4-Les écrits privés : courriers intimes et poèmes secrets

La face cachée de Michel Bouts écrivain, ce sont les traces d’un travail soit méconnu, soit publié de manière restreinte et artisanale, soit demeuré secret dans les sphères privées des uns et des autres.

Travail méconnu, le poème figurant au sommaire d’un numéro des Cahiers de la Quinzaine de 1931, sobrement intitulé « une prière », où il proclame :

Moi aussi j'écrirai un poème en taille directe,
Un poème à la manière de Péguy,
Sans rature ni surcharge,
Un poème délivré de l'odieux brouillon et de l'ordre mort,…

Et qu’il termine en énonçant cette demande, ce vœu dont la réalisation semble avoir guidé ses actes ultérieurs :

L'amour qui déclame et qui n'agit pas.
Faites qu'il puisse un jour agir sans déclamer
.

Il m’a fallu les hasards d’une recherche bibliographique pour trouver la référence de ce texte de jeunesse dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

Publiés de manière restreinte et artisanale, ces poèmes manuscrits réunis sous le titre de Braises [1], avec le sous-titre modeste essais poétiques et un sceau exhibant un chapeau de bouffon encerclé par la devise nec tam stultus quam pareo[2]
Si le style en est élégant et fluide, et la prosodie classique, ces textes n’en sont pas moins des confidences oniriques, au vocabulaire vigoureux, nourries des impressions, doutes et croyances intimes qu’ose s’avouer un homme fait.
Y compris une allusion à Angèle Vannier, qui était une voisine proche et qu’il ne pût pas ne pas rencontrer.
La dialectique de la main et de l’intellect, qu’il avait résolue d’expérience dans ses pratiques pédagogiques, et dont la structure équilibrée qu’il lui avait donnée s’est transposée en tant et tant de ses « enfants », est exposée sans détours dans un huitain que je cite ici en entier.

Main
Main, du cerveau la servante et l’antenne
Quelque trésor qu’il invente ou surprenne,
L’esprit s’égare à cultiver sans toi
Ce don divin qu’au départ il te doit.
C’est grâce à toi qu’il trouve et combine
Avec amour, bijou, vase ou machine.
L’idée en lui se fraye un dur chemin,
Mais c’est de toi qu’elle est éclose, main !

En quatre vingt syllabes, voilà réunis les principes, les procédés et les pratiques d’une éducation qui fit, de ceux (et celles, car nous eûmes sur le tard des sœurs en Gai Savoir…) d’entre nous qui l’ont écouté et suivi, des adultes équilibrés sensibles à la beauté –le bijou-, à la vie pratique –le vase- et à la réalité de notre civilisation –la machine-. également capables de faire fonctionner et leurs mains et leur tête, entraînés à réparer une chaîne de bicyclette comme à renouer le fil d’un raisonnement, à bêcher le potager breton comme à piocher la syntaxe latine, ses « enfants » sont partis dans la vie comme les héros de ses livres : riches d’expériences auto-formatrices (si nos parents nous avaient vus… !) et d’un enseignement acquis sinon dans les formes du moins dans les fonds.

Les thèmes concourants du refuge, de l’anonymat, de la rencontre éphémère, de la brièveté des jours peuplent ces poèmes de manière tantôt allusive, tantôt franche et nette dans le maniement des symboles, mais sans jamais rien perdre de la pudeur native qui caractérise Michel Bouts.

Bien enterré, tout homme est à sa place.
Va donc aider le lierre à reverdir
.

Publié de manière restreinte et artisanale, ce fascicule calligraphié, narrant l’histoire du château de Montauban, illustré par Michel Bouts lui-même, et datant de 1990.
Cette histoire d’un château fort des Marches de Bretagne atteste de l’intérêt qu’il portait aux événements qui se déroulèrent en Bretagne au XV° siècle [3] et est de la même veine, sous certains aspects, que Sang Breton
L’iconographie, dont une des caractéristiques est le choix du dessin au trait, avatar de la calligraphie, est en ligne, si j’ose dire, avec les options retenues par élisabeth Bouts pour illustrer Sang Breton, qu’il s’agisse des vignettes en pleine page ou des culs-de-lampe.
Michel Bouts [4] n’hésite pas à nourrir son récit de rappels socio-historiques, de notions d’héraldique, d’architecture militaire, de réflexions sur la justice, l’honneur et la politique.
Michel Bouts, une fois de plus, a ici recours à l’artifice du dialogue pour rendre plus vivante la présentation des informations.

Demeurés secrets dans la mémoire et les boites à lettres ou à souvenirs des uns et des autres ces courriers qu’il rédigea, sa correspondance avec les anciens du Gai Savoir, pendant une durée qui fût parfois fort longue. Certains d’entre nous ont eu le bonheur de ne pas les perdre…Cette richesse leur demeure acquise.

Disponibles sur le site Internet[5]qu’a construit et que gère Louis Bouts, d’autres documents retrouvés en archive, ou au prix de recherches dans des bibliothèques ou sur d’autres sites [6], et qui viennent compléter la connaissance que nous pouvons avoir de ses convictions, de ses coups de gueule, de ses interrogations.
Une constante de ces écrits est la dualité harmonieuse entre le conformisme apparent aux normes du groupe et une indéniable liberté de pensée transcendant, au détour d’une incise ou d’un sous-entendu fort audible, le discours posé de Michel Bouts. Michel Bouts, anarchiste religieux qui ne nous apprit pas Dieu comme un maître jaloux et redoutable, mais comme un moteur de l’éveil spirituel donc du développement personnel.
Il osa écrire [7] « Si nous n'étions pas chrétiens, nous préférerions mille fois être musulmans ou bouddhistes que rien du tout »



[1] Le 11 février 2003, au Théâtre de l’Atelier, je regardais jouer Claude Rich. La pièce s'appelle Les Braises. Elle évoque la remémoration d’événements intimes vécus par les deux protagonistes, lui et un autre, pendant la dernière Guerre. Cette coïncidence de titres m’a frappé.

[2]pas si bête que j’en ai l’air…(traduction libre)

[3] La liste de références donnée en page III de couverture du fascicule a probablement une partie commune avec celles que Michel Bouts a pu consulter pour écrire Sang Breton.

[4] Il confie dans une lettre au sujet de cette plaquette que « ses dessins ne sont pas tous bons… » et « qu’il a recommencé le plus mauvais ». Assez curieusement, la fiche consacrée à Montauban dans la base Mérimée du Ministère de la Culture est datée de 1992 et semble résumer cete plaquette…

[6] En particulier, vous y découvrirez Michel Bouts veilleur et Michel Bouts vielleur…

[7] Dans l’article cité plus haut et paru dans la revue L’éducateur