le fond de la forme, ou la généalogie des mythes et des mots.

Le bottin des dieux et des lieux, des patronymes et des saints-patrons

350 mots environ portent l’initiale insigne de la majuscule. Noms de lieux, noms de dieux, noms propres d’hommes et de femmes, et même nom communs érigés en bornes, cairns ou signaux sur les routes de la parole.

Marc Alyn cite à comparaître, dans des référentiels-prétoires mythologiques, religieux, symboliques ou historiques, des personnages de toutes extractions.
Placés sur le même pied, en effet, le Panthéon, le Who’s who et la Sécu se révèlent bases de données livrant des noms à la curiosité incisive du poète.
Il appelle, sur la scène de ce théâtre des deux Mondes où le Verbe fait la réplique au Livre :
-les héros archétypes (de Nemrod, chasseur de vocables à Psyché, traqueuse d’éternité), -les figures historiques (de Lazare, dont la mort fut suspendue à Béthanie, à Sémiramis, qui suspendit les jardins de Babylone),
-les  divinités sélectionnées pour les rencontres olympiques universelles (de Bouddha à Dionysos, d’Osiris à Eros) ,
-les prisonniers sondant du fond des caves jusque par dessus les toits ( de Piranèse à Verlaine),
-les poètes à libérer de leur parole (de Dante, initié à l’ennéagramme et au neuf cercles, à Hölderlin, chantre du quatrième Titan et fou d’écriture),
-les philosophes déviants à aimer pour leur folle sagesse (de Abu Al-Halladj [1], maître soufiste à  Johann Eckart, dominicain panthéiste),
-les rôles tragiques empruntés au répertoire du théâtre universel (d’Andromaque et Armide à Nicomède et Phèdre),
-les écrivains agents de circulation d’idées  au carrefour des cultures (d’Anaïs Nin, séductrice du Minotaure, à Henry Miller, explorateur érotique[2] de l’espace inter-tropical),
-les rois et conquérants de toutes chevauchées (d’Attila à Sardanapale, de Napoléon à César).
L’inscription au registre du commerce langagier s’imposant à tout être portant la chlamyde du nom, le poète les recense avec méticulosité.

Sur la mappemonde il épingle les sites mythiques d’une géographie universelle, par îles et villes, caps et déserts  (des Cyclades à Sainte-Hélène, de Byblos à Saqquarah, de Bonne Espérance à Horn, de Sahara à Kalahari) , sur la sphère des fixes certains puits et ruisseaux de lumière (d’Altaïr , alpha de l’Aigle, au Zodiaque, ce grand-huit des fêtes foraines célestes).
La mécanique céleste du langage articule entre eux tous les univers, et le poète est l’ingénieur qui organise le fonctionnement fluide et fidèle de ces sphères.

Dans l’encyclopédie des idées, des symboles, et des livres, il nomme, de l’Apocalypse aux Tables de la Loi, de l’Arbre de vie au Tarot, de la reine Karomama de Milosz  aux Lusiades de Camoëns, des œuvres  représentatives de multiples courants d’expression, et dont il pense qu’elles font date dans l’histoire de l’écriture. Si chaque livre est un avatar du Livre, certains le sont plus que d’autres, qui disent, ou sous-entendent un chapitre de notre histoire, et qu’on devine édités en « grand papier ».
« Ne consultez pas votre biographie à la va-vite : il convient de couper le livre page à page jusqu'à la découverte d'une architecture de vertige où l'essence du sacré, ailée et inspirée telle la moelle du sureau, allume à l'infini des significations inouïes. »
Toutes les langues, mortes ou vivantes, prononçables ou indicibles, tissent un réseau très fin sur lequel le poète a pour destin d’écrire à son tour.

Les hébétudes verbales déshabillées, déshabituées

Marc Alyn détourne de nos habitudes lexicales les expressions usuelles, en propose une seconde lecture, à doubles mots. Il nous incite explicitement, prônant pratiquant l’exercice illégal de l'écriture, à accueillir, voire désirer, ces détournements expressifs.

Le décalage phonétique, le dévoiement d’une ou deux lettres d’un des éléments d’un apparentement canonique est un des moyens que nous offre la langue pour comprendre le langage: « Sachez interpréter le sens caché du Texte jusque et y compris dans le non-dit, l'allusion, l'intervalle. Un minimum d'humour est indispensable, sous peine de mort. »
Alors voilà que l’on voit là avancer à voix de loup, entre autres, les acolytes anonymes, des familles ombreuses, les radoteurs de la Méduse, le loup dans la verberie, un ange agile sous roche, le vampire romain, la Muse à mort

La métamorphose des métaphores

Marc Alyn joue des homophonies binaires tournées dans l’esprit de la langue des oiseaux [3], une averse entrelacée de métaphores et de métamorphoses. Il annonce là encore le procédé, dans une déclaration comme : « L'ambiguïté des sons ‑ le seuil, le deuil, etc. ‑concourait à la fragilité de l'édifice. On ne savait à quel mot se vouer. », déclaration qui joint le geste à la parole, et revêt l’aspect de ce que les logiciens nomment énoncé auto-représentatif : le théorème en son texte contient la figure dont il affirme la singulière vérité.

Cet ensemble de dipôles verbaux vient, tout au long du livre, soutenir et amplifier les lignes d’énergie interne qui compensent la fragilité de l’édifice. L’arc qui jaillit dans l’interstice est à la fois lumière éclairant le chemin de mots et clef assurant la continuité de la colonnade : Il s'agissait de joindre les deux bouts afin que le courant passe et fulgure.

La centaine de paires que j’ai repérées s’organise en plusieurs familles, selon la manière dont l’accord, pour reprendre la terminologie de Jules Romains [4], est réalisé à l’intérieur du couple.
A titre d’exemples, accord :
-parfait, homophonie complète, ou presque: de missels demi sels; du je, du jeu; la couchée, l'accouchée;
-par substitution de son consonne : désirants déchirants; encagés, enragés; mitoyen citoyen
-par substitution simple de son voyelle : effarées affairées; espaces espèces; songeries singeries;
-par substitution double : biseautées byzantines; chiendent chardons ; giratoires vibratoires;
-par ajout de syllabe : aléas, alinéas; alguées alpaguées; la couleur, la couleuvre;
-complexe, faisant intervenir à la fois le visuel et l’auditif : unlézard y réside; L'harmonica des nécromants; la ligneMaginot de l'imaginaire.

Le binaire parfois engendre le ternaire, comme une mutation ou un achèvement des mots‑momies d'idiomes : de sang, de sens, d'incandescence ; plumes, palmes, planètes ;  l'heure, mais aussi bien l'or ou l'horreur, jusqu’à la formule, doublement ternaire, qui résume le secret du repos-repas éternel : Morphée, Orphée, le morfal, la mort-fée, la mort fine, l'or et le feu.

Le livre qui lisait ses lecteurs

Par la permutation contenant/contenu de quelques épithètes significatives, l’inversion pour des verbes-clefs de la relation usuelle sujet/complément, Marc Alyn attire notre attention sur la réversibilité du lien entre le mot et la chose :
…les objets se dissolvent, ayant absorbé le regard.
Si la créature crée son créateur, alors le symbole est à la fois image duréel et réel de l’image :
Est-ce la lumière alors qui nous contemple ?
Si le silence dévore les sons, la cause peut naître de l’effet, et la logique du langage poétique assume alors sa responsabilité étymologique, qui est de créer en disant, de faire en écrivant…magie au sens le plus strict…:
Seul un aveugle est digne d’être trouvé par le Graal.

l’essaimage du message

Il y a aussi, pour moi, les messages secrets secrétés par le titre même. Au jeu du logogriphe, je propose ceux qui suivent tels que je les décode. Que Marc Alyn me pardonne ces forceries
Le miel de l’abîme , considéré comme suite de lettres, peut se décrypter:
le miel ôté de l’abîme, ou si de l’abîme je retire miel, proposition inversée, renversée dans la logique des préconisations du texte, il me reste a b, c’est à dire aleph beth, l’alphabet, l’A.D.N. des mots et des phrases.

le miel de l’abîme peut aussi se recomposer phonétiquement en le mime de l’abeille, ce petit-huit des fêtes florales que danse l’ouvrière signalant le chemin de la nourriture, révélant le parcours qui mène vers le nectar source des mots.



[1] Abu al-murhit…al-Baydawi al-Halladj,

[2] Héroïquement érotique…

[3] Visiter par exemple cette page de site

[4] Consulter le Petit traité de versification de Jules Romains et Ixe Chennevière, Gallimard, Paris 1924