La forme de la forme, ou l’opéra des signes parlants.

Contact avec les apparences

Le format du livre, 214 x 133 mm, évoque les proportions dorées [1] du carré barlong, cher aux architectes constructeurs. Le titre, Le Miel de l’Abîme, vient en second sous-titre de l’appellation d’ensemble d’une suite, Le Sens de la Nuit. Cette suite peut être érigée comme colonne jumelle de la suite Les Alphabets du Feu, dont les trois éléments canoniques, base, fût et chapiteau, sont Byblos, La Parole planète et Le Scribe errant.
Il est signalé par l’éditeur comme composé de poèmes en prose d’inspiration onirique et fantastique.

Agencement des sous-ensembles

Le livre est organisé en six sections : ouverture, quatre actes, final. Il propose un itinéraire. Il nous conduit d’un choc initiatique, l’illuminé, vers une injonction à la diaspora , le grand large. Entre ouverture et final, les quatre actes, en sens inverse du mouvement global, régurgitent  à rebours l’itinéraire, remontant de l’apocalypse eschatologique que révèle le salut dans la fuite vers la source résurgente des cérémonies secrètes.
Chaque section est composées de tableaux titrés. Les soixante titres de tableau très souvent font l’article, trente huit fois défini, quatre fois indéfini. Chaque tableau est lui-même agencement de paragraphes, en nombre peu variable : de un à six, et, une fois sur deux environ, trois [2]. La majeure partie des tableaux commence en belle page [3].
Chaque paragraphe à son tour est suite de phrases qui ont leur propre système, faites qu’elles sont de sous-ensembles métriques plus ou moins secrets à l’œil mais que l’écoute révèle.

Si je rapproche en effet la typographie de ce livre de celle de l’œil imaginaire, ou de le scribe errant, je suis très tenté de penser que la présentation en paragraphes prosés aurait pu être remplacée par une en strophes versifiées, sans que le sens profond du texte en soit altéré. Encore que…l’écriture manuscrite de Marc Alyn affirme une telle attentive méticulosité qu’il est peu probable que cette présentation n’ait été soigneusement préméditée.

Toutefois, la dissimulation évidente de vers rigoureusement construits comme tels dans l’appareil en apparence indistinct d’un massif de prose est peut-être une des informations données par Marc Alyn au sujet de son projet.
Les mètres cachés, cascades de mots, qu’ils soient à l’allure six-douze, douze-douze, douze-six, et autres encore, amblent sans trébucher dans cet espace ouvert où l’éclair incisif d’une stricte écriture en fleuves de lumière et soleils ruisselants irrigue nos yeux clos de césures secrètes.

En tamisant le texte, par dizaines j’ai harpaillé [4] de purs alexandrins. Du quintil compact et ferme [5]:

… ; et lui, sublime, éclaboussé d'inconnaissable,
absorbait la lumière en d'énormes lampées,
se saoulait d'univers à gorge déployée,
nageant dans tous les fleuves à la fois, planant
d'une orbe seigneuriale avec les éperviers


aux étincelants monostiches :

            Tout était vibration, vendange, tragédie.

            Verrouillez les tombeaux : l'âme est un volatile.

           
            La sortie de secours béait sur les poubelles.


Vocabulaire des abeilles

Une analyse systématique des mots du livre révèle, entre autres, quatre particularités remarquables de ce corpus.

-1-Un lexique spécialisé

.
Un des sous-ensembles « dense » du corpus est le vocabulaire spécifique de la communication, écrite, imprimée ou tracée, orale, théâtrale, chorégraphique, picturale….
L’ensemble du texte compte environ 19 600 mots, dont 9 600 mots grammaticaux  ( articles, pronoms, auxiliaires, etc.). Le sous-ensemble en question en compte, lui, d’accent aigu à voyelle, environ 500, soit 5 % des mots signifiants, répartis entre les soixante tableaux du livre sans que jamais aucun n’en soit dépourvu.

Certains de ces mots sont relativement banals en telle compagnie ( mot –lui même, 22 fois-, image -15-, livre -11-, parole -11-,…vocable -7-, poète -6-,…).
D’autres sont, eux, bien plus rares dans le langage courant : cabbaliste, jaculatoire, mandala, rune, sourate. énumération d’ailleurs significative du cosmopolitisme des référents, puisque propres à des cultures différentes que le texte du livre réunit : judaïsme, chrétienté, bouddhisme, germanisme, islam, dans une perspective religieuse à la frange – et de quel côté ? – du mystique.

Plusieurs enfin relèvent de la création verbale :  angesse, annonciades, Imagimage, mots-momie, oraculaire, verberie, et ce par divers procédés, tels que :
-la suffixation abusive : angesse, prise de position implicite dans une querelle biseautée byzantine ?
-le détournement : annonciades [6], vieux doublet d’annonciation, adjectivé ici, de plus, par incantatoires,
-la contraction : Imagimage, Livre d’images magiques imaginées, en gestation dans l’œil-nid du rêveur éveillé,
-la composition de mots : mot-momie  -associé, de plus, à idiome - éviscéré du périssable, enveloppe charnelle conservée de langues à ressusciter,
-la dérivation: oraculaire, logiquement construit à partir d’oraculum, et peut-être aussi télescopage des deux visions, celle de la bouche et celle des yeux, d’oracle et d’oculaire,
-la suffixation analogique : verberie, bergerie de mots ou boulangerie de vocables ?

-2-La logogenèse [7]


Déjà évoquée ci-dessus, elle est un des moyens dont Marc Alyn use pour mettre en application dans le texte lui-même les recommandations du texte.
Elle est réalisée le plus souvent par composition :
-soit analogiquement avec des composés existants : taste-ténèbres, siècles-lumière, mots-momies, morts-sandwichs, ex-vivants, à rebrousse-courant,
-soit de manière plus innovante encore : phallus-soleil, corps-paysage, corps-fenêtre, verger-piège.
D’autres procédés sont également utilisés :
-le néologisme traditionnel : cybermélancolie ; chlamydausaure, qui procède sans doute d’une attraction – byzantine encore…!–  par Isauriens, qui le précède de peu ; hypnobate –acrobate du sommeil, ou plutôt marcheur-en-sommeil, somnambule, à partir des deux formants upno et baths –; silentiaire ;
-ou le jeu de mots phonétique (Ventripo-temps)

-3-Le recours aux mots rares

.
En la matière , tout est relatif ; mais la liste de quatre-vingt mots que je me suis constituée à titre personnel, de adamantine à véraison, en passant par ébénier, forcerie, lupercales et plumassière est bien significative d’un projet de grande ampleur sur les mots dans tous leurs états.
A noter que ces mots se caractérisent par une longueur moyenne, inhabituelle, de dix lettres ; je continue ci-dessous en examinant cet aspect du vocabulaire du texte.

-4-L’amour des trois syllabes

.
Les vocables signifiants ont souvent une longueur au dessus de celle de la moyenne des mots usuels de la langue française écrite contemporaine, à l’exception peut-être de celle des traités scientifiques spécialisés, qu’il s’agisse de science dures ou molles…
Les 19 600 mots du texte mobilisent 105 000 caractères. Les 9 600 mots grammaticaux prenant, eux, environ 23 000 lettres [8], il en reste 82 000 pour les 10 000 mots « signifiants », soit une moyenne de huit lettres par mot, donc de quoi engendrer le plus souvent trois syllabes. Cette particularité saute au regard, bien sûr, au premier coup d’œil jeté sur le livre ; j’ai seulement voulu valider l’impression globale par un dénombrement arithmétique.
Le miel de l’abîme est d’abord et avant tout une épopée galopant, à grands vers unis, dans les univers du verbe. Mais il peut être aussi lu comme un traité de logologie appliquée.
Du texte scientifique, au sens de la diffusion du savoir allié à la sagesse, il a aussi, pour moi, les attributs, la construction, la fonction même. Si sa matière première incombustible n’était pas un ensemble de mots se distinguant des mots du quotidien, pour vouloir être ceux désirant l’éternel, alors le livre ne serait peut-être pas le miel d’acacia, sortilège ouvrant les portes de la rose, qu’il se doit d’être.

Syntaxe verbale de l’abîme

Le choix du temps de la narration est celui du recul par rapport aux événements relatés. Sur l’eau profonde des imparfaits flotte l’écume de quelques indicatifs présents.
Le texte est récit, épopée, non pas journal de bord d’un explorateur mais plutôt reconstitution d’une chevauchée mythique à travers les steppes de l’écriture. Pour en arriver de manière stable au temps présent, il nous faut attendre les trois derniers tableaux du final.



[1] 214 / 133 = 1,61 et [1 + (5) ½] / 2 = 1,618…Nombre d’Or…

[2] L’absence de ligne de séparation entre le second et le troisième paragraphe de la spirale  a-t-elle une signification particulière ?

[3] Je n’ai rien trouvé à lecture qui justifie le choix du changement de parité de la page initiale ; pragmatiquement, les réalités économiques d’une mise en page font éviter, ou plutôt supprimer les pages blanches, que l’imprimeur ne semble avoir acceptées qu’aux changements de section.

[4] Graphie ancienne de ‘orpaillé » . clin d’œil aux Harpies, à Harpagon et aux Alpagueurs de l’argot moderne.

[5]  In Le salut dans la fuite

[6] D’après le dictionnaire de La Curne de Saint-Palaye : « Annonciade, subst. fém. Annonciation. Il est vraisemblable que si le mot annonciade a été, comme le dit Cotgrave, le même qu'annoncement, c'étoit lorsque ce dernier mot s'employoit dans la signification particulière d'Annonciation, message de l'Ange Gabriel à la Vierge, pour lui annoncer le mystère de l'Incarnation ». (édition de 1876)

[7] Je me sens ici coupable de néologite…

[8] Je les ai effectivement recensées, en partant de la liste de ces mots et en utilisant la commande « remplacer » du traitement de texte pour compter les occurrences ;  puis, avec le tableur, j’ai multiplié la longueur des mots par leur nombre d’emplois…plus long à faire qu’à décrire …