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NO MAN'S LAND BUT WOMEN TO CRY
PANORAMIQUE DES SUPPLICES
Anne-Marie Filaire



Références

Anne-Marie Filaire
Enfermement , photographies 1999-2006, texte de Jean-Marc Besse, Ateliers/editions Tarabuste, Saint Benoît de Sault, 64 pages, 15 Euros.

Lecture, par Jean-Paul Gavard-Perret

Dans les conduits bouchés de la Vie qui tente de résister à la Terre arrachée à elle-même Anne-Marie Filaire saisit de la manière la plus lucide le cadastre où moisit l'étendue dont on risque, en y pénétrant, de n'en ressortir que les pieds devant. La puissance de l'épreuve photographique possède soudain une odeur. Pas n'importe laquelle : celle, perpétuelle, de la Vanité du pouvoir. Elle entête les crânes de ceux dont la pensée mange le ciel par la racine. Et soudain les fosses nasales respirent la mort en ces sortes de bas-côté qui rompent le décor pour que nous y plongions comme si soudain le ciel qui rouille n'était capable que de néant. La photographe crée ainsi un entretien atterré avec l'espace là où elle montre l'état particulier d'une frontière qui désormais sépare concrètement Israëliens et Palestiniens.

Ce qui compte pour l'artiste c'est donc l'Entre où elle se tient. Dans sa re-présentation (le tiret est important) de ces territoires pas question de sublimation, de poétisation. Pas question non plus de simple reportage. Il s'agit de faire émerger une esthétique de l'Intervalle qui fait échapper son oeuvre à deux genres : celui de la photo d'art, celui du document brut de décoffrage (comme le mur construit par les Israéliens pour signifier l'écart). Il ne s'agit pas en conséquence d'une pure déposition mais d'un avènement qui transperce de son lux, de sa lumen les apparences. En effet, dans " Enferment " des paysages aux figures absentes nous conduisent progressivement vers ces " monument " de béton non pour en souligner une beauté (qui n'existe pas) mais à l'inverse afin d'en faire émerger le passé épais, le sombre, l'immémorial. Et soudain apparaît un paradoxe : ce mur de la honte et d'autres lamentations s'impose en sa " majesté ", se réduit à une immense et profonde assise qui rappelle ce qu'il en est de l'enfer de l'histoire. Une nouvelle fois cette dernière renvoie à une fermeture de deux territoires que cette muraille scinde là où selon Lorand Gaspar " la terre n'est (ou n'était) qu'un seul et même chant " et où les habitant se révélaient les uns et les autres " pris dans la trame de sa mélodie "

Il est maintenant d'autre trames et de nouveaux drames. Surgit ainsi la terreur de ce qui a été érigé et qui voudrait venir à bout et maîtriser une autre terreur. Dans une telle construction toute doctrine esthétique de l'architecture, comme le prouve les clichés (qui n'en sont pas) de Anne-Marie Filaire, est écartée. Celle-là n'est pas comme se veulent parfois les constructions une concentration de sacralité mais juste une concrétion épaisse de la crasse temporelle d'un temps de guerre plus civile que religieuse. Et c'est comme si une histoire qui avait parlé deux langues capables de communiquer pendant près de 2000 ans se mettait à gronder au sein de ce qui n'est plus une double communauté mais deux groupes radicalement opposés du moins au niveau des instances politiques quyi les représentent. Sur le terrain cela ne se passent pas de la même manière mais les gouvernants ont érigé comme un outrage une telle ligne de démarcation afin de rendre toute fraternité inconcevable. Preuve que l'Histoire n'est pas forcément guidée vers une lumière d'aube mais par une lueur noire qui écarte une communauté de vie.
Anne-Marie Filaire s'attarde donc sur ces " sites " assassins d'une polyphonie possible puisqu'ils remplacent la transparence par l'opacité. Se faisant la photographe ne s'inscrit pas dans une " poétique des ruines " elle s'en détourne de manière décisive en précisant la relation de la modernité avec béton nu. Celui-ci est autant le signe d'une perte pour un idéal de fraternité de vie commune que le signe de la condition d'exilés de l'intérieur de deux peuples. La " frontière " ainsi armée transfigure le paysage lui-même. La visualité de ces éléments horribles prouve qu'il ne s'agit plus seulement de symbole mais de l'irruption de la densité de la concrétisation d'un monde scindé : les gensqyui y respiraient meurent de plus en plus tant leur souffle n'en peut plus.

Le seuil d'avant est devenu clôture par ce qui a été exhaussé, érigé au nom de la folie des hommes. C'est pourquoi une telle frontière de béton devient pratiquement un couloir oraculaire aussi périphérique que central dans la mesure où il est non seulement l'emblème mais l'apparition d'un monde dont il signe inexorablement la division. La photographe à travers ses panoramiques comme par ses plans plus rapprochés montre ainsi ce qu'il en est de la Réalité autant que du Mythe d'un leurre de seuil puisque celui-ci par sa teneur tragique signifie le retrait de l'homme au profit de dieux qui parlent ainsi avec persévérance de cruauté - preuve que ces dieux comme ce mur ont été créés par les hommes. Toute la " poésie " brute des oeuvres d'Anne-Marie Filaire est là pour montrer la majesté abjecte du béton. Sous prétexte de protéger les humainsi l ne fait qu'accentuer leurs haines et leurs divisions. La photographie devient ainsi le motif d'un motif où le béton impose l'invention d'une scission par la scission. A ce titre la photographe devient le témoin de l'architecture d'un vide, d'un " creux " qui en se matérialisant rompt le cordon ombilical qui unissait deux peuples. Elle montre combien une telle " dentelle " de béton, de barbelés, d'amoncellements de blocs proposent par le clivage qu'ils induisent l'anti-visage de l'humain et ramènent à ce que Caillois nommait l'" antiquité brutale au pouvoir tenace qui s'applique à ruiner l'action des forces calmes " afin de saboter les opérations patientes (malgré les dégâts collatéraux) d'où pourrait sourdre à la fin une sorte de transparence et d'équilibre.
Anne-Marie Filaire ne peut donc nous mettre sous les yeux que les rapports d'angle, de puissance qui représentent la manière de préserver le caractère sauvage du passé. Plus question dès lors d'envisager un devenir. Ici l'âme du monde se réïfie et au lieu d'effacer, renforce la haine de chaque côté de la frontière où les êtres ne deviennent pas des personnes mais personne. Le béton signe de sa compacité obtuse l'opacité de la séparation. Ainsi à la relation et à la circulation fait place la fermeture de tous liens là où il ne reste même plus un étroit interstice pour des échanges dynamisants. Tout se passe comme si franchir une telle frontière (lorsque cela est possible) ne peut plus produire une transformation mais renvoie au pareil au même : celui de la haine, de la violence et de l'exclusion. L'espace d'escarpements barbelés impose la vision de l'antagonisme. Le seul espoir est que la destruction y côtoie encore la germination et que l'une et l'autre se découvrent consubstantielles jusqu'à ce que la seconde efface la première. Mais pour l'heure tout ne commande que le chaos. En un tel intervalle la foudre fait germer le béton.