothèque.
bébés busards
Au moment de repartir par le train pour les grandes vacances, se voir emprunter par deux grands sa valise, parce qu’ils la jugent tout à fait adaptée au transport clandestin de poussins busards vaguement bouseux dont la valeur d’échange est subodorée comme bien plus avantageuse de retour à la ville que dans le bocage bazougeais.
bibliothèque du bureau
Feindre de lanterner sur sa rédaction, en écrivant avec une lenteur appliquée dans le grand cahier cousu à couverture de carton brun et luisant, pour se faire envoyer terminer son chef d’œuvre dans le bureau-bibliothèque, à seule fin de jouir du spectacles des livres entassés du sol au plafond, et de s’imaginer au lutrin dans une salle de copistes médiévaux.
feuilles de vigne
A défaut de tabac, et ayant constaté que les feuilles de vigne brûlent avec une fumée d’odeur âcre mais tonique, et de plus peu identifiable à une saison où le parc est peuplé des cônes tièdes des feux d’herbe et de balayures d’allées, s’appliquer à en préparer pour que, craquantes et friables, elles finissent leur vie recroquevillées dans les pipes décrites plus loin.
fusion du plomb
De nuit, se prétendant en besoin de toilettes sous la feuillée, changer carrément de cap, se retrouver dans la serre pour réaliser de secrets travaux pratiques de physique utilisant les braises du poêle et des déchets de métal, et rêver d’être métallurgiste ou fondeur de cloches.
fusion du verre
Tenter de faire fondre du verre, avec la flamme d’une chandelle attisée par son propre souffle à travers le chalumeau d’une cartouche de crayon à bille vidée de son encre et privée de sa bille, et ne réussir qu’à éparpiller sur le visage d’un camarade attentif, un peu myope, et stoïque la stéarine fondue tapie sous la mèche.
lutherie en contre-plaqué
Participer à cette aventure insolite qu’est la construction, contraire aux idées reçues sur les bois de lutherie, en avance sur le temps des instruments à petit prix de revient, mais conforme aux traditions populaires des pays d’Amérique du sud et d’Afrique, d’une vielle en contreplaqué où l’ivoire est remplacé par de l’os et la poignée de manivelle par un bouton de porte.
pipes en terre
Subtiliser une partie de l’argile dédiée à la réalisation d’un sol en terre battue pour fabriquer, non les bergers de la crèche, mais des fourneaux de pipe moulés sur un bouchon, et, dans l’incapacité de réaliser le tuyau de le même manière, y adapter des segments de roseaux séchés avec soin pour pouvoir en extirper la moelle, puis culotter le brûle-gueule à la feuille de vigne.
poules endormies
Déçu de ne plus trouver dans le poulailler d’œufs à gober, faire le pari d’endormir les poules jugées paresseuses en leur mettant la tête sous l’aile et en les berçant à bout de bras, d’une mouvement amplement pendulaire, et s’apercevoir avec stupéfaction que cette manœuvre fonctionne à merveille, sans pour autant hélas accélérer le rythme de ponte des volailles.
pression des pommes
Faire le pari de boire au bec du pressoir le cidre doux à peine sorti des lits de paille et de pommes écrasées sans se faire remarquer après-coup par trop de dérangements intimes, et vouloir pour ce faire contrebalancer les effets prévisibles de ce régime à risque en avalant du charbon de bois broyé, ayant appris par ailleurs les vertus curatives de cette médication.
sabots
Découvrir, après les chaussons en peau de lapin et les galoches rigides de la guerre que ces deux chaussages, loin de se décliner dans une alternance « pour dedans, pour dehors », peuvent se marier de manière harmonieuse et agréable, les chaussons dans les sabots, sous condition d’ajouter juste ce qu’il faut de foin pour bien caler le pied, sinon…
saut du loup
Au clair de lune, confondre la nappe d’ombre du saut du loup avec celle d’une allée du parc, et se réveiller au fond, étourdi, indemne, mais honteux tel un trappeur pris à son propre piège, et remonter à la surface en improvisant des techniques d’escalade inspirées de souvenirs de lecture.
sodas de Villecartier
Secouer les petites bouteilles de soda achetées à la buvette pour déclencher de grandes eaux d’artifice à l’ouverture, inondant le copain étonné, quitte à voir une bonne partie de la précieuse boisson rouler en perles poisseuses dans la poussière du chemin.
tirage des joncs
Le soir de la Saint Jean, à la nuit tombée, attacher des joncs fraîchement coupés aux anses d’une bassine en cuivre emplie d’eau, les mouiller, puis les faire vibrer en pinçant-tirant entre le pouce et l’index pour tirer de cette harpe horizontale, rustique et monocorde un miaulement qui peuple les ténèbres encore claires et fait apparaître à la surface de l’eau d’étranges ondes.

Les rencontres

J’y rencontrai Michel Bouts, auteur de Signes de Piste et éducateur polyvalent compétent en diverses disciplines artistiques, telles que musique, chant, danse, modelage, sculpture…
Le souvenir de Claude Rich, de dix ans mon aîné, qui eût ses premiers rôles l'année où je quittai Bazouges, et dont je pense que Michel Bouts suivait la carrière, ne planait pas encore sur l'École.

[1]

Un des architectes de Notre Dame de Paris , contemporain de Villard de Honnecourt. Ce dernier est surtout connu pour ses carnets ; il patronne aussi -sans le savoir, mais en l'ayant mérité -  plusieurs institutions , comme le Centre de recherche sur l'histoire du moyen-âge de l'Université Paris-5, ou encore la Loge nationale de recherche de la G.L.N.F.

[2]

Autrement dit, le gag mis en images et paroles par Christophe dans Le Sapeur Camember -ou plutôt Les facéties du sapeur Camember - ne fonctionne pas à tous les coups ...Voir pages 97 à 99 de l'édition Armand Colin de 1931 l'épisode On ne pense pas à tout ; Le sergent Bitur au sapeur Camember : S'pèce de double mulet cornu ! vous m'ferez  quatre jours pour n'avoir pas creusé le deuxième trou assez grand pour y mettre sa terre avec celle du premier trou !

[3]

Angelo Giuseppe Roncalli est né le 25 novembre 1881 à Sotto il Monte près de Bergame. En 1944, son poste de Nonce à Paris est perçu comme le plus élevé dans la hiérarchie des ambassadeurs du Vatican ; il a à régler en particulier les délicats problèmes posés par le baptême d'enfants juifs ainsi sauvés de la déportation. Il est ensuite nommé cardinal, et patriarche de Venise. Elu pape, à 77 ans, à la mort de Pie XII,  Il prend le nom de Jean XXIII.

Il est identifié sous le numéro 107/111, avec la devise Pastor et nauta (Pasteur et nautonnier) dans le document dit prophétie de Saint Malachie, souvent réattribué à Nostradamus.

[4]

D'après Littérature de jeunesse et presse des jeunes au début du XXIe siècle de Raymond Perrin c'est en 1927 que fut publié chez Larousse Derradji, fils du désert, de René Maublanc, suivi en 1929 de Yvonne au pays de Derradji (Yvonne Lehuédé, celle qui dit à Derradji plus la feuille est petite, plus l'amour est grand...

Renè Maublanc [1891 - 1960 ] fut professeur à Henri IV. Il contribua aussi à introduire et expérimenter en France la technique poétique du haiku – Haï-Kaï à l'époque...– et écrivit en le 24 février 1922 dans Had'-kads' :
Tout petit sur son chameau blanc,
Derradji, fils du désert,
Siffle le quadrille des Lanciers.

[5]

les trois pierres de vérez Je dois à la courtoisie de Didier Virion, webmestre d'un site personnel et non-officiel dédié à la collection Signe de Piste et à ses divers avatars, ainsi qu'à ses trois illustrateurs majeurs, le rétablissement du lien initial, rompu par une réorganisation du dit site.

Cette rupture m'a fait réfléchir au risque qu'il y a à modifier l'arborescence ou même les noms de dossier et de fichier d'un site. Cette manipulation, que le webmestre vit comme nécessaire à plus de clarté ou de logique de son point de vue, est l'équivalent d'un coup de ciseaux dans le filet : le maillage est détérioré.

C'est pourquoi l'ai pris la liberté d'importer l'image çi contre, avec le titre du livre dans le texte de substitution.

A noter l'existence d'une association des amis du Signe de Piste, qui outre des informations sur les objets-livres, a mis en ligne des fiches biobliographiques sur les auteurs et les illustrateurs.