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recensions 2012



Arthur Praillet & Annie Gaukema Les mots donnent sur le jour
Béatrice Libert & Xavier Laroche Le bestiaire en folie


Arthur Praillet [] Béatrice Libert [W]
Collection Carré d’As  N°1 et N° 2: Couleur Livres Éditeur  [1] ,Charleroi, 2011, []
Signalé en Attention ! poésie fraîche ... au sommaire de JOINTURE n°94

Note rédigée par Georges Friedenkraft


Saluons d’abord cette nouvelle collection qui associe, sur des poèmes courts, qui plairont à la fois aux adultes et aux adolescents, un poète - le premier nommé des deux auteurs - et un dessinateur - le second nommé- . Les Éditions « Couleur Livres »  se lancent ici dans un pari audacieux, mais combien riche en perspectives. Chaque volume se termine par un carnets d’activités qui donne des pistes d’écriture et de dessin, notamment pour les enseignants qui voudraient utiliser ces poèmes comme points de départ d’un travail scolaire collectif.

Comme son titre le suggère, c’est davantage sur le verbe que porte le premier livre, même si , comme toujours en poésie, le verbe, qui s’appuie sur des poèmes de forme libre, n’est ici que médiateur des sensations que produisent les images et les bruits du quotidien, même s’il n’est, au fond, que l’esquisse d’un parcours du rêve vers les coulisses de l’être :

Le soir quand j’éteins ma lampe
La lumière qui rejoint-elle ?

Et toutes ces lumières qui s’éteignent
Où donc a lieu leur rendez vous ?

Quel nom donner à ce chemin ?

(p 23)

Mieux que tout autre, Arthur Praillet, malheureusement disparu en 1992, sait faire jaillir du jeu des mots,  du berceau de paroles (p 32), l’émotion par laquelle :

Aujourd’hui est déjà
Du lendemain perdu.
(p 35)

Point n’est besoin de présenter Béatrice Libert, l’auteure du second volume. Elle occupe déjà, dans la poésie francophone, une place de choix et tous les amateurs apprécient ses poèmes évocateurs, fruités et parfois érotiques. Ici c’est dans un tout autre registre, celui de la fable humoristique destinée aux plus jeunes, qu’elle a fait la preuve de son talent. Dans des textes courts, d’écriture généralement libre, mais où le recours à l’humour permet parfois des rimes ou des allitérations discrètes, elle nous conte les mille et une facettes cachées de l’animalité :

Mais la marmotte sous sa motte,
Le hamster ventre à terre,
La baleine sans sa laine
Le tamanoir dans le noir (…)
Chaque soir, font la foire !
Le chimpanzé y a pensé
(p 35)

Allez, vous voulez des sentiers du songe plus profonds, des horizons plus métaphysiques ? Voici :

Il y a un oiseau
Dans la cheminée de mon rêve
Il a toujours trop froid.

Il pleut des grenouilles
Dans les chansons à boire
Elles ont toujours trop soif.
(…)
Et moi (…)
Avec ma plus belle plume,
Je traverse le noir.
(p 29)

Bonne chance à cette nouvelle collection et espérons qu’elle permettra aux écoliers de retrouver le goût pour la poésie. Notre monde tristounet en a bien besoin.





Thierry Sajat  Comme à force d’écrire


Thierry Sajat  []
Thierry Sajat Éditeur , Paris, 2011, []
Préface de Louis Delorme
Poème introductif de Michel Charpateau
Prépublication : Soif de mots 27 aux éditions du Brontosaure
Signalé en Attention ! poésie fraîche ... au sommaire de JOINTURE n° 94

Note rédigée par Georges Friedenkraft






Thierry Sajat est aussi le rédacteur en chef de la revue Le Journal à Sajat, qui en est à son numéro 91...
Pour lui écrire : 37 rue Sellier, 18000, Bourges
Pour lui envoyer un courriel...
Pour visiter son site...


Thierry Sajat occupe, dans la poésie contemporaine, une place exceptionnelle. Poète, et nous allons, un peu plus loin, nous pencher, sur son dernier ouvrage, il est aussi éditeur de poésie et publie le désormais célèbre Journal à Sajat où, depuis de nombreuses années, il donne la parole, avec la plus large ouverture, tous les poètes du temps présent, « parce que la poésie est une longue chaîne d’amitié » comme le rappelle, dans sa préface (p 3) , Louis Delorme.

C’est encore l’ouverture qui fleurit dans le dernier ouvrage de l’auteur, qui fait l’objet de la présente analyse, puisque le premier poème offert à notre lecture n’est pas le sien, mais celui de Michel Charpateau qui affirme : Et la musique continue . Bien sûr, cette affirmation reste cohérente avec la manière d’écrire de Thierry Sajat lui-même, convaincu par l’affirmation prophétique de Verlaine, et qui a bien compris qu’il n’y a pas de mélodie poétique sans musique des vers, c’est-à-dire qu’il faut trouver, dans les poèmes les plus harmonieux, sans excès rigoriste, des rimes, mais aussi des contraintes métriques, voire des allitérations… Sans excès rigoriste , cela signifie que, bien sûr, Sajat n’est pas de ceux qui vont protester quand une rime féminine répond à une rime masculine. Ce qui lui importe, c’est d’abord la musicalité des vers, seule apte à nous bercer du chant même de la vie en train de se faire. Qu’on en juge :

J’écris peu maintenant. Le verbe s’évapore
A peine conjugué. Je garde dans la marge
La rime que dénude une rieuse au large
Comme pour encenser mes rêves à tribord
(p 11)

Au-delà de la profession de foi poétique, l’ouvrage est une promenade dans les légèretés et les pesanteurs du monde. Comme le dit encore Louis Delorme, l’auteur a aussi chaussé ces ‘semelles de vent’ propres à Rimbaud pour nous entraîner sur les hauteurs de la métaphore (p 3). Chez Sajat, le mot est une porte vers l’ailleurs. Le Verbe est un messager de la nature. L’écriture est un reflet du temps. Le poème est un témoignage de l’être :

Les poèmes sont ce qu’ils sont,
Bribes d’azur ou de grisaille…
(p 14)

L’amour, bien sûr, y trouve sa place, et par lui, pour lui, l’esquisse éternelle de la femme, dans des accents dont on peut savourer l’harmonieuse élégance :

Elle a des yeux d’amande douce
Paupières fleurs des amandiers…
(p19)

Et, au-delà de ce sentiment d’empathie, qui est le ressort du monde, Thierry Sajat aime le monde pour ce qu’il est, et le décrit avec la finesse et l’enthousiasme de l’enfant qui découvre la nature au printemps ou du collégien qui écrit sa première lettre d’amour :

Comme on écrit des mots d’amour
A la lueur bleue des chandelles…
(p 23)

On l’aura compris, comme toute œuvre poétique de qualité, Comme à force d’écrire c’est à la fois une manière de dire la poésie et le spectacle d’un monde sans lequel la poésie n’aurait pas de profondeur, c’est une dialectique permanente entre, d’un côté, les sensations et les sentiments jaillis de l’instantanéité du monde, et, de l’autre, leur traduction musicale dans les vers qui en assurent la permanence en les transcendant esthétiquement. Des vers qui transfigurent le vertige de l’instant en une archive plus persistante et transmissible entre l‘auteur et ses lecteurs, qui, eux-aussi, y trouveront matière à réflexion et à rêverie, sur leurs propres chemins de la vie. Concluons sur ce dernier exemple :

On suit des routes à l’envers,
Le temps compte et ne compte pas
Sous la semelle de nos pas
Lorsque l’été devient l’hiver  (p 40)



Patrick Picornot A foison dans la ville


Patrick Picornot []
Editions Flammes Vives, , 2011, []
Signalé en Attention ! poésie fraîche ... au sommaire de JOINTURE n°94

Note rédigée par Georges Friedenkraft




Dans son introduction qui est aussi une profession de foi, Patrick Picornot parisien, d’origine bourguignonne (p 9) avoue son admiration pour le Jardin des Plantes de Paris et comment son livre expérience proche de celle d’un photographe, ces poèmes furent écrits en s’appuyant sur une série de points de vue bien définis (p 9), bref, en somme, des floralies-photographies (p 73).

Alors la flore est, pour la ville, bonheur et rédemption. Le nez se délecte de l’entrelacement des fragrances (p 15), les fleurs, les odeurs signent une vitesse qui nous échappe (p 15), L’abondance et l’étonnante diversité de plantes, leurs couleurs, leurs goûts même, forme un indéchiffrable alphabet de calmes voluptés (p 18). Le citadin fourbu pourra retrouver et apprécier dans la prairie une colonie de grandes ombellifères (p 20), en coin de vitre les feuilles du platane (qui) sans cesse remuent (p 22). Il pourra prendre abri sous l’historique cèdre (p 64), s’asseoir « au pied bosselé du frêne (p 72), écouter chaque feuille d’arbre (qui) bruisse dune bruine symphonique (p 23), devenir l’homme-oiseau l’homme de plume et de feuillage (p 25)…

L’écriture, qui part d’un poème en prose, trouve ensuite son rythme naturel dans le verset libre, assez ample, propre à soutenir les pulsations et les respirations de la végétation et à les accrocher au vécu existentiel du promeneur ou du rêveur. Aucune ne rime de fin de verset, mais de fréquentes allitérations ou rappels de sonorités, qui accroissent la musique des poèmes : cette chaise en sa braise (p 39), sol (…) soleil (p 41), flaches places flasque friches (p 56), tenu/ténu (p 62), jupes et huppes (p 75)… Une langue toujours d’une grande pureté et une grande richesse de vocabulaire, notamment botanique bien sûr, font écho à la richesse, aux couleurs, à la diversité de la flore et conduisent à une écriture bleu-violet sur des pages de ciel (p 42), voire à un flamboiement de bistres et de rouges (p 60).

A delà de l’expérience savoureuse que nous propose l’auteur et à laquelle aucun poète se saurait rester insensible – car nous sommes tous, d’une certaine manière, fils des plantes – se situe aussi, en filigrane, une interrogation plus militante, plus écologique, sur le destin de la flore, si comparable à celui de la langue. Comme le dit lui-même l’auteur dans sa quatrième de couverture : L’éradication (…) de la polyculture (…) comme celle des subtilités langagières ne peut qu’irrémédiablement conduire à la perte de notre espèce… .

Un livre superbe, qui, par la magie des plantes et des mots, nous invite aussi à nous questionner sur notre avenir.





Alain Castets   Le TAO et son pouvoir d'amour


Alain Castets [W] [ʘ]
Editeur : Le Souffle d'Or,Gap mars 2012, [►]
Signalé en Attention ! poésie fraîche ... au sommaire de JOINTURE n°94
Couverture de Sandrine Bouet[►]
ISBN 978 2 84058 436 0

Note rédigée par Jean-Pierre Desthuilliers

http://www.adamantane.net/auteurs_edites/alain_castets_tao_1/

Le Tao Te King, oeuvre mythique, écrite par un auteur mythique dans des conditions mythiques et dans une langue non indo-européenne, a fait l'objet de plusieurs centaines  d'adaptations dans des langues structurellement différentes de sa langue natale.
Tout comme la Torah ne saurait se passer du Talmud, le Tao Te King ne saurait passer sans son enveloppe de commentaires. 


Alain Castets, poète français et héritier, par sa  grand-mère maternelle, Nguyen Thi Mai, d'une tradition taoiste et chamanique, nous offre sa propre traduction-écriture de cette œuvre.

Son livre comprend deux parties :

♦ Une introduction historique et méthodologique d'une trentaine de pages,  où il nous montre à quel point de nombreux commentateurs, y ayant vu une certaine apologie du pouvoir et de la sagesse entremêlés, ont été trompés par une lecture pas assez critique du contenu. Il dit vouloir le restaurer dans sa flamboyance libertaire , cosmique, agapique. Plus encore, à lecture de sa version, nous comprenons mieux les dégâts dus à l'invasion des monothéismes dogmatiques et des machismes tyranniques.

Le Dao De Jing est le livre de l'être cosmique souverain, du corps reconnu et sauvé, de l'esprit libre et expérimental, de l'amour vrai, mesure parfaite et raison merveilleuse pour relativiser et harmoniser selon la lumière.

♦ Les deux sections du TAO à proprement parler :

  • Le DAO - Le Cours cosmique, ou la Voie
  • le DE - Le pouvoir terrestre d'amour -.

Chacun des chapitres de ces deux parties est accompagné de ses notes de traduction explicatives. La valeur ajoutée de ces commentaires, à elle seule, justifie la lecture attentive de l'ouvrage. La lecture ne saurait d'ailleurs suffire...Pour réveiller en nous l'être-souverain, utiliser ce texte comme déclencheur  de méditation est une voie possible.

Alain Castets prend ses responsabilités, qui signale dès la couverture qu'il s'agit d'une nouvelle interprétation


La couverture a été composée par Sandrine Bouet, à partir d'une photographie d'un fruit de Lotus, dans l'intention peut-être de nous faire comprendre le pouvoir d'amour qui permet à la fleur de se muer en fruit, traçant la voie de la vie...








[1] 4 Rue Lebeau, 6000 Charleroi, Belgique