3-Les écrits publics : romans d’aventure et jeux de piste…
L’expression par l’écriture, elle, s’est manifestée de plusieurs manières.
La face apparente de Michel Bouts écrivain, c’est l’ensemble de l’œuvre publiée entrant dans la catégorie souvent nommée ouvrages pour la jeunesse.
Avec Jean-Louis dans la vieille forêt, aux éditions scoutes La Hutte, Michel Bouts nous livre une version européanisée, j’allais dire îledefrancisée du Livre de la Jungle. Clin d’œil, la source est explicitement avouée par une astucieuse mise en abîme ; pour probablement être mieux dissimulée : « il tâcherait de faire connaissance avec les autres animaux, comme Mowgli l’avait fait jadis dans la jungle ». Un travail de critique comparatiste mettrait en évidence l’application alerte de bien des schémas mentaux d’un praticien de l’analogie. Chaque animal incarne un caractère : loutre, renard, corbeau, sanglier, putois, belette, blaireau, pie, cerf, castors, ragondins, cygnes –les solitaires comme les grégaires- : une galerie de douze portraits.
Les acteurs sont traités sans indulgence quant à leurs défauts de comportement individuel ou sociétal, mais Jean-Louis, l’éducateur éduqué, arrive par ses interventions écologiques à faire cohabiter sur un territoire commun naturel des êtres vivants qui découvrent, à l’échelle de leur entendement, de nouvelles valeurs et un projet collectif.
Inventorions les titres publiés au Signe de Piste, et aujourd’hui réédités par Michel Gurnaud.
La première version de la Châsse de Saint Agapit [1] est datée de Paris, été 1938. Il s’agit de celle qui met en scène une Patrouille d’une troupe d’éclaireurs. Une version ultérieure, remaniée, aura pour héros une Bannière de la Veille Saint-Michel.
De l’argument du livre, j’ai essentiellement retenu une nouvelle application de la technique du manteau de lumière, chère aux ésotéristes - et bien connue à travers l’énigme de La lettre volée imaginée par Edgar Poe – : comment dissimuler une châsse dans le mobilier d’une église ?- et aussi l’idée –expérience existentielle qu’il imposait à ses « enfants »- d’immerger de jeunes citadins dans un milieu rural et d’observer leurs réactions.
La chasse à la châsse est l’opportunité de comparer, voire d’opposer des systèmes de valeur : enfants des villes et enfants des champs, traditions chrétiennes et laïcité militante. En perdant sa châsse, le village perd son âme et ses habitants leur singularité unifiante.
Au delà d’une illustration des valeurs et usages du scoutisme, Michel Bouts affirme déjà, en une courte phrase, en épilogue, une de ses plus indéracinables convictions ; « …tant qu’il y aura sur cette terre des gens qui ont un idéal…et des jeunes qui savent garder leur jeunesse ! ».
Pied de Biche, écrit entre 1941 et 1944, continue la série. La référence au Psaume 41 [2], en incipit, donne une première piste. La jeunesse d’un enfant handicapé s’y déroule sous les fils entremêlés d’une aventure saltimbanque et de la vie d’une troupe d’éclaireurs, avant de se terminer par un mariage et une profession monastique, association d’événements cruciaux reprise dans Sang Bretonet qui est une des expressions de la tension que vit Michel Bouts et qu’il résout symboliquement en dualité harmonieuse. La troupe est en quête du héros, le héros en quête de son destin. Le destin ouvre les portes des promesses du mariage et des vœux ecclésiastiques.
Un seconds rôle confié à un précepteur donne à Michel Bouts l’opportunité d’opposer les pédagogies de l’écoute active à celles du psittacisme. La phrase finale révèle en clair un de ses principes fondamentaux : « On n’enseigne pas la foi par raison démonstrative ; on l’enseigne en s’agenouillant…. ».
Loups de mer a été achevé à Bazouges en 1956. Le verset introductif est devenu un extrait de l’appel du Navire-école la Montjoye. Le roman associe une préoccupation didactique –l’art illustré de la navigation côtière [3], avez un zeste de stratégie militaire- à une perspective d’éducation nationale – la transmission simultanée de valeurs morales et de savoir faire technologique, via un projet de centre d’apprentissage maritime, tout en les situant sur fond d’intrigue financière et policière avec camouflage écologique. Ici, des fiançailles suggérées en dernière page, juste après une bénédiction de navire…Le thème de la dualité harmonieuse est traité en mode mineur…
Par contre les personnages, adolescents, jeunes adultes, adultes, garçons et filles, ont acquis une épaisseur qui leur manquait dans Pied de Biche, et Michel Bouts s’y montre dialoguiste affirmé, sans perdre sa capacité à la description des scènes. Ces deux caractéristiques se retrouvent, plus affirmées encore, dans Sang Breton.
Ici aussi, la conviction éducative est l’âme du récit.
L’as de Pique [4], dont j’ai dit plus haut dans quelles circonstances Michel Bouts l’avait révélé à ses « enfants », fut publié dans la collection Signe de Piste pendant le deuxième trimestre 1957, un an après Loups de Mer.
Dans le Taro, l’as de pique est l’as d’épées, qui réunit le nombre du tétragramme et le glaive de justice dans la main de Dieu, et réalise la dualité harmonieuse entre le serviteur de Dieu et le chevalier adoubé…
Le thème est celui de la quête amoureuse sans espoir immédiat, en butte aux obstacles que sont les moqueries des camarades de jeu, la projection mentale déréalisante d’un idéal à la Don Quichotte –Roman initiatique-, les agaceries faussement involontaires d’une jeune fille adolescente.
Un théâtre de marionnettes – autre support d’éveil expérimenté par Michel Bouts dès la création du Gai Savoir, comme en atteste le témoignage que notre Ancien, Claude Rich [5], a rédigé pour Sang Breton et qui cite au titre de ses matières préférées « Le français, le théâtre, la musique, le chant, les marionnettes » – offrant ses ressources projectives à l’expression des sentiments et des problématiques intimes [6], est le premier champ d’action clef de l’aventure.
Le thème de la chevauchée vélocipédique, lui aussi exploité dans les années 50 pour ses vertus à la fois physiques et mentales, individuelles et collectives –Michel Bouts professait et prouvait que « Un garçon normal de douze ans doit pouvoir se servir sans peine de tous les outils usuels du ménage ou du petit atelier », et le vélo faisait partie de cette panoplie- , en est le second. Le vélo de l’As de Piques’enfourche comme le cheval de Sang Breton.
La deuxième version de la Châsse de Saint Agapit a été objet d’un dépôt légal au 4° trimestre 1960. L’éditeur, Alsatia, dit la présenter dans « son texte définitif, remanié, modernisé ». La Veille Saint-Michel y remplace le mouvement scout, et l’action se situe cette fois en 1957. Michel Bouts signale en note liminaire qu’il entremêle à une histoire inventée une organisation bien réelle, sur laquelle il se dit prêt à donner des précisions à qui en ferait la demande. En eût-il ?
Ici, la Veille est présentée non pas dans le cadre où je l’ai connue et fréquentée, interne au Gai Savoir que nous désertions l’été, mais dans la perspective plus large d’un « ordre » ayant des missions à réaliser hors du contexte et du calendrier scolaire, missions du genre de celle que je connus plus tard au sein des Compagnons Bâtisseurs [7] entre 1961 et 1963. Michel Bouts en détaille les origines « Nous prenons modèle sur les Templiers, du moins sur les premiers, les meilleurs… » et en explicite certains rituels.
De même qu’il avait, dès novembre 1950, dans les colonnes de la revue L’éducateur, publiée à l'époque par l'Union des Oeuvres Catholiques de France, donné dans un style narratif simple des informations sur l’histoire et le fonctionnement des Gai Savoir successifs, Michel Bouts utilise cette seconde version pour témoigner d’un aspect de sa capacité d’invention pédagogique qui assumait, pour lui, son besoin de dualité harmonieuse : être à la fois le père de famille et le prieur de l’ordre.
Sang Breton tient une place à part dans cet ensemble, qu’il clôture. Je le présente donc isolément, et plus loin, voulant auparavant introduire quelques exemples, très différents de ce que sont les précédents récits, des autres écritures de Michel Bouts.
[1] Le « vrai » Saint Agapit est le 64° Pape et tint les clefs de Saint Pierre à partir de 635 …Lui sont dédiés le duomo de Palestrina (cité de naissance du musicien éponyme, qui y fût organiste ; il y fut martyrisé en 636), et une commune québécoise. Statue en l’église Saint Sulpice de Plasne (Eure), pèlerinage le 18 août, et reliques en l’église Saint Maurice de Martaizé (Vienne). Fête le 22 avril (consulter www.carmel.asso.fr)
[2] Comme une biche languit après l’eau vive, ainsi languit mon âme vers toi mon Dieu…La traduction proposée ici du texte latin diffère de celle de l’édition Alsatia qui, elle, parle d’un cerf. Le livre ne s’appelle pas Pied de Cerf…
[3] L’Espadon y est présenté comme sur une planche de dictionnaire, avec la localisation des éléments de base du gréement et de l’accastillage. Le combat naval entre la Morgane et l’Espadon est l’objet d’un schéma explicatif de la manœuvre finale.
[4] Le titre n’est pas protégé. On trouve bien d’autres d’autres As de Pique, par exemple dans la collection Le Masque –H.Holt, n° 213- ou chez Dargaud en BD ou même chez Graeme Allwright.
[5] Entré au Gai Savoir à Neauphles-Le-Vieux en 1942, année de la création de l’école, Claude Rich en fut un des touts premiers élèves. Comme le stipule la phrase célèbre « on ne présente pas Claude Rich,né à Strasbourg le 8 février 1929 … ».
Dans l'émission "On ne peut pas plaire à tout le monde" , le 31 janvier 2003 à 22 h 55 sur FR3, Claude Rich était invité avec Ségolène Royal, Luc Besson, et quelques autres. Lors de l'interview de Sègolène Royal, à la suite d'une réflexion de Dieudonné concernant l'action de la ministre contre le bizutage, Fogiel l'animateur demanda à Claude Rich ce qu'il pensait du bizutage ; il répondit "Je n'ai pas été bizuté dans ma jeunesse, j'étais dans une toute petite école tenue par un Monsieur et une Dame,et qui ne comptait que 12 élèves. L'école s'appelait Le Gai Savoir."(Rapporté par Michel Gurnaud)
[6] Et par ailleurs à la fois moins coûteux en matériel et autres investissement que le théâtre vécu en troupe, même d’amateurs, et compatible avec le travail d’écriture du scénario par les marionnettistes eux-mêmes…
[7] Les Compagnons Bâtisseurs travaillaient, au sein de Cotravaux, à la (re) construction de l’Europe. Une équipe de compagnons, dirigée pas un maître assisté d’un aumônier et de deux maîtresses de maison (deux mères…) prenait en charge trois semaines de travail sur un chantier de travaux publics (terrassement, maçonnerie, charpente) au service d’une collectivité le plus souvent religieuse (paroisse, monastère,…).

