jointure ♦ poésie & arts ♦ la jointée éditeur

LE DEHORS ET LE DEDANS.
Jacques Truphémus


Toiles où règne un profond silence. Où le temps paraît suspendu. Où affleure le mystère de l'être, des choses, de la vie
Charles Juliet

Références

Charles Juliet
T.R.U.P.H.E.M.U.S., Éditions Jean-Pierre Huguet, 42220 Saint Julien Molin Molette, 15 Euros.

Hervé Bauer
Piéton, encres de Jacques Truphémus, Éditions J-P Huguet, 42220 Saint Julien Molin Molette, 15 Euros.

Lecture, par Jean-Paul Gavard-Perret


Jacques Truphémus est un poète-peintre, qui, comme l'écrivait Louis Calaferte écrit des sons, nous murmure une confidence qui est lui même . Il s'agit donc d'un artiste de l'intimité. On sent toujours en effet dans ses portraits la présence d'une intériorité essentielle d'où se dégage souvent une sorte de quiétude comme si sa matière picturale décantait la dure matière du réel et ce non par un effet d'abstraction mais par l'effet abrasif des couleurs et des formes retenus. Avec un tel peintre on n'est jamais loin de Balthus [3] et de Pierre Bonnard.
Afin de s'en convaincre il suffit de se rendre au Musée Paul Dini de Villefranche-sur-Saône qui possède la première collection publique de l'artiste (19 toiles).

S'y découvrent, entre autres, certains de ces grands formats des années 80. Et l'on comprend que si le peintre est hanté par l'intériorité celle-ci se développe non seulement par des visions d'intérieur. Grand voyageur, le peintre a visité et montré à travers des marines la Méditerranée, la Normandie, le Nord de la France, la Belgique et les Pays-Bas. Du Japon il a ramené d'importants cahiers de voyages. Mais ces oeuvres permettre aussi de découvrir son atelier, des paysages du Vigan et des Cévennes, les cafés et des vues de Lyon et, surtout, une série de nature mortes ainsi que des portraits et des autoportraits.


Truphémus, auto-portrait


Pour présenter le peintre on peut rappeler l'évocation de Jean Leymarie qui le découvrit près de Diélette dans la partie la plus sauvage d'un Cotentin ignoré des touristes. En ce promenant dans la campagne il découvrit le peintre en tenue ouvrière d'autrefois qui lavait sur le motif des aquarelles à peine plus larges que la paume de la main . Jean Leymarie fut frappé par la justesse de ton et la grâce atmosphérique qui se dégagent de telles aquarelles ainsi que par l'homme lui-même : J'ai cru voir surgir devant moi, sur ces landes reculées, le fantôme du doux et merveilleux Jean-Baptiste Corot, que son ami Théophile Silvestre s'apprête à décrire, de son vivant, en commençant ainsi : Je voudrais avoir une plume assez fine pour le rendre tel que je le comprends, tel qu'il est, et le faire aimer comme je l'aime.

Discret voire secret quoique ouvert sur les autres et le monde, le peintre a choisi un vieux patronyme gallo-romain dont le sens étymologique - nourricier - enracine et soutient sa tenace exigence. Sa famille est originaire d'Aix-en-Provence, le pays de Paul Cézanne, l'un des deux pôles, pour lui, de la peinture, l'autre étant Rembrandt. Mais Truphémus est né à Grenoble, le même jour exactement, à quarante et un ans d'intervalle, que Pablo Picasso dont il ne manque jamais les expositions.
Cependant plus que le démiurge espagnol, sa pulsion intérieure le tourne plutôt vers le versant opposé, vers l'ineffable Pierre Bonnard. Son enfance et son adolescence s'écoulent dans le Dauphiné hanté par les ombres tutélaires de Stendhal, Johann Barthol Jongkind, François-Auguste Ravier, Pierre Bonnard à ses débuts, Hector Berlioz, Paul Claudel. Il se met à dessiner très tôt et fréquente le musée local – qui ne possède pas encore l'ampleur qu'on lui connaît aujourd'hui –. Il découvre à la fois Philippe de Champaigne et Henri Matisse, Véronèse et Pierre Bonnard, Francisco de Zurbaran et Pablo Picasso.

Mais il est surtout fasciné par un tableau de Claude Gellée, alias le Lorrain, le peintre aimé des poètes. La scène pastorale répond à la nature lyrique et rêveuse de Truphémus, à son attrait, pour la magie de la lumière, saisie dans le tableau de Lorrain au soleil levant sur la majesté de la campagne romaine.
Andry Farcy, [2] le conservateur du musée à l'époque remarque et encourage les dons du futur artiste qui est aussi un amateur de musique et un grand lecteur.
Parmi les textes dont Truphémus subit l'emprise dès sa jeunesse et qui ne cessent de l'habiter, il faut citer Baudelaire, le Journal de Delacroix, les Lettres de Vincent Van Gogh et aussi le Dominique d'Eugène Fromentin , c'est-à-dire l'analyste délicat de la vie intérieure et des frémissements extérieurs. De cet écrivain, Truphémus retient à la fois le culte du silence, ce qu'il nomme lui-même une aptitude singulière à se pénétrer des impressions absorbées et transformées par la mémoire mais aussi sa capacité à émouvoir par le souvenir de ce qui a ému ainsi qu'à s'exprimer en mêlant des signes de flammes et des mots dits tout bas .

La première oeuvre de Truphémus est huile sur carton qui représente la vue de sa fenêtre aux rideaux écartés sur l'église voisine recouverte de neige. Cette transcription simple et directe annonce déjà par l'émotion contenue et le choix du sujet, une suite remarquable de paysages urbains avec neige. Echo de l'enfance et substrat du silence, inspiratrice de la poésie, surtout orientale, la neige qui contribua à la révolution impressionniste suscite chez le jeune artiste des vibrations chromatiques aiguës sur sa surface blanche aux ombres bleues.

En 1941, Truphémus quitte Grenoble pour Lyon où il s'inscrit à l'Ecole des Beaux-Arts. Pendant cette époque il se rend souvent au Musée du Palais Saint-Pierre afin de copier ses tableaux préférés tels que Le Portrait de femme par Lucas Cranach, le Saint François de Francisco de Zurbarán ou encore La Folle de Théodore Géricault, aux yeux injectés de sang, ainsi que des esquisses fiévreuses d' Eugène Delacroix. Le S.T.O. en Allemagne et la maladie consécutive interrompent durant deux ans ses recherches. Il les reprend et poursuit sa formation.

Vivant deux ans à Paris (1947-1949) il est autant émerveillé par l'effervescence artistique que par les métiers de nuit auxquels il est astreint pour vivre et qui compromettent à nouveau sa santé. Il rentre à Lyon, forme avec ses camarades retrouvés le groupe du sanzisme , [5] épris de peinture, réfractaire aux doctrines et systèmes qui sévissaient alors. Il travaille en usine durant la semaine, peint sans relâche les jours fériés – sans qu'on puisse pour autant le réduire à un peintre du dimanche –, d'où de nouveau des rechutes et quelques mois de repos en sanatorium. Ces épreuves patiemment surmontées le retardent sans l'accabler : il peut toujours dessiner de son lit, mûrit sa réflexion, intériorise ses sentiments et s'exhausse sur le plan spirituel.

A partir de 1955 ses conditions de vie s'améliorent grâce à la présence salutaire de sa femme et à l'aide de quelques amateurs. Il jouit enfin de ce qui pour lui est le rêve : un atelier modeste certes mais rempli d'âme et d'harmonie par les précédents usagers. L'emplacement, la disposition, les proportions, l'éclairage lui conviennent et il l'occupe toujours avec le même bonheur. A partir de cette époque, Truphémus décide de restreindre ses besoins et se voue entièrement, loin des modes, de la recherche du succès et de la vente à un quête intransigeante que réclame sa passion.
Ainsi comme lorsqu'on demandait à Samuel Beckett pourquoi il écrivait, Truphémus aurait pu faire à propos de sa peinture la même réponse que l'écrivain irlandais Bon qu'à ça. Des années 50 aux années 60 , l'artiste est surtout paysagiste. il est attiré par le ciel et la mer, les réflecteurs de la lumière et les organes du sentiment . Il part sur le motif, chaque été, d'abord vers les côtes méditerranéennes où ses couleurs et ses textures sont alors des sortes d'exaltations par empâtements solaires. Mais à la fin de cette époque, remontant désormais de saison en saison vers la Bretagne puis le Nord, la Belgique et la Hollande, il connaît une phase importante de recherche, de décantation progressive de la matière, de la couleur.

Il se dirige vers la modulation légère et presque monochrome des valeurs, caractéristique de la peinture hollandaise où souvent l'élément coloris disparaît presque absolument pour ne laisser qu'un principe neutre, subtil et cependant réel : à savoir la valeur pour ainsi dire abstraite des choses disparues. C'est avec ce que Samuel Beckett nomme ce principe négatif qu'ils créent ses tableaux en particulier ses marines où on ne voit presque que la mer avec une ou deux barques et qui devient pour lui le comble de l'art par ce qui apparaît est pratiquement caché en une réduction à la quintessence.

Le Japon qu'il découvre un peu plus tard offre à Truphémus l'animation de ses rues, le caractère hiératique de ses spectacles, théâtre et marionnettes, l'ordonnance intérieure de ses maisons, la métrique orthogonale de ses temples, une géométrie des structures qui retentit, non sur sa vision, mais sur l'articulation formelle de son œuvre et qui rappelle certaines prises de vue du grand cinéaste nippon : Yasuchiro Ozu. Ainsi, après avoir beaucoup déambulé, conquis son style, le peintre peut s'intégrer pleinement à son milieu lyonnais sans risquer d'être classé parmi les peintres régionaux, même si l'on relève avec les meilleurs d'entre eux, Carrand, Ravier, quelque parenté. Ses exégètes lyonnais : Bernard Clavel, Louis Calaferte, Charles Juliet, Hervé Bauer sont eux aussi tout sauf des auteurs régionaux.



Truphémus : Café

Et encore aujourd'hui tôt le matin ou tard dans la soirée, avant et après les longues séances de travail, Truphémus les rencontre parfois lorsqu'il s'arrête – volontiers – dans les cafés de jadis qui subsistent encore.

Il y retourne parfois la nuit, en spectateur furtif. Les cafés du peintre ressemble à sa ville d'adoption comme lui-même lui ressemble : ils concentrent le mystère, restent des enclos silencieux, tantôt renfermés sur eux-mêmes, tantôt ouverts sur l'extérieur par de larges baies vitrées.

Et le peintre a su saisir l'interpénétration diffuse entre l'ambiance intérieure, avec ses personnages à contre-jour, et ses échappées vaporeuses sur la ville qui changent selon le mouvement des saisons et des heures.

Truphémus est donc le peintre d'une vie urbaine secrète. Dans certains de ses tableaux de café il n'incorpore qu'un seul figurant, prostré dans son attente ou sa méditation. D'autres inscrivent l'hébétude d'un couple n'ayant plus rien à se dire - version française des relations de couple chez Edward Hopper mais avec plus de rigueur et de précision et pourtant avec plus de poésie évanescente chez lui que chez le peintre américain. Choisissant surtout le format carré, plus rigoureux et plénier, associant le paysage urbain et le cadre intime, figures et natures mortes, réunissant deux catégories de clients : les accoudés au comptoir et les assis devant les consommations dont scintillent les lueurs, Truphémus a peu à peu atteint une qualité de matière picturale qui résulte de la fusion, pouce à pouce, entre la trame linéaire et le grain chromatique.
Les tonalités dominantes aux accords subtils, d'abord froides (en dehors de l'exception méditerranéenne) se sont réchauffés au fil du temps : ocres, gris, bruns, roses, jaunes, bleus, violets dominent et sont plus importants que la localisation imprécise, volontairement indéfinie des lieux choisis comme sujets. Figures ou silhouettes sans visage distinct, baignent dans une sorte d'identité non vague mais commune et font éprouver le flux nostalgique de la durée, la solitude irréductible des êtres ou leur complicité fraternelle et factuelle dans l'oasis du café.

Par ailleurs - et ce déjà depuis Rembrandt et Johannes Vermeer mais surtout après Gustave Courbet, Honoré Daumier, Jean-Baptiste Corot - la figuration véridique ou métaphorique de l'atelier obsède les peintres modernes.
Sa place est considérable dans l'œuvre de Henri Matisse, Georges Braque, Pablo Picasso. Construit au XIXème siècle par Servant, disciple d'Ingres, l'atelier de Truphémus [4] se trouve au dernier étage d'un immeuble calme près des quais de la Saône. Son mobilier est plus celui d'un peintre en bâtiment que d'un artiste même si une grande verrière couvre toute la partie nord et dont les rideaux filtrants sont plus ou moins tirés. L'atelier est truffés de plantes vertes grimpantes, incluses parfois dans la composition. Truphémus s'y dessine parfois lui-même, les yeux attentifs cerclés de lunettes, même si son plus célèbre autoportrait en costume sombre est plus ancien : il date de 1947.

Toutefois l'artiste a choisi de se peindre plus récemment près de sa verrière, le visage estompé sous la casquette, parfois de face, à contre-jour, le dos immergé dans une clarté flottante et dorée, parfois de trois-quarts dans un style d'esquisse, tourné vers le chevalet et les toiles en cours. Depuis deux ans, Truphémus s'est aménagé un second atelier dans la demeure de sa belle-famille au Vigan dans les Cévennes. Au sein de ce nouveau lieu, les structures internes des portes s'opposent aux verrières atmosphériques et traduisent un besoin évident de géométrie. Les deux thèmes coexistent et se complètent dans ses tableaux les plus récents.
Et la porte, plus que les ponts peints plus antérieurement, est devenu un thème majeur de l'oeuvre. En effet si pour l'artiste le pont relie les deux rives et s'insère dans le cadre de la nature ou dans le paysage urbain., sa fonction demeure pour lui neutre car il est sans importance de le franchir dans un sens ou dans l'autre. A l'inverse la porte divise, ordonne et oriente l'uniformité de l'espace domestique et sa polarité varie selon qu'elle s'ouvre ou se ferme, que l'on entre ou que l'on sorte. Elle suppose un engagement de la présence humaine.

L'installation au Vigan coïncide avec l'adoption du pastel, qu'il définit ainsi : le mode de colorier à sec en reprenant les termes de Léonard de Vinci. Il est vrai que Truphémus dessine beaucoup, constamment, et son œuvre graphique reste en elle-même un monde à découvrir. Son trait souple, concis, par courbes, par réseaux, par ondes lumineuses, laisse naître, sans jamais l'enserrer dans un contour, la fraîcheur vivante de ce que l'œil perçoit ou ce que la mémoire engrange. Mais de fait l'artiste utilise tous les procédés, avec une prédilection pour l'aquarelle et le fusain, dont sont remplis de nombreux carnets et albums. D'ailleurs la texture serrée, un peu mate, de sa peinture à l'huile, s'apparente au pastel. Avec la maîtrise de l'âge, le pastel libère sa spontanéité, permet la juxtaposition rapide des tons froids et des tons chauds, base de sa peinture. La maison du Vigan comporte aussi un ancien pigeonnier qui s'est soudain repeuplé.

Truphémus observe ses nouveaux-venus et peint le moelleux de leurs ailes et la grâce de leurs poses au pastel avec une candeur franciscaine comme si le peintre se souvenait de la fameuse phrase du Zarathoustra : les révolutions les plus profondes se font sur des pattes de colombes A ce titre on retiendra d'ailleurs ce que dit le peintre à propos de ses pastels choisis non seulement pour ces instantanés de volatiles mais pour pour illustrer Silex [1] de Louis Calaferte : Si j'ai voulu accompagner de quelques illustrations ces textes c'est qu'à travers les évocations de mon enfance, vécue et tout autant rêvée, je retrouvais tout un monde oublié de sensation, d'odeurs et de couleurs, qui me revenait. En ce temps là, alors, on se réveillait le matin sous des canonnades d'azur écrit Louis Calaferte et parlant de ces états de mélancolie que connaît toute enfance. Pour accompagner d'aussi subtiles évocations, il m'a semblé que la matière du pastel, faite de pigments colorés sensibles aux atteintes du temps comme la mémoire, par la fragilité même de sa trace sur le grain du papier pouvait le mieux rendre ce rapport étrange que nous entretenons tout au long de la vie avec notre enfance .

Mais de plus en plus l'artiste est attiré par nature morte, non dans un souffle baroque, mais dans une humble et fervente cristallisation proche de ce que propose un Morandi. En effet, l'univers silencieux des objets familiers est de fait notre patrie. Et si dans les années 50 Truphémus occasionnellement a peint quelques natures mortes : un plat de figues ou des iris par exemple, ce sujet constitue un de ses suites les plus récentes : sur des tables rondes ou carrées, sur des assiettes blanches, devant des fonds de neige, de sable ou turquoise s'ordonnent des pommes primordiales à la Cézanne, des verres et des récipients à la façon de Morandi, des citrons de la tradition hollandaise Toutefois dans la substance de sa peinture mélodieusement poétique Truphémus ne peint pas, malgré les références citées, à la manière de ces maîtres, il en ranime et prolonge leur savoir.

C'est pourquoi d'ailleurs, après Louis Calaferte, deux des poètes les plus importants, lyonnais eux aussi, demeurent très proches de cette oeuvre si discrète qu'elle parvient jusqu'à nous comme en sourdine.
Charles Juliet
et Hervé Bauer – puisque c'est d'eux qu'il s'agit – soulignent à travers l'oeuvre du peintre ce qu'il en est d'ailleurs de leur propre quête : chez lui comme chez eux c'est l'impalpable de la sensation qui est prise dans ses nasses : chez le peintre par le trait, le dosage de la matière, la science de la couleur et chez les poètes par les blancs et les lignes mélodiques.
À l'aune d'une exigence de vérité les oeuvres du peintre et des deux poètes n'ont jamais été moins extérieures, moins décoratives.
Se dépouillant de tous les oripeaux esthétisants, elles atteignent ce que Philippe Jaccottet appelle dans son Entretien des Muses la réalité réelle, l'évidence, la simplicité, la vérité du dire et la richesse de la matière. Certes chez le peintre comme chez les deux poètes la plénitude de cette évidence terrestre s'affirme toujours sous la forme paradoxale d'un conflit : il s'agit de lutter contre ce qui, unilatéralement, est attribué à une abstraction desséchante et à de vaines constructions intellectuelles.

Mais les deux poètes et le peintre ont su lever l'équivoque par l'émergence de langues particulièrement capables de ne plus enfermer la création dans les rets de concepts tortueux ou de clore le langage (pictural ou poétique) sur lui-même. Les trois créateurs permettent donc de faire advenir ce grand dehors qu'ils traduisent par leurs justes pesées entre pleins et vides, le sentiment parfois douloureux de tranquille harmonie vibrante, fusant presque silencieusement de la toile ou du poème tant il est vrai que chez eux la création a partie liée avec la vertu pénétrante du silence, la judicieuse organisation de l'espace loin de toute racoleuse agression toujours facile.


Bauer comme Juliet ont d'ailleurs souligné combien les toiles de Truphémus induites par une émotion inévitablement fuyante ne pouvaient être précises, ni reproduire fidèlement le réel sous forme de " modèle ". Il est nécessaire que, par certains points, la vision soit aveugle, ou bien floue et que les couleurs semblent, comme sous l'effet du souvenir, s'effacer. Mais ce que l'image perd apparemment en netteté, elle le gagne en sensibilité, en émotion et non en pure émotivité. Ainsi à sans cesse enlever les peaux du sens sur les épaisseurs de vie, le peintre a atteint une sorte de blancheur des voix.
Et son oeuvre en fines pellicules devient translucide comme les organismes chimériques des profondeurs abyssales. Seuls des poètes comme Hervé Bauer ou Charles Juliet, ou des peintres comme Truphémus supportent ces apnées de l'extrême. Alors, pour conclure il revient de laisser la parole à Balthus qui a, peut être plus qu'un autre, compris ce qu'il en est de la " peinture-peinture " en général et celle de Truphémus en particulier  :

Triphémus, intérieur rose


Depuis qu'elle m'est révélée, je ne me lasse pas de vivre votre peinture avec un indicible bonheur et une surprise devant ce bonheur qui ne cessent de grandir.
Je comprends, bien sûr, que vous ayez quelquefois le sentiment d'isolement au milieu de ce qui se fait aujourd'hui parce que vous appartenez à un espèce en voie de disparition ! Vous voyez en peintre. Et vous vivez à travers votre peinture. Vous appartenez à la lignée de Morandi et certains de vos paysages me font penser à Giacometti - tout en étant essentiellement Truphémus - c'est-à-dire unique. Il ne m'est pas donné, à moi non plus, de dire ce que j'éprouve. Mais sachez tout de même que je vous suis reconnaissant d'être vous
.

[1] Réf : 31110 en vente chez : Henri Vignes Livres Anciens - Cliquez ici - Paris, France - 33+ 01 43 25 32 59 CALAFERTE (Louis) Silex. Poèmes. Menthon Saint-Bernard, Les Sillons du Temps, 1991, in-8, en feuilles, sous couverture rempliée grise et étui cartonné, non paginé. Premier tirage des 7 pastels en couleurs de Jacques Truphemus. Tirage limité à 540 exemplaires numérotés. - Prix : 40.00 € - Commander

[2] André Farcy (1882-1950), conservateur du musée d'art de Grenoble, préfaca le catalogue de l'exposition du cinquantenaire de la mort de Johann Barthold Jongkind, qui a eu lieu d'octobre à décembre 1941 au musée de Grenoble . Il est préfacé par . Grâce à son action est né le premier musée d'art moderne de France et l'un des premiers au monde.

[3] Alias Balthasar Klossowski de Rola

[4] Atelier où il succéda en 1949 à Étienne Morillon

[5] Le "sans -isme"....
En 1948, un petit groupe d’artistes lyonnais choisit un titre en opposition aux mouvements artistiques proclamés, en adoptant sanzisme comme nom, c’est-à-dire « sans -isme ».
La création lyonnaise du XIXe siècle était essentiellement vouée aux motifs floraux et aux paysages. Ce n’était parait-il rien d’autres qu’une réponse à la demande industrielle, celle des soieries et des tisseurs de la région, qui faisaient vivre les artistes. Pendant le XXe siècle, les artistes de Lyon se sont regroupés selon leurs affinités artistiques.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’impressionnisme et le cubisme devenaient dominants. Ces deux courants suscitaient des débats. Le Sanzisme à été crée sous la houlette d' André Cottavoz. Le sanzisme, c’est sans « –isme » en réaction au courant dominant. Selon ce qui est presque une légende, ils serait né dans la chapelle du lycée Ampère, à partir d’une exposition manifeste, contre les courants dominants. C’était celle d’une jeunesse qui revitalisera le courant de modernité développé entre Rhône et Saône par les Ziniars d’abord, et les Nouveaux ensuite.
D'après un papier de Bruno Salgues.