Le texte ici publié est à quelques mots près celui de la version éditée. J'ai complété des noms, retouché une coquille qui était de mon fait, puisque j'avais donné le bon à tirer. J'ai aussi ajouté les sous-titre et tout l'appareil critique qui auraient alourdi le livre, mais balisaient mes notes de préparation et mon manuscrit. Le titre lui-même est celui que j'aurais pu donner à un article indépendant. Dans le livre, il est bien naturellement désigné comme préface.

Ce papier a été préparé [1] à Beauregard-et-Bassac entre le 1° et le 4 août 2006, et rédigé à Boulogne-Billancourt, le lundi 28 août 2006, sous l'égide de St Augustin.

Chant, vol, nid...


Il n’y a rien à voir ici
tout est réel

à peine un épervier
déchire-t-il
le ciel
qu’un corbeau le recoud.


Serge Wellens

Les oiseaux de l'été

Les tourterelles de Beauregard-et-Bassac sont posées, elliptiques comme des noires dessinées en travers d’une portée lors d’une dictée musicale, sur les lignes qui traversent le vallon. Elles sont trois, et l’on peut imaginer qu’elles se partagent les trois notes de leur roucoulement monotone. Sans motif autre qu’une imperceptible rotation des ombres, d’un coup, simultanées dans leur déploiement, les trois oiseaux tracent des trajectoires parallèles pour se hisser au-dessus du bosquet, puis disparaître au zénith des peupliers.

L’oiseau, c’est d’abord et surtout deux appels pour nos sens étonnés : le chant pour l’oreille et le vol pour les yeux.
Préfacer ce livre dédié aux oiseaux, dont le titre insiste certes plus sur le chant que sur le vol mais qui dépasse le cadre un peu strict de ce croquis d’introduction, est aussi, voire plus délicat que de préparer un guide d’ornithologie. Le naturaliste n’a qu’à satisfaire la curiosité de l’amateur d’oiseaux. Le préfacier doit exciter celle du lecteur, lui donner envie de passer enfin au vrai contenu du livre.

À Sarlat, place Auzoies, les oies sont désacralisées. Coulées dans le bronze, elles offrent aux enfants, qui polissent leurs ailes de leurs jambes, l’illusion de chevaucher un succédané de Pégase.

Faudrait-il, comme Ned Land, l’un des trois naufragés qu’a englouti le Nautilus, lassé des énumérations classificatoires de Conseil, le taxinomiste du groupe, simplifier la vision de monde animal en répartissant les oiseaux en deux catégories : ceux qui se mangent et ceux qui ne se mangent pas ? Pour le poète, ce serait ceux qui se chantent – juste retour…– et ceux qui ne se chantent pas.

Dans cette compétition, le rossignol est sur une plus haute branche que l’oie, à qui le pingouin, pourtant bon marcheur, cède le pas.

Ce livre, qui commence quelques pages plus loin, patience, présente deux caractéristiques spécifiques.

L'oiseau en trois mots

Pour ne pas faire de jaloux parmi les éminents collaborateurs que Joseph Ouaknine a réunis autour de ce florilège, je suis allé chercher ailleurs que dans leurs textes quelques éléments de réflexion sur les relations entre les hommes – et femmes – (de plume, bien entendu) et les oiseaux.

Au premier degré, celui du titre, le mot oiseau lui-même, ce condensé de voyelles, se trouve souvent appelé. Soit de manière générique, soit par le biais de noms d’oiseaux (non, ce n’est pas d’insultes qu’il s’agit !). Internet, qui est un formidable oiseleur, rapporte dans son filet plus de trois millions de références lors d’une recherche sur le couple oiseau(x) + poèmes…

Au second degré, celui du contenu, les thèmes les plus généralement évoqués par invocation de l’oiseau semblent être : d’abord le chant, puis les ailes et le vol, les pattes, le bec et le nid, la blessure et la mort.

À noter que si certains oiseaux sont quasi muets  Question : (Pourquoi la cigogne ne chante-t-elle pas ?… Réponse : Pour ne pas faire tomber le bébé !), et si d’autres ne volent qu’accidentellement (coq tombant d’un mur mitoyen après avoir pondu l’œuf objet du litige potentiel…), voire nagent au lieu de voler, toute image mentale spontanée de l’oiseau combine peu ou prou ces trois facteurs : chant, vol et nid.

Le chant de parade ou le cri d’appel : qui piquasse et qui claquette, qui caracoule et qui coqueline, qui chuchète et qui fringote ? L’oiseau a besoin de marquer son territoire, d’affirmer sa forme physique, de séduire sa compagne – c’est elle qui choisit… – et de la fidéliser… C’est très humain, tout cela, et facile à comprendre pour un écrivain, même si la relation amoureuse entre oiseaux est un peu dissymétrique. Les chasseurs de sons, sur leurs sonagrammes, découpent l’enregistrement en phrases (oiseaux prosateurs) ou en strophes (oiseaux versificateurs)…

Le vol : stationnaire, battu, à voile ou plané, énigme cinématique et miracle énergétique qui fit rêver le grand Léonard de Vinci. Non content d’avoir inventé à peu près toutes les figures de voltiges utiles (car à quoi servent le looping et le tonneau à facettes ?), l’oiseau garantit, heureusement pour lui d’ailleurs, en matière de précision de vol et d’atterrissage, des performances aussi pointues que celles de nos plus subtils systèmes de navigation. Pour ne rien dire du mystère des migrations, ces mutations réversibles du destin. Ni du savoir-reculer du colibri bourdonnant que les drones lui envient.

L’œuf et le nid : certains couvent, d’autres pas – ou ils sous-traitent (Coucou, c’est moi…), ou ils construisent une centrale à chaleur exploitant les énergies libérées par la décomposition de végétaux – ; certains sont de minutieux architectes, de courageux maçons, de subtils récupérateurs de matériaux, d’autres au contraire d’ascétiques bivouaqueurs, voire de minimalistes stylites. En fait, c’est du type d’éducation des enfants que dépend le confort du nid : les nidicoles restent longtemps à la maison pour grandir en sûreté et apprendre, les nidifuges sont poussés vers l’autonomie… et la sortie. Là encore c’est très humain comme distinguo.

L'oiseau et les livres

Plusieurs livres, de très nombreux même, ont invité l’oiseau dans le nid de leur titre. Avec ou sans qualificatif différenciant.

Maurice Maeterlinck envoya dès septembre 1908 Tyltyl et Mytyl retrouver, au Théâtre Artistique de Moscou, L’Oiseau bleu pour explorer ensemble le pays du souvenir et le jardin des bonheurs ; l’oiseau avait le vol prudent, qui n’arriva à Paris qu’en mars 1911, juste à temps pour anticiper sur le Nobel de Littérature, qu’en décembre 1911 le lauréat, peu enclin à paraître sur la scène, laissa le consul de Belgique en Suède, Charles Wauters recevoir à sa place après avoir présenté ses plus diplomatiques excuses. L’Oiseau bleu fut converti en film par Walter Lang et Darryl Zannuck pour prendre le relais du Magicien d’Oz… La municipalité de Saint-Wandrille-Rançon, en souvenir de son illustre résident, a baptisé une des ses artères rue de l’Oiseau Bleu ; comme les écrits peuvent voler, le facteur s’y retrouve…

Alexis Saint Léger, lui, attendit d’avoir été nobélisé pour publier, en 1963, Oiseaux. Dans Alexis, il y a ailes… Mais n’anticipons pas. Le travail que vous trouverez plus loin, vers le milieu du livre, vous en dira beaucoup sur la manière dont ce poète perce (je n’ai pas su l’éviter) sans le détruire le mystère de l’Oiseau.

Jules Michelet fit une belle peur à ses contemporains lorsqu’il publia, en mars 1856 un texte qui s’éloignait de son travail d’historien inspiré. Qu’a donc cet intellectuel niveau bac + 7, républicain engagé, et dont la notoriété a survécu à la perte de sa chaire au Collège de France, sous des pressions que l’on qualifiera pudiquement de politiques, à s’intéresser à L’0iseau. L’homme de Vascœuil aurait été influencé par son épouse, et même un peu aidé ?… En fait, à lecture, il est possible de penser que cette vaste méditation, éclose du nid d’un poème de Friedrich Rückert :

Des ailes ! des ailes ! pour voler
Par montagne et par vallée !
….
Des ailes au-dessus de la vie !
Des ailes par delà la mort !

est pour Jules Michelet, au prix d’une parabole mettant en scène un animal mythique, au-delà de l’affirmation de sa croyance en une histoire du monde qui englobe celle des peuples humains dans celle de la vie sur terre, une leçon pratique de lecture des événements par la méthode historique. Les titres des chapitres renforcent cette perspective cosmogénique. Je ne cite ici que les premiers : Mais ne fais-je pas fausse route ? Il ne m’a pas été proposé de vous rendre intéressant, lecteur, de vous prouver captivant, lectrice, l’ouvrage de Jules Michelet, mais bien celui qui commence à quelques coups d’ailes d’ici.

Revenons à nos dindons, comme l’aurait pu chanter Bettina, l’accorte Mascotte…

L'oiseau-symbole

L’oiseau symbolise universellement, on le sait, le monde céleste, et plus particulièrement les états de conscience supérieurs, l’homme éveillé.

Le firmament théologique des monothéistes est peuplé d’anges ailés, préposés entre autre au mouvement des astres et à la conduite des nations – les brûlants séraphins avec leurs trois paires d’ailes occupant le sommet de la hiérarchie –, et dont les chœurs polyphoniques chantent a capella (c’est le moins qu’ils puissent faire !) les louanges (l’ange loue…?) du créateur.

Les olympes et autres montagnes sacrées des polythéistes sont l’aire d’envol des messagers des dieux, du cygne à la grue, du héron au corbeau, du simorgh au hamsa, à moins que tel Mercure les dieux eux-mêmes retirent leur délégation aux volatiles désorientés et se mettent des ailes au talon, pour les remplacer dans leur mission tout en évitant les accidents de chasse.

Les oiseaux ont aussi un langage [2] . Pour le Coran, celui des anges (ce Livre ne fut-il pas dicté par Djibril, archange connu en d’autres lieux sous le nom de Gabriel ?). Pour les romains férus d’auspices, celui du destin. Pour les familiers d’ésotérisme, la manière de cacher un sens sous un autre (Au Lion d’or… Au lit on dort).

Ce n’est pas le langage des oiseaux qui vous préoccupe. Mais de savoir quel langage il est possible de tenir à propos des oiseaux. Alors tournez la page sans plus tarder. Ne survolez pas trop cet ouvrage : autorisez-vous quelques atterrissages, page-de-ci, page-de-la, au gré de votre envie de dénicher les oiseaux rares, ou les connus.

Après Joseph Ouaknine, j’ai dû être le second lecteur de ce livre. Curieux de savoir quels oiseaux avaient été mis en scène, nommé, chantés, invoqués, j’ai établi, à partir du texte, la hiérarchie des nominés. La règle du décompte est la suivante : Le palmarès est par fréquence croissante et ordre alphabétique:

Qu’est-ce qu’elle nous a fait,
La p’tite hirondelle ?
Elle nous a volé
Trois p’tits sacs de blé…


La suite aux pages qui viennent. Il y a du grain… Picorez bien.


[1]

Notes de préparation

Prendre les citations dans d'autres livres, pour ne pas donner l'impression d'avoir des préférences parmi les auteurs ici rassemblés

Se recouper avec le papier publié dans Saraswati

Introduire quelques informations sur le symbolisme de l'oiseau en général et de certains opiseaux en particulier


[2] Lire à ce sujet La langue des oiseaux de Richard Khaitzine chez Dervy-Livres. Il est possible d'écrire à l'auteur :r.khaitzine arobase tiscali.fr