Le Cap 49


Les mots à féconder, les mots fécondés : voilà le programme.
Jacques Arnold

J'avais formé le projet de révéler ici ce que fut, ce qu'est, ce que sera le rôle de Jacques Arnold dans ce projet d'Université d'Écritures [1] qu'est la Jointée.
Tracer le cap est traduire en décisions courantes une perspective qui regarde plus loin que l'écume de la vague.
Plusieurs brouillons (bouillons ?) plus tard, et après un délai de ré(d)action qui me met à deux doigts d'être forclos, il me faut clore mon travail et en accepter l'imperfection.
Mon choix final est la manière du témoignage. Navigation délicate entre les récifs à fleur jetée de la personnalisation excessive ( le narrateur accapare l'éclat de son objet) et les remous à coeur tordu de personnification exaltée ( le rédacteur reconstruit le monde autour de son sujet).

Il y a bientôt vingt ans, en juillet 1976, je découvrais dans ma boîte à lettres le numéro 65 de la revue de l'ACILECE. Quelques lignes m'y signalaient nouveau venu. Fin 1979, je lui écrivais et posais ma candidature à une participation au comité de lecture. Il me répondit bienvenue, ajoutant qu'en une telle assemblée tout n'était point rose, fors le vin.

J'appris donc sur le tas l'art du poème apostillé en preuve de docte lecture, puis du recueil grappillé en perspective de revue de livres. Le verre acilécien à la main, je me fis la main sur les vers des autres.
C'est en 1982 que Jacques Arnold me fit faire un peu de navigation sur la Marne. L'étude du cas Noé [2] me remit en mémoire, non quelques cristaux opaques [3] , mais le temps passé à pêcher au large des Iles Mortes ou à pagayer sous le Pont du Moulin.

Peu à peu je découvris certains parallèles entre  nos navigations personnelles,  cours de lycées, fréquentés à des années d'écart, jusqu'à la cour du méridien qui à H IV rassemble khâgneux et taupins dans une globalité fraternelle.

Lentement je m'ouvris à ses  recherches dans le domaine de la métrique [4]. Le petit texte qui ferme ce cap fût ma première réaction à cette approche que je jugeais insolite, originale et exigeante.

Lorsque l'ACILECE vit venir le moment de rentrer au port, il se fit architecte naval, et à l'automne 1983 le recarénage préparé pendant l'été donna naissance à La Jointée. Il y eut bien quelques débats sur la composition du rôle d'équipage, mais les choix auxquels il nous conduisit devaient être pertinents, puisque...

Cette renaissance se matérialisa par une chimère : la 99°Revue et la 00°Jointure, rupture et continuité conjuguées, affirmaient par manifestes juxtaposés le projet de l'architecte Jacques Arnold. La version 6.3 et la version 8.3, si nous les relisons ensemble et côte à côte, résument les valeurs qu'il nous a confiées et celles que nous en avons tiré [5].

A noter qu'une de ses contributions à cette livraison est une étude sur Maurice Fombeure et sa métrique.
Autre évolution : l'université littéraire cédait la place à l'université d'écritures. Passage du contemplatif à l'actif, ou généralisation verbale permettant d'élargir le champ du travail aux écritures non-littéraires ? La réponse est en nous-mêmes...

Continuons. Certaines de ses intuitions  nous restent à explorer. A acter.



MÉTRIQUE ACCENTUELLE [10]
- à Jacques Arnold-


Quadrille et rondeau
Métrique accentuelle
Tu croules cruelle
Bastille et cachot

Cheville et pied bot
La rime rimmel
Se moule et s'emmêle
Brindille et fagot

Coquille et vaisseau
La strophe chancelle
Et coule et craquelle
Esquille et morceau

Résille et roseau
Muette voyelle
Tu roules les l
Chenille et crapaud

Béquille et écho
Scansion naturelle
Tu saoules l'oreille
Cédille et sanglot

A titre très personnel, j'ajoute ici que sa contribution majeure  à mon propre développement, ne s'est pas limitée à la découverte de Han Ryner [11] et d'Emmanuel Lochac [12]

Vous avez pratiqué à mon égard, Jacques, la pédagogie de la distanciation et du respect. Vous m'avez poussé de plus, sans même peut-être le savoir - mais le vouliez-vous ? - , à faire évoluer mon propre comportement de foormateur et de conseiller. Vous m'avez rendu confiance en mon plaisir d'écrire...
Combien sommes-nous, sans nous connaître, à avoir vécu cette grâce ?




[1] Pour des informations sur la symbolique des titres et sous-titres de JOINTURE, voir un très vieux CAP dans un numéro ancien...Qui ne l'a point en bibliothèque peut passer commande à l'adresse de la Revue

[2] Jacques Arnold ; Sonate de la Marne (Éditions du Sablier-1954) pages 11 et 12

[3] Rapprocher Jacques Arnold : Cristaux de mémoire (Éditions du Sablier-1950) &
Jean-Pierre Desthuilliers : le Cristal opaque (Éditions Saint-Germain-des-prés-1974)

[4] La revue de l'ACILECE N°94 article de Georges Friedenkraft

[5] La revue de l'ACILECE N° 99/00 en pages finales non numérotées

[6] La revue de l'ACILECE N° 92 pp 23 et 24. Silas Mirteni a visiblement emprunté ses idées à Jacques Arnold

[7] La revue de l'ACILECE N° 90 pp 26. Silas Mirteni et Jacques Arnold, cosignataires, semblent d'accord...

[8] La revue de l'ACILECE N° 1 pp 24 à 28

[9] Voir JOINTURE n° 7

[10] Inclus dans Le sculpteur d'eaux, prix Jacques Normand 1987 de la SGDL, à paraître avec une introduction inédite de Jacques Arnold et une postface de Michel Martin

[11] La revue de l'ACILECE N° 69 p 26

[12] Voir dans Emmanuel Lochac, ses visages et leurs énigmes, par etsous la direction de Jacques Arnold