Goethe Landier Faust
Cette étude a été publiée sous ce titre [1] dans le numéro 63 de jointure – Automne 1999.|
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C’est le 4 septembre 1999 à 18 h 30 qu’a été inaugurée, au musée
municipal Göhre de Jena
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l’exposition consacrée à la suite gravée du Faust d’Henri Landier. Cette exposition a été montée, à l’occasion du 250° anniversaire de la naissance de Goethe, par les soins du graveur, sollicité par Holger Nowak, directeur de ce musée [3] [4]. |
Cette suite, commencée en 1971 et achevée en 1997, venant après celle du Songe d’une nuit d’été [9] , puis celle du Rabelais [10] est la troisième d’un ensemble trois fois plus plus vaste médité par le poète, et en cours d’écriture.
Après William Shakespeare et François Rabelais, Johann Goethe…
Après la violence germinative expulsant l’humanité de l’humus du moyen âge, puis le voyage initiatique dans le labyrinthe laboratoire de la renaissance, voilà l’éveil, au siècle des lumières, de l’homme moderne à la lumière des siècles.
Les trente-deux gravures de cette suite sont réalisées en aquatinte [11], et ont été [12] , comme c’est la pratique constante à l’atelier d’art Lepic, tirées une à une à la presse par le graveur lui-même. La plaquette de présentation, due à Jean-Pierre Guicciardi, explique et raconte successivement à l’amateur :
- d’abord Henri Landier lui-même,
- puis la genèse de l’ensemble actuel des suites gravées,
- ensuite les grandes intentions de Faust de Goethe,
- et enfin comment les planches de cette suite prolongent et recréent, dans une perspective originale, ces intentions.
C'est le 4 novembre 1999 à 17 h qu'a eu lieu le vernissage de l’exposition annuelle d’automne de l’Atelier d’Art Lepic. La suite du Faust y fut alors offerte aux regards. A nos regards. A vos regards si vous en étiez...
Henri Landier m’avait amicalement accordé le privilège de découvrir dès novembre 1997 les planches de la suite du Faust. Je l’ai à cette occasion écouté me parler du pourquoi de son projet, de sa longue et lente et obstinée genèse, de ce que représente pour lui la Grande suite, l’ennéalogie encore inachevée, l’enchaînement des neuf suites où ce Faust a sa place, centrale.
Ces suites de gravures sont, chacune, une des maisons que Landier, architecte, construit pour loger nos espoirs et nos peurs, nos amours et nos indifférences, nos élans et nos abandons. Et la Grande Suite que leur assemblage progressivement réalise, ces maisons patiemment organisées en une cité dont le plan masse émerge à mesure que l’espace se remplit, cette fresque de fresques, cette roue des neuf saisons, cette semaine des neuf journées, ce zodiaque des neuf époques, Henri Landier nous en présente, dès maintenant, le quatrième élément.
Ma réaction a été d’entreprendre, avec ses encouragements, un travail d’écriture à partir de ces gravures. La tradition est plutôt que les graveurs illustrent les poètes , c’est à dire, un peu tel le metteur en scène recomposant l’univers mental du dramaturge, donnent une forme imagée, colorée, composée au texte qui les a saisi.
Nous avons voulu retourner cette logique associative en remontant le chemin habituellement descendu. Aussi est-ce à partir des gravures d’Henri Landier que j’ai entrepris la fabrication d’une suite de poèmes, La marguerite crucifiée. Chaque poème illustre une gravure. Chaque poème est la trace gravée dans mon univers de mots par le passage dérangeant, remueur de sensations, sculpteur de visions, d’une image inventée par le graveur. Comme l’écrit, avec raison, Jean-Pierre Guicciardi : La logique du peintre n’est pas celle de l’écrivain. Ce qui peut être exprimé par le langage articulé ne l’est pas forcément par l’image .
Ce que j’expérimente dans cette tentative, c’est la réalité symétrique : ce que sait exprimer Henri Landier par l’image, je ne sais par forcément le mettre en mots et mon texte demeure saveur incomplète, cri partiel, caresse interrompue.
Ce que j’apprends, c’est à lire et relire Henri Landier, et plus généralement à entrer dans le chemin de la gravure, non pas tel qu’il fut construit, n’ayant pas été témoin du geste créateur, mais tel qu’il est offert.
Ce dont je prends conscience, c’est qu’il me faut être ouvert, à la fois volontairement et en me laissant porter, aux trois dimensions de chaque planche :
- Il me faut percevoir la forme des contours, limites décidées à la représentation, à la fois frontières du désir d’espace et traces d’un cloisonnement de l’étendue qui est l’empreinte d’une décision souveraine du graveur : ce trait-là structure l’univers où la main de ma pensée se meut.
- il me faut évaluer le tracé des valeurs, cette échelle aux mille et une marches qui relie, tantôt avec la lenteur sinueuse d’un patient crépuscule, tantôt avec la brusquerie abrupte d’une cécité soudaine, la nuit au jour et le jour à la nuit ; autre décision régalienne du graveur, faiseur de lumière et d’obscurité, allumeur de lunes lentes et éteigneur de dévorants soleils.
- il me faut explorer le jardin des couleurs, ces floraisons liquides qui donnent vie aux contours et volume aux valeurs ; comprendre les liens qu’elles tracent d’un moment à l’autre, d’une planche à l’autre, d’un nœud de sentiments à l’autre ; à nouveau, décision prise à chaque tirage, à chaque lent passage en presse, par le graveur attentif et soucieux de l’unité de l’œuvre.
Mon but est bien, plus modestement, de tenter d’exprimer, à ma manière, ce que je ressens et comprends lisant avec la voix le Faust de Landier.
Pour vous présenter, cher lecteur, chère lectrice, le travail d’ Henri Landier, nous publions ici, en avant-première, quatre des gravures de la suite de Faust. Et trois d’entre elles sont accompagnées de la version actuelle de l’illustration que j’en ai faite.
[1] Je remercie Douglas Hofstader, auteur du remarqué Gödel Escher Bach (version française de Jacqueline Henry et Robert French – ça ne s'invente pas –, publiée par InterEdition, 87 avenue du Maine, Paris XIV°) de m'avoir suggéré la métrique du titre...
[2]
En français, Iéna...ville rendue célèbre par un massacre dû aux
criminels de guerre Napoléon, Brunswick et Hohenlohe (plus de trente mille morts...) et par le dialogue entre Frank Wolf et Monsieur Baxter dans Objectif Lune (page 53, strip 1, case 2) :
- Un télégramme des usines d'Iéna : les instruments d'optique arriveront lundi – lundi est le jour de la lune (ndlr)– matin...
-Ah ! Parfait !...C'est en effet une excellente nouvelle...
[3] Stadtmuseum Görhe, Markt 7, 07743, Jena. Tel : 03641 44 3245.
[4] L'exposition dura du 4 septembre au 31 octobre 1999. Nous partîmes de Paris-Est le 3 septembre à 8 h 54 pour arriver à Iéna à 17 h 53...
[5] Paul Valéry écrivit vers 1940, projetant un troisième Faust, les deux dialogues dramatiques de Mon Faust, titrés Le Solitaire et Lust, ou la demoiselle de cristal, les laissant inachevés à sa mort en 1945.
[6]
C'est en exil que Thomas Mann écrivit Le Docteur Faustus, ouLa vie du compositeur allemand Adrian Leverkhun racontée par un ami (paru en 1947 ; traduit de l'allemand par Louise Servicen en 1950 ; épigraphe emprunté à Dante Alighieri, La divina commedia, inferno,II).
Il
imagine la vie d'un compositeur, artiste novateur ayant obtenu la
pouvoir de composer une musique inconnue dans ses proportions et
accents [car dodécaphonique (ou sérielle) : Thomas Mann remercie Arnold Schönberg et cite son Harmonielehre en note terminale], mais corrélativement malade et condamné à descendre les escaliers de la folie.
[7] Peut-être les trois personnages du Prologue, unis en une trinité de mortels, représentent-ils, dans cette représentation, ces trois rôles ?
[8] Celle du marin qui lisait Spinoza...
[9] 1968, à partir d'un spectacle mis en scène en 1967 par Ariane Mnouchkine.
[10] 1970, à partir d'un spectacle mis en scène par Jean-Louis Barrault
[11] Méthode de gravure mise au point au XVIII° ; l' aquatinte, variante de l'eau-forte, attestée dès le XVII°, n'a en réalité été utilisée qu'après sa réinvention, en 1768, par le français Jean-Baptiste Leprince (1734 - 1781) et le britannique Peter Perez Burdett (actif entre 1770 et 1774), en 1771...Selon Encyclopaedia Universalis...
[12] Voir Le Cap du n° 59 de Jointure, automne 1998, où est mentionné le lien matériel qui unit Henri Landier à son œuvre, et où est esquissée une analogie possible entre le double travail :
- du graveur, poète en traits et griffures
- de l'écriveur, poète en mots et ratures

