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Hédi BOURAOUI

CATHERINE, MA SŒUR

Catherine aimait énormément la lecture. D’après nos discussions parisiennes, je connaissais ses goûts dans ce domaine. Généralement classique, sa façon traditionnelle de considérer les textes. Peut-être par formation professionnelle. N’avait-elle pas fini sa carrière comme bibliothécaire à la Faculté de pharmacie à Paris ? Je me suis hasardé à lui demander de lire mes manuscrits. Histoire de chasser les coquilles, de corriger les maladresses… de « nettoyer » mes écrits. Elle accepta avec grand plaisir. Et elle fit un excellent travail. Au début, il lui était très difficile d’entrer de plain-pied dans mes textes. Souvent d’une écriture baroque qui n’hésitait pas à « trafiquer » les genres romanesques ou poétiques. À créer des néologismes, à lancer des formulations inattendues, mon écriture parfois « tarabiscotée » l’a un peu intimidée, bafouée, étonnée. Ce mélange incongru ne correspondait pas à sa façon de voir les choses. Mais elle s’appliqua si bien à la tâche qu’elle commença à avoir du plaisir à faire ce travail. Modeste, elle me disait qu’elle n’avait aucune expérience dans ce genre de lecture. Je lui laissais beaucoup de liberté et l’encourageais à tel point qu’elle se mit à apprécier mes tentatives de subvertir les genres traditionnels.

Catherine ne se sentait pas bien à Paris, elle détestait sa grisaille. Ceci ne l’empêchait pas d’apprécier, à leur juste valeur, l’atmosphère intellectuelle et les rencontres qu’on pouvait y faire. Au fond, elle ne rêvait que de Méditerranée. Et elle n’a eu de cesse que lorsqu’elle a convaincu Adam de déménager et de s’établir à Marseille. Là, dans un bel appartement lumineux et un soleil aussi constant que le sien tunisien, elle a vécu un nouveau souffle. Plus rayonnante et plus satisfaite que le sort d’exilée qu’elle subissait dans la capitale française. Oh, ce n’est pas qu’elle n’aimât pas la France ! Bien le contraire. Mais sa Tunisie lui manquait irrévocablement. D’ailleurs, son manque la minait car il était plus virulent et plus viscéral qu’elle ne le croyait elle-même.

Lorsque je lui ai fait lire La Composée, elle s’est immédiatement identifiée à Héloïse, l’héroïne, de parents mixtes, si attachée à sa terre natale. Après avoir vécu à Paris et à Marseille, mon personnage revient au pays pour se faire construire la maison de ses rêves à Djerba. Et finir ses derniers jours. Héloïse avait des parents de religions différentes chrétienne et juive… et il se peut qu’elle ait été conçue par un musulman. Au moment où Catherine m’a parlé de sa lecture de mon roman, j’ai appris que ses parents étaient de cultures différentes, père corse, mère sicilienne. Et qu’elle a toujours rêvé de revenir en Tunisie. Elle était emballée par ce roman car il lui a servi de miroir, en quelque sorte. Il y avait aussi trop d’échos de sa propre vie tant réelle qu’imaginaire. D’ailleurs, je lui ai dédié ce roman en bonne compagnie de mes autres sœurs.

Elle adhérait à certains de mes personnages, mais pas à d’autres. Je respectais ses opinions, et cela nous donnait l’occasion de parler souvent de littérature. Et elle n’a jamais essayé de me faire changer d’idées. Elle voulait simplement comprendre mes positionnements socioculturels et géopolitiques. Donc un respect mutuel en dépit de nos goûts différents : elle plus en harmonie avec le traditionnel, moi plutôt enclin à l’expérimental et au postmoderne.

Je pense que Catherine n’aimait pas trop faire la cuisine. Nous avons toujours pris le café ou l’apéritif chez elle. Mais nous nous sommes régalés de bons repas aux restaurants : chinois à Paris, corse à Marseille. Capricieuse pour choisir tel ou tel plat. Elle mangeait très peu, donnait le reste de sa portion à Adam. Autour des repas, nous avions tous les trois de très belles conversations sur tout ce qui se passait autour de nous. Une fois à Marseille, j’ai invité Catherine et Adam à un restaurant près de la mer pour rencontrer ma nièce Samia et son mari Mounir. Ce jeune couple était littéralement fasciné par ce que Catherine leur racontait de « sa Tunisie » à savoir la période coloniale qu’ils n’ont jamais connue. Mes neveux l’ont adopté sur-le-champ et ils l’ont invitée à passer des vacances chez eux. Je ne me souviens plus de ce qui a été dit. Une chose est certaine, elle parlait de son pays natal avec chaleur et attachement, fougue et passion. Et les jeunes ont senti son amour indéfectible pour le pays où ils vivent aujourd’hui. Ce n’était pas une mince affaire ! Ils ne s’attendaient pas à rencontrer quelqu’un qui puisse garder pour leur pays un sentiment pareil, après une si longue absence.

Après la sortie de la première édition des Illuminations à Sfax, mes neveux ont préparé une exposition pour Adam qui, généreusement, a offert la moitié des ventes à Aouladouna, une Association d’enfants handicapés de la région. Bien sûr, toute ma famille s’attendait à ce que Catherine l’accompagne. Elle était chaleureusement invitée dans les conditions qu’elle désirait. Sa santé ne lui permettait pas de faire le déplacement qui aurait été très fatigant pour elle. Forcée donc de refuser. Mais ce n’était pas l’envie qui lui manquait. Il faut aussi dire que de nature, elle n’aimait pas trop les mondanités. Le côté superficiel de ce genre d’activité sociale la rebutait.
Timide, Catherine cultivait bien sa solitude. Elle évitait la foule, le bruit et préférait les relations intimes avec quelques amis triés sur le volet. Cela ne veut pas dire qu’elle avait un tempérament sauvage ! Non. Elle affectionnait les rencontres en tête-à-tête, la profondeur du dialogue plutôt que le papillonnage. J’aimais beaucoup ce trait de caractère. Quel plaisir de la voir rire à en pleurer lorsque je lui ai lu, pour la première fois, les poèmes des Illuminations autistes ! Le débit saccadé, les syllabes prolongées que j’essayais de rendre telles que je les ai entendues d’un autiste, l’enchantait. Je jouais ces sketches pleins d’humour et d’esprit qui montraient clairement que le handicapé s’en sortait par un réalisme vital qui lui faisait surmonter toutes les difficultés. Catherine ne se moquait pas du garçon, mais s’émerveillait de ses prouesses car il tenait à tout prix à être comme tout le monde. C’est à cette époque que j’ai appris qu’elle avait un frère épileptique. Mais elle ne m’en a jamais parlé avant. Cette fois-ci elle l’a mentionné en passant, sans trop s’y attarder.
Un des derniers textes que je lui ai donnés à lire, c’est la Transpoétique. Je savais que ces essais n’étaient point dans ses cordes car la théorie, et art poético-philosophique étaient durs à avaler ! En tous les cas, plus difficile que le romanesque auquel je l’avais habituée. Elle se plia de bonne grâce à l’exercice. Et nous en avons longuement parlé au téléphone. Une fois la lecture achevée, elle m’envoya un petit mot pour dire sa réaction. J’ai de la chance d’avoir gardé et surtout retrouvé sa note dans mes papiers épars. La voici :



Le 18-09-2002



Cher Hédi,
Je me suis régalé à le lire [Transpoétique] (Adam aussi qui a lu quelques chapitres)
J’ai essayé de faire au mieux bien sûr, mais il y a des adjectifs qui reviennent très (trop) souvent et pour lesquels je ne te propose rien parce que je ne vois pas de synonyme satisfaisant. Ce sont les mots, « civilisationnel(le), différencié. » Il y avait également « par rapport », mais j’ai pu remplacer 2 ou 3 fois. Tu verras si cela te convient.
Pour l’appendice, comme je l’avais prévu, à la relecture j’ai trouvé qu’il fallait le laisser car en effet, c’est comme une illustration du texte théorique. C’est bon, sauf un passage que je te signale et où je ne vois pas trop le rapport. Mais c’est à toi de voir, on est bien d’accord.

J’ai beaucoup aimé ces textes et j’ai appris pas mal de choses intéressantes. Comme je te l’ai dit au téléphone, dommage (pour moi) de ne pas l’avoir eu en 1er manuscrit. J’espère que son édition se fera rapidement car c’est d’un grand intérêt pour toutes sortes de raisons (formelles, culturelles, ethno, etc.)
Bon courage. Je t’embrasse,

Catherine




Cette lettre montre clairement son honnêteté foncière à dire ce qu’elle pense. Le sérieux avec lequel elle aborde toute tâche qui lui est confiée. L’attention particulière qu’elle porte aux détails, tout en laissant la liberté totale de décision à l’auteur. Je lui suis très reconnaissant de m’avoir accompagné le long des chemins ardus de l’écriture. Et du choix épineux des dessins d’Adam dans l’iconographie impliquée dans mes livres de poésie.

Elle m’a répété plusieurs fois qu’elle a eu du plaisir à faire ce travail souvent considéré comme « ingrat » Je ne me consolerai sans doute jamais de sa perte. Mais son esprit restera toujours vivant, m’accompagnant de sa chaleureuse fraternité.
Je savais que Catherine écrivait en privé. Elle m’en a parlé une fois ou deux. Jamais en détail. Bien après son décès, Adam m’a avoué l’avoir encouragé à plusieurs reprises à me montrer ses écrits, mais elle n’a pas eu le courage de le faire. Elle pensait que j’étais un écrivain à part entière et n’osait pas se présenter sous le regard d’un professionnel. Elle était partie prenante de ma littérature, et se plongeait corps et âme dans la lecture de mon monde qui lui rappelait le sien. Surtout pour tous ces personnages qui souffrent et qui lui rappellent sa propre souffrance. En réalité, elle n’avait pas trop confiance en elle, et doutait de ses talents. Autrement dit, elle ne voulait pas s’assujettir au regard de l’autre… peut-être aussi était-ce une question de pudeur et de timidité ?

Hospitalisée au mois de mars, sa santé déclinait de jour en jour. Pourtant, nous gardions, malgré tout, l’espoir. Je le maintenais à coups de fil pour me convaincre de sa guérison prochaine. Le sort en a décidé autrement. Catherine est décédée le 4 juin 2005.

Quel choc ressenti à l’annonce de la terrible nouvelle ! Comme une grande massue qui s’est abattue sur ma tête. Je me suis vite tourné vers Adam pour lui porter la sollicitude fraternelle durant ces moments douloureux. Je connaissais bien la déprimante solitude dans laquelle il allait se retrouver. Il lui fallait faire le deuil et satisfaire les derniers vœux de son épouse. Catherine voulait que ses cendres soient éparpillées en Méditerranée face à la ville où elle a vécu : Hammam-Lif. Fin juin Adam s’envole vers Tunis pour réaliser ce que Catherine avait demandé, en suivant à la lettre son testament. À son retour en France, il m’a raconté sa bouleversante aventure. J’ai eu la chair de poule et les larmes se sont mises à inonder mon visage.

Il lui fallait passer par de nombreuses difficultés. Triste, angoissé, nerveux, mais aussi confiant qu’il allait réussir à exhausser les désirs de sa Catherine. Il a donc vécu des péripéties troublantes qu’il m’a énuméré le cœur battant. Comment allait-il trouver un marin qui pourrait le conduire loin du rivage, jusqu’au sein de la mer ? Cérémonie délicate dans un pays musulman qui exige l’enterrement et interdit la crémation. Au moment précis où Adam a jeté les cendres à la mer et quelques fleurs pour les accompagner… il entendit l’appel à la prière d’un Muezzin lointain. Coïncidence sublime ! Oracle pour cette âme qui revient à Dieu ! Cette voix fit frémir son être… et le mien, à l’instant où il m’a raconté cet incident insolite et étonnant.

À Tunis, Adam fit un tour à la Cathédrale. Et là, le prêtre, ému par cette histoire de cendres, a promis spontanément et le plus naturellement possible de dire une messe à la mémoire de la défunte. Il ne manquait que la synagogue pour que l’esprit de l’au-delà de Catherine convoque les trois religions du Livre. Et de ce fait, l’esprit œcuménique où elle a vécu une grande partie de sa vie : sa chère Tunisie ! J’avoue avoir été très touché par cette histoire qui m’a soulagé, apaisé… en un mot, qui a ôté de mes épaules une grosse chape de détresse. Sur-le-champ, j’ai encouragé Adam à mettre par écrit ce qu’il m’a raconté de vive voix. Ceci pour l’aider à faire le deuil et à se tourner peu à peu vers la vie.

Deux semaines plus tard, je rentre en Tunisie passer des vacances en famille. Le lendemain de mon arrivée, Abderrahman Ayoub, mon éditeur, ami, frère, m’emmène faire un tour en Médina, de son Institut du patrimoine où il travaille au cœur de la ville arabe. Je ne connaissais pas ce haut lieu de la civilisation tunisienne. Quelle belle promenade inoubliable ! Des rues étroites, des portes vertes ou bleues décorées de têtes de clous noirs le plus esthétiquement alignés. Des visites de Medersa t-el Bachia, Khaldounia… des arrêts aux cafés favoris de mon compagnon auquel est venue se joindre une de ses collègues, Sallouha. À la fin de cette traversée repue d’anecdotes et de renseignements historiques, nous nous sommes arrêtés à Turbet El Bey. Cimetière des Beys, lieu solennel bien entretenu. Je m’émerveillais de ce Mausolée bien conservé, à l’abri des intempéries et des salissures humaines. Je faisais la comparaison avec les cimetières de ma ville natale Sfax qui font mal au cœur tellement ils sont couverts de détritus et de ronces sèches. Je ne sais pas ce qui m’a poussé à évoquer l’éparpillement des cendres de Catherine. Au moment même où je prononçais son nom, nous entendions de prêt l’appel d’un Muezzin. Ce qui nous donna, à tous les trois, la chair de poule. Nous n’en revenions pas de cette occurrence insolite d’une splendeur mystérieuse qui nous bouleversa. Comme si, à chaque fois que le nom de Catherine est mentionné sur sa terre natale, le Dieu des musulmans est prêt à l’accueillir dans sa miséricorde !

Il va sans dire qu’à mon retour en France, j’ai raconté cet incident à Adam. Celui-ci m’a annoncé la publication prochaine des écrits de Catherine. J’étais ravi de cette bonne nouvelle. Et encore plus heureux quand j’ai reçu le livre Échos de Catherine Vincentelli. Je ne savais pas qu’à sa lecture je vais apprendre tant et tant de choses sur cette amie-sœur que je croyais connaître. Je pensais l’avoir fréquentée en profondeur, mais au fond je n’effleurais que la surface d’un être complexe. J’appréciais et connaissais bien le masque. Ou bien devrais-je dire la surface ? À la lecture de son journal intime, j’apprécierai le regard profond et sincère de cette femme extraordinaire que j’ai eu le plaisir et la joie de connaître un peu. Regard authentique sur elle-même et sur le monde où nous avions vécu dans notre jeunesse et notre maturité. Je compte faire une recension de ce livre pour le faire connaître à d’autres lecteurs / lectrices qui ne manqueront pas d’apprécier la finesse, la beauté et la sincérité de Catherine, auteur mémorable qui nous a légué si généreusement ses mémoires de fille franco-tunisienne et de grande dame française et sicilienne.