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recensions 2009

Andrée Christensen et Jacques Flamand, Géologie de l’intime

Signalé dans JOINTURE n° 91

Éditions du Vermillon, Ottawa, Ontario, Canada, 2009
Librairie du Québec, 30, rue Gay-Lussac, 75005 Paris

Nous sommes tous enfants de l’animal et arrière-petits-enfants des pierres. Aussi est-il particulièrement intéressant que deux poètes mêlent ici leurs voix (car il s’agit d’une voix unique) pour célébrer nos ancêtres minéraux. Deux poètes parmi les plus marquants du Canada francophone et qui, en vers très libres, nous chantent la gloire du minéral.

Car la pierre est bien le premier souffle de l’univers (p.11). Celui par lequel la matière s’est condensée, d’abord en fusion dans les étoiles, puis en solides dans les banlieues fraîches des étoiles, dont notre Terre fait partie. Mais si la pierre n’est pas substance immuable / sans cesse elle se détruit / se renouvelle (p.23), n’est-elle pas aussi, par là-même, creuset du vivant, toujours en route (p.31) ? Pour le sculpteur (p.25), la pierre a déjà une âme.

Nous, animaux, ne sommes-nous pas (aussi) issus de sève sidérale / de plasma cosmique (p.37) ? Et, cher Spinoza, déjà la pierre pense-t-elle ? en a-t-elle conscience ? (p.44) :

le mot amour ne se prononce- t-il pas
une hématite dans la bouche ?
(p.45).

La pierre est prélude à l’ascension des glaïeuls (p.55). Elle sait rêver dans un long sommeil paradoxal (p.65). Elle est notre sœur au sein d’un ballet des oiseaux sans ailes (p.71). Berceau de l’homme ancien, celui qui découvrit la pierre taillée, elle est aussi, dans l’éternel recommencement, l’étincelle / de l’Homme nouveau (p.79).

Georges Friedenkraft décembre 2009



Patricia Laranco, Lointitude

Signalé dans JOINTURE n° 91

La Jointée Editeur, 2009, collection Les œuvres jointes
Couverture de Lointitude Lointitude, quel beau titre pour une poésie qui prend ses racines dans lez métissage des cultures ! Puisque l’auteure a la chance d’avoir bénéficié d’une naissance multiple, de racines plongeant dans le bagage de trois continents – l’Asie, l’Afrique, l’Europe, avec, de surcroît, le parfum des îles tropicales -, d’un éclairage où se mêlent les soleils du sud et les lumières plus nostalgiques de hivers du nord, quand le crépuscule d’hiver / se referme avec lenteur / sur l’espace clos (p.35).

La métrique est libre. Le vers d’amplitude variable. Le spectacle du monde rebondit en interrogations existentielles spontanées, presque sans faire appel à la dialectique rationnelle. Les roses (p.43) sont verrouillées dans leur immédiateté. Les paupières qui se ferment (‘pp.57-58) sont chemins presque instantanés vers le socle / de la pensée (p..58). La respiration (p.71) s’étire spontanément vers l’infini.

En d’autres termes, chez Patricia Laranco, il n’y a pas de séparation nette entre le réel et la pensée, entre la peau / qui claque aux quatre vents (p.33) et la Solitude/ Silhouette seule dans le vent (p.69), entre le corps orphelin (p.67) et le corps quasi immatériel (p.54). Partant le lézardement du réel (engendre) malaises et questions (p.66). La lecture pourrait s’intégrer aussi bien dans un monisme matérialiste que dans un monisme hégélien. Chez elle, le verbe est ciment entre la matière et l’esprit, entre l’être de chair et l’être dématérialisé, voire le vide, évasement béant (p.74) qui pourrait être le terme (bénéfique) de l’être, comme l’ont pensé certaines traditions de l’orient.

Malgré cette gravité apparente du propos, son écriture reste d’une extrême légèreté, qui frôle la grâce, par le canal d’un style particulièrement aérien.

Georges Friedenkraft décembre 2009

Gaston Marty, Quatre saisons un désir   ~~ Paul Badin, Aspects riants ~~ Christian Monginot, Ce que l’on ne peut dire…


Signalé dans JOINTURE n° 91

Éditions de l’Atlantique, 2009

Avec ces trois ouvrages, les nouvelles Éditions de l’Atlantique, dirigées par Samuel Potier, répondent au pari de publier des livres qui combinent une belle qualité technique et un remarquable contenu littéraire.

Chez Gaston Marty, le vers libre, toujours d’une certaine ampleur, sonde les contours du monde et des sentiments, donc finalement les contours de l’être. L’impact du temps y laisse sa trace, telle cette femme où le souvenir quitte son filigrane dissimulé / pour la cécité des rails de voyage, (cette) femme et sa blondeur des fins et débuts (p.22). Car les quatre saisons sont aussi celles de la vie, où, au printemps, on est conquis par maintes herbes démentes (p.3) et où Septembre voit passer les routes de bannissement (p.27). Chez Gaston Marty, l’image est toujours percutante et le ton toujours élégant, même en hiver où nous défie la défaite des feuilles (p.39), dans le double halo de la braise et l’haleine d’écluse (p.45).

Chez Paul Badin, le vers oscille entre un mètre très court et des versets beaucoup plus allongés, voire parfois la prose poétique. Tout cela pour aboutir à une exploration du rythme. Voici des textes qui peuvent se dire en scandant. Les enveloppes de la nature en constituent le décor : la mer, la lumière, la nuit, les paysages d’Anjou… Les mille et une saveurs du quotidien y germent entre un filet d’eau claire (qui) / glisse / sur lit de soleil (p.24) et la brouette (qui) grignote sans hâte les équilibres (p.79), quand le matin neuf lisse ses confitures (p.22) et les horizons fluent…/ troupeau de jeunes faons sortis du bois / cibles sur le linceul… (p.56).

Chez Christian Monginot enfin, on trouve parmi des textes d’écriture très libre, l’appel à des quatrains non rimés, voire à un découpage proche du sonnet (libre). Ainsi ce quatrain, dans une ode à la vie (p.29) :

Le loup ravale sa faim de loup,
La carpe gobe une émeraude,
L’aigle reploie ses précipices,
Toi seul tu reste indécis ;


Psychologue de profession, l’auteur est particulièrement sensible aux perceptions, aux sensations, aux sentiments, telle cette jeune femme dans sa robe de solitude (p.29), telle , superbement, la saveur simple d’une pomme (p.38), tel le premier mouvement des choses / le premier tremblement / de leur absence dans ta chair (p.44), telle la colère des choses (p.56).

Chez les trois poètes, on trouve une volonté d’utiliser la suggestion des mots au-delà de la sémantique traditionnelle, une marque de l’héritage surréaliste, en même temps qu’un effort d’ancrer le style dans une oscillation entre les images de la nature et les vertiges du sentiment. Un ton qui est sans doute celui de ce qu’on fait de mieux en matière de poésie contemporaine.

Georges Friedenkraft décembre 2009