Nicole Louvier

entretiens, articles, intervioux

Ces entretiens, articles et autres intervioux avec et au sujet de Nicole Louvier sont mis en page à mesure que les éléments en sont compilés. Ils sont classés par ordre chronologique. Chaque fois que possible, un fac simile de l'original est donné en notes. septembre 1953
octobre 1953
avril 1954
octobre 1955
novembre 1955
juin 1958
novembre 1959
novembre 1960
juillet 1963
août 1963

octobre 2003

septembre 1953 - Grand Prix de la Chanson de Deauville



Noter l'anomalie orthographique...L'intérêt de l'article est :
  • de mentionner l'existence d'un Prix Suzy Solidor, attribué à Jacqueline Valois, pour une chanson qui est probablement les demoiselles de Bruxelles, et pour lequel il est étonnant que Nicole Louvier n'ait pas concouru ;
  • de ne pas mentionner comme particularité le fait que la chanson ait été portée par Noëlle Normand, et non pas interprétée par Nicole Louvier elle-même ;
  • de donner une idée la composition du Jury.

texte c



L'image est un peu trompeuse, qui laisse croire que Nicole Louvier a chanté à Deauville. Erreur orthographique aussi sur Noelle Norman (Deauville est en Normandie...)

octobre 1953 - Grand Prix de la Chanson de Deauville



avril 1954 – À propos de son premier roman

L'hebdomadaire L'Express n°48 du 19 avril 1954 publia  page 14 sous la manchette des jeunes filles toutes crues et le titre les fruits verts une étude comparative, en apparence non signée, des romans très récents  de Danielle Hunebelle, Nicole Louvier, Françoise Sagan et Françoise Mallet [-Jorris].

Ce papier n'apporte pas grand chose au sujet de Nicole Louvier elle-même, sinon que Quant à l'héroïne de Nicole Louvier, elle est la seule qui aime une personne de son âge, son amie Gabrielle.
Je me contente donc d'un renvoi, au paragraphe précédent, (...publia...)  au site de L'express qui donne le texte et un fac similé.

Dans l'ensemble, la démonstration vise à établir que les quatre ouvrages mis en synoptique ont grosso modo la même structure narrative et révèlent la même vision du monde des désirs, des attachements et des ruptures ; la thèse est qu'il ne s'agit probablement pas d'expériences authentiquement vécues relatées d'honnête manière, mais qu'elles ont ce ton précis, détaillé, ...que les psychologues connaissent bien – c'est celui du rêve éveillé. Que ces romancières aient ou non vécu ces ahurissants souvenirs d'adolescence,...

Il se termine par : Dans un monde qui ne leur cache plus ses misères ni ses hontes, les jeunes filles ne rêvassent plus sur leurs aquarelles ou leurs pianos, elles font froidement d'affreux cauchemars (libérateurs, espérons-le), les écrivent au fil de la plume, et les expédient à cette nouvelle sorte de confesseurs : les éditeurs.
Il est intéressant de noter au passage que le/la critique qui de manière très dissertationnelle appuie sa lecture sur un corpus de citations, donne la parole :comme si une hiérarchie déjà dans l'intérêt s'esquissait...

Ce papier abonde en touches tout de même vaguement sexistes. Je cite :
Tandis que les jeunes garçons doués...débutent leur carrière d'écrivain par...les jeunes filles – qui avouent pour la plupart n'avoir rien lu – font des livres réalistes...
Mais la différence la plus frappante entre ces confessions de filles et celles des garçons...les filles n'éprouvent pas le besoin de mettre le monde en question.
Pour leurs relations avec ceux [ le celles est soigneusement évité ] qu'elles convoitent, elles sont celles de petites chattes avides de caresses...
On comprend l'abattement qui a saisi certains critiques devant tant d'allègre inconscience.


16-11-08 Une recherche dans ma documentation personnelle me permettra peut-être de retrouver cet article.
29-11-08 J'ai retrouvé le document original ; reste à le scanner et le mettre en ligne dans la rubrique adéquate.

octobre 1955 – A propos de son second roman

Le magazine Music*Hall, en son numéro 9 d'octobre 1955, relate un interview de Nicole Louvier , titré assez curieusement  j'écris des choses qui font rougir ; cette phrase n'apparaît en effet pas dans le compte-rendu de l'entrevue.

Après Qui qu'en grogne et son recueil de poèmes Chansons interdites , Nicole Louvier, dont un nouveau 45 tours vient de sortir, publie aujourd'hui son second roman L'Heure des Jeux .

A mon coup de sonnette répondent de courts aboiements.
C'est Patane , me dit Nicole, en ouvrant, un cadeau d'anniversaire de mon club. Je vais l'enfermer. Il est si jeune et si turbulent, nous ne pourrions pas travailler.
 
Et voilà en effet Patane, joli setter de cinq mois, impitoyablement mis au piquet derrière un échafaudage assez imprévu de caisses dans l'antichambre.

Je dissimule mal sans doute une assez vive curiosité. On a fait aux vingt-deux ans tout neufs – elle les a eus le 23 juin – de Nicole Louvier, une dangereuse réputation d'enfant terrible. Ses chansons sont interdites à la Radio, dit-on communément. Ses poèmes puisent aux sources de l'inspiration érotique. Et puis il y a son visage meule, ses photos... on dit mes yeux grands et foncés... ma bouche trop expressive malgré moi, ma tête... une drôle de tête et il y a par-dessus tout peut-être ses vingt-deux ans – elle en avait vingt au moment de son prix de Deauville – qui éclatent comme un défi au milieu de la grisaille étudiée de ceux-qui-ne-veulent- pas-se.laisser-bousculer.
 
Non. Qui qu'en grogne n'était absolument pas un roman autobiographique. Plutôt un récit transposé comme il le sont tous j'imagine. dit Nicole. J'aime par-dessus tout Colette...
Je regarde Nicole Louvier :
On dit mes veux grands et foncés... mais mes yeux sont clairs de près. Je fais noire, brune, solide. mais, quand je serre ma taille, mes épaules. mes poignets. ils cèdent...
Le succès de mon premier roman m'a surprise. A la vérité depuis l'âge de douze ans. je tenais un journal. Aujourd'hui, je l'ai détruit. Les éditeurs sont parfois si indiscrets. Mais quand à seize ans j'ai commencé Qui qu'en grogne . je ne pensais pas à la chance qui m'arriverait. J'étais à ce moment au lycée La Fontaine. Papa avait mis très sérieusement dans sa tête que je serais dentiste. Moi, je faisais de la musique. Si en classe je bûchais la philosophie, dès que je rentrais je travaillais l'harmonie et la guitare.

– Des facilités ? Peut-être du côté de vos parents.
Non. me dit-elle en éclatant de rire, mon père jouait bien de la flûte à l'armée, mais je ne pense pas que cela m'ait tellement avancée.
Je travaillais pour un journal quand ayant terminé mon roman. Je quêtais des avis. J'attendais qu'on me dise : « Ceci ne va pas, il faut le refaire. Coupez ici, etc. » Et le miracle est arrivé ! Ayant soumis mon roman à trois éditeurs, j'eus la surprise de recevoir le surlendemain une lettre de la Table Ronde m'invitant à passer pour signer mon contrat.
Je regrette presque aujourd'hui que tout cela soit arrivé si vite. J'attendais des conseils, je pensais avoir tout le temps pour mûrir. Et au lieu de cela, j'ai été lancée aussitôt dans la bataille.
Dans les quinze jours qui suivirent, en effet, Maurice Carrère  [Dév 6]  qui avait appris que j'écrivais des chansons me fit auditionner et m'engagea, en vedette. tenez-vous bien, 
pour le 24 juillet à Biarritz.
 
Je dois à son courage – car il en fallait pour oser faire chanter ainsi une débutante la plus grande chance sans doute de ma vie. Le mois suivant, un télégramme m'appelait d'urgence à Deauville où ma chanson Qui me délivrera » allait être primée.

– Et, désormais, vous appartenez au public...

Oui, dit Nicole Louvier avec un rien d'amertume, maintenant il faut se maintenir pour ne pas décevoir ! Mais cette lutte a quelque chose d'exaltant. La volonté est la vertu suprême... « Impose ta chance. serre ton bonheur et va vers ton risque... A te regarder, ils s'habitueront...

Savez-vous, continue Nicole. changeant brusquement de sujet, qu'au début. lorsque j'ai commencé à écrire des chansons, j'étais persuadée que c'étaient des mélodies classiques. Il y a eu ainsi trois versions de Mon p'tit copain perdu , ma première chanson. Puis, quand j'ai entendu Catherine Sauvage, Gréco, Mouloudji. alors j'ai rêvé d'écrire des chansons pour eux. Mais on ne refera jamais « Au clair de la lune ".

II fait bon dans le studio de Nicole Louvier. Le soleil éclabousse la pièce.
« J'ai du ciel dans mes mains, à mes poignets clairs... »
Patane semble s'être résigné à son sort et dort.
Nous feuilletons l'album de photos.

A côté il y a un fameux recueil érotique des Chansons interdites . Vingt-cinq poèmes en forme de chansons. couplet et refrain.
Le vers est relativement classique... Les Grecs du VI° siècle, mais on va se moquer de moi, et Nicole rit. Ce sont ces petits poèmes – j'en avais écrit cinquante que j'ai détruits - qui m'ont menée à la chanson.
Alors, sournoisement, je pose la question défendue :
– Nicole, racontez-moi votre nouveau roman.
L'Heure des jeux n'est en aucune sorte la suite de Qui n'en grogne . Il y a au départ un poème de Rabindranath Tagore.

Quand nous jouions ensemble, jamais je n'ai demandé qui tu tais Je ne connaissais ni timidité, ni frayeur, ma vie était impétueuse.
Au petit matin, comme un franc camarade. tu m'appelais de mon sommeil et. de clairière en clairière. tu m'entraînais en courant.
En ce temps-là je ne m'inquiétais pas de connaître la signification des chansons que tu me chantais. Ma voix simplement reprenait les mélodies. mon cœur dansait à leur cadence.
Mais à présent que l'heure des jeux est passée, quelle est celle vision soudaine ?


Alors, comme j'allais enfin tout savoir, Patane bousculant l'échafaudage de caisses qui le retenait prisonnier. surgit au milieu de la pièce.
Nous courûmes après lui. Et l'entretien finit. comme il avait commencé. dans l'aboiement joyeux de ses cinq mois


novembre 1955 – À propos de ses premiers 45 tours


La revue des deux mondes, dans sa livraison de novembre 1955, en sa rubrique les disques, et sous la signature de Maurice Roy, signale page 174 que deux noms importants sont absents de la liste des chanteurs actuels auxquels Charles Trenet fait explicitement référence dans sa chanson moi, j'aime le music-hall.
Nicole Louvier est cette toute jeune fille qui s'est signalée à l'attention, naguère, en remportant comme compositeur le Grand Prix de la Chanson de Deauville. Depuis, sa trop grande élégance de style, tant poétique que mélodique, a freiné quelque peu l'éclosion de son succès auprès du grand public. On aimerait la voir revenir de ce demi-oubli. Sur deux petits disques 45 tours – Decca EFM 455541 et 455535, 17 cm – , elle a gravé récemment huit chansons délicieuses dont elle est l'auteur. L'inspiration très originale de Nicole Louvier devrait séduire jusqu'aux adversaires les plus résolus de la chanson moderne.

juin 1958 – À propos de ses chansons interdites

Article [3] signé de Jeannine Allain dans le numéro de juin 1958 d'une revue littéraire et scientifique .

Intitulé Chansons interdites de Nicole Louvier.
On se le rappelle, sans doute, le nom de Nicole Louvier fut d'abord prononcé à l'occasion d'une chanson. Sa première œuvre Qui me délivrera remporta, il y a quelques années, le prix de Deauville et eut, ai-je lu quelque part, ayant fait scandale, . la gloire maudite d'être interdite par toutes les radios ..

Nicole Louvier, poète et romancière, est moins connue. Cependant la Table Ronde publia, voici plusieurs années, ses romans Qui qu'en grogne et L'heure des jeux, ainsi que ses poèmes Chansons interdites. Ses dernières productions sont un autre roman qui se déroule dans les coulisses d'un music-hall et un essai intitulé Lettres à mon père.

Mais revenons aux Chansons interdites, interdites, évidemment, parce qu'elles chantent l'amour homophile, celui de Lesbos. Nous nous arrêterons quelques instants sur ces rivages défendus au bord desquels a rêvé Nicole Louvier. Elle les a brossés en 25 . chansons, courtes pièces groupées en trois chapitres :


  • Villa Médicis (12 poèmes) ;
  • Poème de septembre (1 poème) ;
  • Chansons interdites (12 poèmes).

Le chapitre médian, Poème de Septembre, à la fois s'oppose aux deux autres et les relie. Il s'y oppose car il n'est composé que d'un unique poème très court. Il les relie car ce court poème semble avoir été exactement taillé pour être enchâssé entre les douze pièces du chapitre . Villa Médicis . et les douze pièces du chapitre Chansons interdites .. Une valeur toute particulière lui a ainsi été donnée sur le plan matériel de la composition extérieure de l'œuvre, sur le plan de la forme. Et en vertu du principe des correspondances entre le visible et l'invisible, la même valeur doit être donnée à la pensée qu'enferme cette forme. L'idée dominante, . l'esprit en quelque sorte, du Poème de Septembre est soulignée avec vigueur par la manière dont cette oeuvre a été mise en exergue. Placée matériellement au centre du recueil, elle est placée subtilement au centre de l'inspiration.

Et en effet : ce Poème de Septembre est tissé sur une trame toute de sensualité. Rien n'y est suggéré. Les évocations charnelles surgissent brutales, concrètes. Or nous retrouvons tout au long de l'œuvre cette même dominante de sensualité que le . Poème de Septembre , résume, condense, appuie en ses quatre courtes strophes. Partout l'étreinte charnelle y est décrite, violente, colorée, voluptueuse, presque trop précise... Les corps en leurs ivresses se détachent sous le feu d'un projecteur trop puissant, manoeuvré par les seules mains de la sensualité. Et dans cette alcôve trop violemment charnelle, je ne recueillerai que les lumières les plus tamisées :
 
-celles de la présence physique aimée :

Je m'étale vers ton corps nu
qui se fait long
Le repos je le prendrai après...

-l'évocation des émois passés :

Ton corps blanc m'épuisa jadis jusqu'à la moelle ...
Tu surgis de ma chair
chaque nuit à la première étoile...

ou des caresses actuelles :

Que cette main vienne vers mes seins d'argent...

La ferveur des baisers :

...et dans ma bouche
ton étrange baiser coule...

Je n'entr'ouvrirai pas au-delà le rideau, laissant à ceux qui le souhaiteraient le soin de s'aventurer eux-mêmes plus avant dans cette Lesbos qui n'exalte que l'entente des corps et qui reste étrangère aux ondes plus subtiles, à la mélodie plus nuancée et plus profonde d'un autre amour, de celui que nourriraient également l'accord des âmes et l'union des pensées... Une seule fois seulement résonne un accent de tendresse dans le poème qui évoque le souvenir de l'amie morte en déportation :
ma petite morte
de Bergen-Belsen
ma petite amie......
merveilleuse enfant
je t'entends marcher...

Sur cette toile de fond de sombre sensualité quelques touches de narcissisme :

...le seul corps que j'aime à renverser c'est le mien
dans ce lit où je pose ma patte
et baise avec bonheur mes doigts...
j'ai du ciel sur les mains doux ô mes poignets clairs ô mes veines...

et de sadisme :

Cingler tes lèvres avec une badine...
je voudrais te fuir ou bien te battre...
Mets ces chaînes à mes chevilles
brute, d'un geste...

En outre il y a dans la sensualité des Chansons interdites une certaine cérébralité. L'un des poèmes parle d'ailleurs d'un jeu chinois de l'amour. Non seulement la volupté est exprimée par l'intensité de la peinture des étreintes, mais encore un surcroît de couleurs lui a été donné par l'intervention de l'imagination qui, pour l'aviver, la fait s'accomplir dans un cadre transposé : les temps sont médiévaux, les lieux sont méridionaux :

...Tu me souriras en disant mon nom
d'être maître et trouvère et femme...
Je viens le soir dans ton manoir...
et sous ton baiser médiéval......
j'étais archer je voulais vous offrir madame
mon grand arc napolitain
et puis vous m'avez fait vassal...

La sensuelle Lesbos de Nicole Louvier a besoin, pour s'épanouir au maximum, des soleils ardents du midi. Les amies se promènent sur la place d'Espagne, près de l'Arno, à Palerme, à Rome, à Capri, à Venise... Elles se baignent dans l'Adriatique, face à la Yougoslavie, dans les eaux du golfe de Tarente, dans la mer Tyrrhénienne. Elles chantent une Chanson Napolitaine, une Chanson florentine. Elles sont courtisane latine, petit mendiant romain , Slave belle...
Et non seulement dans le domaine du désir, mais dans tout autre domaine nous retrouvons cette même soif physique de sensations. Ainsi le poème Eté ne concerne nulle amie. Il ne parle que de la nature. Mais quelle participation corporelle à cette nature ! Combien profondément éprouvée ! Un intense plaisir sensuel est retiré du contact avec les éléments, l'eau, la chaleur :

...j'ai crié mon corps de bronze à la mer Tyrrhénienne...

Il naît de la conscience de la force physique :

Huilée j'ai fait le corps à corps
de métal des gladiateurs Grecs
avec les eaux du Golfe de Tarente...

Il surgit de l'incorporation à soi-même de la sève de la nature :

...ruisselante j'ai bu le vin
chaud de Palerme et j'ai chanté...

Il n'est pas, en ce court poème, jusqu'à l'accumulation même de tant de noms, tous évocateurs de lumière et de chaleur : Adriatique, Yougoslavie, Tarente, mer Tyrrhénienne, Sardaigne, Naples, Palerme, Capri, Rome, Venise, qui ne provoque une évocation presque charnelle de paysages méditerranéens, par le seul fait de l'excès de soleil que l'ensemble laisse sourdre.

Dans les Chansons interdites, chansons sensuelles, l'âme de Nicole Louvier n'a pas parlé. Celles qu'elle a aimées ne le furent qu'avec la fougue d'une jeune chair, avide de sensations intenses et multiples. La soif de vivre qui l'habite est une soif de vivre toute physique. La possession qu'elle réclame n'est que celle des corps. Aussi, de nul lien d'éternité n'a-t-elle tissé son amour...

novembre 1959 – À propos de ses apparentes contradictions

Article [5] non signé dans le numéro de novembre 1959 d'un mensuel, sous-titré magazine des vedettes et du spectacle.

Intitulé Peyrefitte de la chanson, Nicole Louvier, auteur du roman noir du music-hall compose et chante M. Victor Hugo


Jusqu'alors, Nicole Louvier, c'était la Françoise Sagan de la chanson. Voilà qu'elle est aussi son Roger Peyrefitte. Ses Clés de Saint-Pierre à elle, c'est son dernier roman, le troisième, Les Marchands. Ses héros au visage noir ne sont pas des hommes de robe.

Mais on les voit plutôt froisser les jupons entre deux combinaisons plus grises que blanches.
Avec ce brûlot aux mille clés — chacun des personnages campés par Nicole Louvier est un aigle à cent têtes composé d'un vice de l'un, d'une faiblesse de l'autre et de la lâcheté d'un troisième, — elle vient de faire entrer un peu de honte dans un métier où l'habile combinaison douteuse était parfois glorifiée comme la huitième merveille du monde. Sa croisade, c'est une offensive anticynisme.

Il fallait, pour la mener, une chanteuse, une musicienne, un poète. Les poètes ont parfois le vers dur lorsqu'ils écrivent en prose. C'est le cas de Nicole Louvier. L'auteur de Qui me délivrera , né à la chanson avec le concours de Deauville, est une curieuse petite bonne femme dont les plus retors auraient dû se méfier depuis longtemps.
Romancière, journaliste, elle jouait de la guitare les yeux très grand ouverts. Sa gentillesse naïve n'était qu'éducation. Elle comprenait tout alors que certains croyaient qu'elle n'entendait pas la langue.
La langue des chansons parfois un peu bâclées qu'une locomotive complaisante traîne pendant un bout de rail.
Romancière, l'auteur des Marchands serait naturaliste, poétesse, elle demeure réaliste. Vous allez voir qu'elle est aussi romantique, qu'elle aime la chanson et le milieu qu'elle fustige puisque ou moment même où Qui qu'en grogne — c'est le titre de son premier roman — au moment même où les gens qui ont cru se reconnaître dans ses héros bien laids veulent la déchirer, au moment même où ceux qui ne se sont pas reconnus dans ces héros lui en veulent encore bien davantage, Nicole Louvier, bien calmement, écrit des chansons: Mon petit copain perdu, Toile d'araignée, Monsieur Victor Hugo, qu'elle chantera chez les Marchands, enfin les bons marchands — vous verrez qu'il y en a, — fait des disques dons une maison où on la couve comme l'enfant prodige et ne tardera pas à obtenir de nouveaux succès qui seront peut-être le deuxième tome de ces Marchands domptés.
Nicole Louvier n'a rien d'une croisée et quand elle entend des voix, ce sont celles de ses muses qui chantent. Quand vous l'écouterez, ou la verrez en scène, ce n'est pas à l'auteur des Marchands que vous penserez, mais incontestablement à l'interprète racée, à la jeune femme pleine de dons que vous ferez fête.
Vous penserez aussi à elle quand Marlène Dietrich l'annoncera avant de chanter Qui me délivrera .

novembre 1960 – À propos d'automobile

Article [1] signé de Guy Maurice dans le numéro de novembre 1960 d'un magazine mensuel artistique et littéraire.

Intitulé salon de l'auto, parloir des artistes, il donne la parole à Nicole Louvier, Micheline Presles, Jean Seberg et quelques autres.


J'ai rencontré, au stand des Renault, Nicole Louvier. Dans un roman les marchands et dans une série d'émissions qu'elle avait fait avec Marianne Monestier sur France I, elle vient de nous révéler, non sans une cruauté amusée et d'ailleurs indulgente, les coulisses de la chanson, les tractations, pleines de pièges, qui se déroulent sur ce marché sonore, devenu une des principales industries d'exportation français...avec l'automobile.

Mais elle n'a envie ni de se répéter en ce qui concerne les éditeurs, les imprésarios, et les firmes de disque, ni d'échanger avec moi des considérations techniques sur sa Simca Aronde Elysée.

Elle préfère évoquer sa première voiture, une 4CV, à l'époque où elle débutait à la Rose Rouge.

Bien sûr, une voiture est indispensable pour une artiste, ne serait-ce qu'à cause des tournées en province et du doublage à Paris auquel la dureté des temps nous contraint presque toutes.

– Mais à mes débuts ma voiture a été vraiment ma maison. J'y ai vécu, durant deux mois, avec mes premières amours. Ma 4CV était devenue roulotte. On y mangeait, on y recevait des copains, on y dormait. J'y répétais mon tour de chant en m'accompagnant à la guitare. Pauvre guitare que j'avais tendance à vouloir arroser d'essence dans le coffre avant, oubliant que désormais le moteur se trouvait à l'arrière.

– En somme, j'emportais ma maison avec moi, j'étais une tortue à changement de vitesse.

– Je conduis rarement. Je préfère me laisser conduire. encore faut-il que j'ai confiance dans le conducteur.

– Si on peut flirter en voiture ? Mais naturellement, comme dans une maison...à condition de ne pas conduire soi-même.


Rieuse, elle m'adresse un petit signe de tête ironique, et s'éloigne au milieu de la foule.

Ce papier peut avoir des apparences utilitaires, voire futiles. A mon avis, son intérêt réside dans le lien symbolique ici clairement exprimé entre la véhicule et la maison.Les véhicules sont considérés par les Jungiens comme archétypes des manifestations du moi. Dans je ne suis plus parisienne elle exprime autrement cette équivalence :

Mon pays et ma maison
Sont partout où nous allons.

Il me renvoie aussi à des souvenirs personnels datant de la même époque. La 2CV que j'utilisai pour mes déplacements entre 1961 et 1963, date de mon incorporation dans l'armée de l'air, remplissait une fonction de même nature. J'y ai passé des nuits à bivouaquer en forêt de Fontainebleau, ou dans le Morvan.

juillet 1963 – À propos de sa carrière de chanteuse

Article [2] signé de Jacques Helian dans le numéro du 21 juillet 1963 d'un hebdomadaire pour les jeunes filles et les femmes .

Intitulé les marchands de succès ont pardonné à Nicole Louvier, il évoque Jacqueline Joubert.






août 1963 – À propos de son succès

Article [4] signé de Claude Therouanne dans le numéro du 18 août 1963 d'un hebdomadaire pour les très jeunes filles.

Intitulé pleins feux sur Nicole Louvier, il annonce comme prochaine cible Claude François.
Faut-il vous la présenter comme chanteuse, compositeur de chansons ou écrivain? Il est si difficile de couper en tranches l'authentique talent de Nicole Louvier.

Grand Prix de Deauville de la Chanson en 1954 avec « Qui me délivrera », une de ses compositions, la brune Nicole avait fait une montée en flèche dans le monde du disque. Et elle fut très souvent la vedette des grands music-halls parisiens.

Auteur et compositeur de ses chansons, Nicole Louvier se mit alors à écrire. Son premier roman et un recueil de poèmes ayant enthousiasmé la critique lui valurent le titre de Meilleure Femme de Lettres de l'année.
 
Allait-elle abandonner la chanson pour la littérature ? Non, car Nicole Louvier veut sans cesse se renouveler et se prouver à elle-même qu'elle peut toujours faire plus et faire mieux.
Elle partit en tournée à l'étranger et voyagea durant deux ans. Elle fit notamment un long séjour à Tokyo où elle chanta sur une scène très connue du quartier Latin de Kyoto. Là, un établissement porte maintenant le nom de Nicole Louvier. Seules, deux ou trois vedettes de la chanson française partagent avec elle ce rare privilège.

Rentrée à Paris depuis deux ans, Nicole Louvier se choisit un appartement le plus près possible de Saint-Germain-des-Prés, qu'elle décora et remit en état elle-même.

Elle se remit au travail avec la seule compagnie de Pépère, son basset frisé.
Un deuxième roman ; une tournée de deux mois au Canada ; des rendez-vous à la T.V. française et à la T.V. belge, une rentrée dans un grand music-hall... Tel est le bilan de la courageuse et discrète Nicole Louvier. Puissent les vedettes de moins de vingt ans bénéficier d'une même continuité dans le succès !



octobre 2003 - à propos de son décès


Article signé par Dany Lallemand dans le numéro 29, octobre 2003, de la revue je chante, page 87

L'un des rares à l'avoir fait, Le Figaro du mardi 18 mars nous apprenait « le décès de Nicole Louvier, auteur-compositeur [interprète n'étant pas mentionné] survenu le 8 mars 2003, des suites d'un cancer contre lequel elle s'est battue avec un grand courage ». A ma connaissance, les médias furent particulièrement discrets en la circonstance, d'où la rédaction de ces quelques lignes pour, très modestement, tenter de réparer cet impardonnable silence.

Nicole Louvier, née à Paris en 1933, manifeste très jeune d'indiscutables prédispositions pour la littérature et la musique.
Dès 1953, elle écrit son premier roman, Qui qu'en grogne, paru aux éditions de La Table Ronde, tout en composant quelques chansons qu'elle chante en s'accompagnant adroitement à La guitare : Tu es bien, C'est le vent, Pour tout simplement, Mon p'tit copain perdu et surtout Qui me délivrera ? qu'elle présente au Concours de La Chanson à Deauville en 1953.

La chanson (*), interprétée par Noëlle Norman, contre toute attente remporte le premier prix, fortement discuté à l'époque, sans doute en raison de la trop grande originalité de la musique et de l'audace du texte ('). Heureusement, Nicole Louvier voit pourtant toutes les portes s'ouvrir devant elle : la radio, les cabarets dont La Rose Rouge, Les galas et tournées et l'enregistrement de ses premiers 78 tours chez Decca, ainsi qu'un 33 tours 25 cm présenté par Maurice Chevalier.

Physiquement, on la compare souvent à un page ou à un troubadour du Moyen-Age ; quant à sa voix, elle surprend tout d'abord pour mieux convaincre et séduire par sa couleur et un timbre jamais entendu jusqu'alors.


Son écrasante personnalité retient l'attention de Jacques Canetti (directeur artistique des Trois Baudets et des disques Philips) qui l'engage dans ses tournées et ce malgré le contrat qui la lie aux disques Decca.
Sur ce label, Nicole Louvier va graver une dizaine de 45 tours de quatre titres chacun, repris sur différents 33 tours. Citons chronologiquement quelques chansons, dont celles que j'adore par-dessus tout : Toile d'araignée, J'ai quitté Maman, Paris Jardin, La chanson de Venise, Adieu théâtre, Paris pour rien, J'appelle la terre, Prière à l'enfant Mozart, Le vent de Nara...

Sur l'un de ses 33 tours, exceptionnellement, elle sera l'interprète de ses auteurs-compositeurs préférés : Brassens, Trenet, Ferré, Prévert... Ce disque connaîtra d'ailleurs une édition au Japon où le public lui a réservé, comme partout ailleurs, un accueil triomphal. En 1955, Nicole Louvier avait publié son second roman, Les Marchands (à la Table Ronde), autre roman mais des plus corrosifs celui-là et où, déjà à l'époque, elle dénonce les combines sordides, l'envers du décor du monde du spectacle et dans lequel certains se sont reconnus.

En 1962 paraissent Les Poèmes de l'Alliance, en 1967 Les Dialogues de la nuit blanche, et en 1968 Honorable ou le chien, écrit à Bormes-les-Mimosas (près du Lavandou) où Nicole Louvier allait souvent « abriter sa vie », selon son expression.

Le 14 avril 1964, l'Académie de La Chanson Française a attribué Le Prix Paul Gilson à Nicole Louvier pour l'ensemble de ses oeuvres
(de 1960 à 1964), réunies sur un 33 tours 30 cm Decca.

Parmi les membres du jury de cette académie citons Pierre Mac Orlan, Georges Auric, Luc Bérimont, François Billetdoux, Max-Pol Fauchet, Agnès Capri... 
Pour ses accompagnements, elle s'est toujours assurée la participation d'excellents musiciens, les guitaristes Jacques Liébrard et Henri Crotta et surtout François Rauber, l'un des rares à être le complice de sa rigueur et de ses exigences musicales.
Après un dernier 45 tours de quatre titres édité par Mouloudji, Nicole Louvier s'est retirée discrètement du monde de La chanson qui ne lui convenait plus, tout en poursuivant l'écriture de poèmes et chanson non édités jusqu'à ce jour.
Nicole Louvier, bien qu'absente aujourd'hui des rééditions sur CD, reste l'un de nos auteurs-compositeurs-interprètes des plus inspirés et représentatifs de nos belles années 50. Marie-José Neuville, quelques années après la venue de Nicole Louvier, et bien qu'armée aussi d'une guitare et les nattes en plus, n'en sera qu'une pâle copie, d'une dimension poétique et littéraire à cent lieues de là. Par contre, on peut affirmer que Nicole Louvier, dès Le début des années 50, a tracé le chemin d'Anne Sylvestre et de Barbara.
Chère Nicole, pour votre talent, votre modestie, votre gentillesse à me recevoir et... votre courage, je vous devais cet hommage.
Dany Lallemand

Signalons qu'un court-métrage a été réalisé en 2001 par Raymonde Couvreu et Hélène Hazéra dans une interview de Nicole Louvier (chez elle) et Dany Lallemand présentant ses collections (disques, photos, partitions, affiches de Nicole Louvier. Le court-métrage, Ce soir, le veilleur est une femme, dont le montage définitif n'était pas terminé a été présenté hors-concours au Festival International du Film de Femmes à Créteil en 2001. Espérons que, terminée, cette ébauche verra Le jour.
 
(*) Qui me délivrera ? a été chanté et enregistré par Marlène Dietrich au cours d'un concert à Londres.








[1] Fac-simile de l'article

L'illustration proposée est une photographie signée d'Anne Agostini.



[2] Texte

[3] Fac-simile de l'article
Article publié dans le numéro 54 de la revue Arcadie, pages 56 à 58.Voir au sujet de cette revue, et de l'association de même nom, l'article de Julian Jackson dans la Revue d'histoire moderne et contemporaine, n° 53 du 4° trimestre 2006, pages 150 à 174 ; éditions Belin.



[4] Fac-simile de l'article

[5] Fac-simile de l'article



[Dév 6]

Maurice Carrère était connu comme restaurateur de renommée international, grand animateur de la bonne société de l'immédiate aprés-guerre, décorateur, créateur d'ambiances, organisateur de spectacles.
Il posséda le restaurant Carrère à Paris, le Château de Larraldia à Villefranque près de Bayonne – il s'agit probablement du Biarritz dont parle ici Nicole Louvier – , puis dirigea Maxim’s et fut membre du Club des Cent – club de gastronomes fondé en 1912...et parfois dénoncé comme réunissant les Compagnons de Cocagne.
 
Une plaquette, seize signatures pour une, fut réalisée en 1946 pour Signature, son premier parfum, sous l'égide de Louis Chéronnet . Elle contenait dessins ou textes de personnalités du monde artistique du moment : autographes de Colette, Jeanne Lanvin, Gaby Morlay, Micheline Presle, Maurice Chevalier, partition d'Arthur Honneger, lithographies originales de Christian Bérard, Jean Cocteau, Roland Oudot et quelques autres.

Il est possible que Maurice Chevalier, lié à l'une et à l'autre, ait servi d'intermédiaire dans cette affaire.