5-Sang Breton, ou le testament d’un homme de cœur.
C’est avec Sang Breton que Michel Bouts semble avoir clos le cycle des œuvres destinées aux adolescents, en composant un récit qui, en référence aux précédents, manifeste deux originalités notables.
Tout d’abord, le temps de la narration n’est pas le présent mythique mais vraisemblable de celui des œuvres précédentes, mais celui de l’histoire. Itinéraires reconstituables, faits-clefs vérifiables, personnages principaux nantis de blasons, de caractéristiques physiques et morales, et d’un état-civil authentifiables, tout a l’apparence de l’invraisemblable vrai dans le contexte qui sert de décor à ces aventures.
Ensuite l’intrigue amoureuse et mystique entre homme et femme, entre homme et Dieu, n’y joue pas un rôle secondaire, contingent, apportant au récit sa consistance tant son absence le rendrait incohérent, mais le rôle principal, essentiel.
Deux cousins, dont les tempéraments se complètent et se rejoindront dans la rigueur de l’engagement et le respect de la parole donnée parcourent, tantôt solidaires, tantôt solitaires, la voie initiatique qui conduit des émois de l’adolescence aux choix de l’âge d’homme.
Le narrateur ainsi dédoublé peut témoigner de sa double vocation et résoudre a posteriori, en la dissimulant dans le passé historique de sa province d’adoption, la tension interne qui l’écartèle.
Il résorbe en dualité harmonieuse la double paternité de Guillemette, l’enfant à naître : si l’un en est le père biologique, et elle portera donc son nom, l’autre lui apportera la re-naissance du baptême, et elle portera son prénom [1].
Chacun des deux cousins, plus jumeaux que des frères, aura charge d’âme et statut de gardien des traditions: l’un, adoubé, épousera Anne et fondera famille, l’autre, ordonné, sera garant du salut du traître repenti, sauvé par ses soins et retiré en l’Abbaye de Boquen.
La dimension pédagogique,elle, n’en est en rien réduite. Au contraire.
D’une part Michel Bouts illustre, par situations successives, comme autant de tableaux dans une fresque construite, en quoi il est fondamental, pour qu’en la personne la personnalité s’institue et maîtrise à la fois l’intelligence, l’intuition et l’instinct, qu’un projet s’en empare et vienne l’habiter de ses contraintes et de ses espoirs.
D’autre part, il met en scène des épisodes relevant de didactiques de nature différente, démonstration, discussion ; découverte, voire distanciation. Il parle numérologie [2], symbolisme. Il pousse le réalisme jusqu’à mettre en chaire de grammaire, à titre temporaire, Messire Guillaume [3], un adepte de ses propres méthodes de cours « Alors, fermant le livre, il substituait à la leçon du jour un entretien familier, qui lui permettait de connaître ses élèves et de former leur jugement. »
Et, plus loin, dans la leçon racontée en flash-back et dont le but narratif est de donner au lecteur les informations historiques permettant de comprendre la partie exotérique de l’intrigue : « il vous faut un fil conducteur, un principe, un guide, qui vous empêchera de vous perdre…c’est l’Hermine…c’est le symbole de la pureté et de la fidélité…elle représente nos princes et leur idéal…si vous gardez cet idéal, quelles que soient les difficultés de la vie vous saurez en triompher ».
Michel Bouts formait des idéalistes pragmatiques…et proactifs.
Il valorisait l’autonomie si elle se plaçait dans le cadre d’une règle, l’initiative si elle était au service d’un idéal. La dialectique de la règle et de l’idéal lui servait soit de compas pour mesurer l’action, soit d’équerre pour évaluer le résultat.
[1] Je puis le révéler dès la préface : Michel Bouts l’annonce lui-même à la première page du livre…
[2] Voir le « numéro » du jongleur-ménestrel Hennequin le Barbu, au sujet du chiffre 1419…
[3] Il l’opposera plus loin aux approches égocentriques « Maître Léon attribuait cette soumission…à son autorité personnelle » et pusillanimes « Léon fit pleuvoir les punitions, puis, devant les mines éplorées ou indignées, les leva. »de Maître Léon.

