2-Le Gai Savoir, microcosme et lieu d’expériences d’éveil
Sur la couverture qu’il a composée pour Sang Breton, notre camarade Michel Faure [1]a
su faire apparaître avec son propre talent de dessinateur des signes
visibles, bien qu’allusifs et codés, des pratiques symboliques aux
quelles Michel Bouts nous a ouverts.
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La pierre longue surmontée d’une croix se dresse sur
la route de Bazouges à Combourg. Elle est le signe de la continuité
entre deux séries de mystères, les païens auxquels nous fûmes associés
dans des cérémonies telles que le tirage des joncs la nuit de la Saint
Jean d’été ou la création en musique d’une aire de terre battue, les
chrétiens auxquels nous participions en chantant complies dans la
chapelle établie dans un des bâtiments de la propriété ou en défilant
en congrégation, chanteurs avec aube et croix de bois, sur le mur
d’enceinte du Mont Saint Michel au Péril de la Mer. La bannière brandie par un des héros est celle de la
Veille Saint Michel, mouvement d’inspiration bien plus templière que
scoute –une forme d’ailleurs de retour aux sources- , dont Michel Bouts
était le Grand Maître fondateur. Y appartenir, être intronisé Veilleur,
résultait du succès à des rituels de passage plutôt exigeants –fort
éloignés des tristes bizutages de certaines écoles - et de
l’acceptation du candidat par les autres membres. Ayant été coopté, et
ayant juré le secret de rigueur dans ces sociétés, je n’en dirai pas
plus, sinon que l’épreuve du silence érémitique m’a préparé à d’autres
situations de réflexion solitaire et de silence accepté. Je signalerai
simplement, plus loin, l’existence dans son œuvre écrit de deux
variantes d’une même intrigue romanesque [2], par substitution d’un groupe de veilleurs à une patrouille scoute. Les sabots sont l’insigne caché, l’uniforme terrien des enfants du Gai Savoir, à mon époque du moins. Ils matérialisaient pour nous quelques principes essentiels dans l’éducation à laquelle nous participions. Tout d’abord, signe d’égalité humaine entre ruraux et citadins, aisés et modestes, tous ainsi les pieds bien ancrés dans la terre. Ensuite, moyen de distinguer le dedans, d’où ils étaient proscrits, du dehors, où ils faisaient obligation. |
La plume fichée dans l’encrier rond, et dont les
proportions hors du commun attestent l’importance symbolique, tel le
valet de deniers du Taro de Marseille
ou certain personnage au linteau du tympan de Vézelay, est allusion au
rôle de l’écriture dans la vie de Michel Bouts. L’écriture moyen
d’expression personnelle, certes, mais aussi technique omniprésente
dans les travaux qu’il nous donnait. A noter les caractéristiques
esthétiques de sa propre écriture, largement répandue en marge de nos
propres textes où il s’appliquait à de réelles corrections commentant,
enrichissant, valorisant nos copies, et dont je retrouve avec émotion
certaines composantes graphiques dans la mienne, comme s’il m’avait
imprégné d’une structure gestuelle exprimant la joie de former les
lettres. A noter aussi les cérémonials associés à l’encre et à la plume
dans la vie de la classe : remplir les petits encrier à partir du grand
dont la liqueur violette me semblait être le sang des mots à naître,
tailler au canif notre outil personnel dans une plume de volatile ou un
tube de roseau, s’appliquer à composer des pages propres et équilibrées.
Le livre ouvert sur le lutrin,
avec ses signets colorés, atteste lui de l’importance de la lecture,
collective ou personnelle, de la parole transmise, dans la vie de
l’école. Non seulement Michel Bouts nous encourageait à ouvrir et
terminer des livres dont le contenu aurait pu sembler à un inspecteur
d’académie assez éloigné du cadre du programme, mais encore il nous
lisait lui-même des ouvrages, dont les siens. Nous allions le soir
après dîner nous asseoir à nos place dans la salle d’étude pour une
leçon de parole, rythmée par de menus raclements de pieds et, en
mineur, le bruit des pages du cahier tournées par Michel Bouts le
récitant, auteur de ce mystérieux livre qui, pour nous, à la fois en
est un, puisqu’il y a intrigue, personnages, rêveries promises, et n’en
est pas un non plus, puisqu’il n’est pas imprimé comme se doit de
l’être un honnête ouvrage de bibliothèque. En 1953, l’As de Pique nous fut ainsi dévoilé, dans une version originale unique puisque entièrement orale.
[1] Né en 1947 à Paris. Michel Faure a à son actif plusieurs dizaines de titre de BD, dont entre autres L’étalon noir, Les fils de l’aigle, L’île au trésor et la série L’ange…Il est aussi peintre et sculpteur. Il entra en 1958 au Gai Savoir.
L'illustration
ici mise en vedette n'est pas la couverture officielle de Sang Breton,
mais un des derniers projets au sujet duquel nous avons échangé nos
points de vue. Il s'agit donc d'un «dessin original».
[2] La châsse de Saint Agapit

