pa_ss_ag_es
Une préface ? Passage vers l'œuvre ? Et si l'œuvre est elle-même passage ? Du moins par le titre qui la distingue. Faut-il au préfacier, lecteur présumé modeste et attentif, se borner à passer la main à l'auteur ? Dans le dos ? Les flatteries ne sont pas de mise. Dans le jeu des mots ? Il y a toujours avantage à la banque, et la banque des mots n'a que faire de nos modestes placements.
Passages évoque les ruelles couvertes entaillées entre deux concrétions d'édifices. Les cheminements de l'agonisant de la fin de vie au début de la mort. Les citations extraites de la carrière d'un auteur pour d'exégétiques échafaudages. Les gués où s'aventurent de craintifs voyageurs accrochés à leur ânesse. Les failles entre les banquises que baptisent les explorateurs de latitudes. Les droits que confère la tradition à fouler l'herbage d'autrui.
Selon les circonstances, passages sont arcades, guichets, et poternes, portes, passerelles et galeries, coursives, sentiers et pertuis.
Ici, sont passages à la fois images prises en passant et légendes formulées en passant l'image sur l'écran qui les fige. Afin de leur rendre vie, mouvement, intime intention.
Vingt trois poèmes en prose disant la vision d'une voyageuse. Intuitions, prémonitions, prédictions. Complétant la vision initiale, telle que l'image l'expose, par une vision différée telle que l'image la renvoie. Ces textes écrits et composés sur des segments d’images des années 1976-1986, que des dizaines de milliers de kilomètres séparent, arrivent à point nommé pour dire la transition.
Légende est le mot souvent donné au titre d'une image. Certaines sont objectivement énonciatives, telle par exemple le marché aux fleurs de Grisy-Suisnes le jour de la fête des roses, d'autres descriptives qui annoncent les plus belles roses de la Brie exposées au choix des acheteurs, d'autres plus symboliques parlant de ces rosières qui ne craignent pas de se blesser les doigts pour offrir leurs trésors.
Quels passages aurait proposé Christine Guilloux entre d'un côté l'image de ce marché aux roses peuplé de jeunes femmes en corset-corsage, de rosiéristes au joues coupe-rosées et de paniers d' (r)osier débordants de fleurs auxquelles il ne manque que l'odeur pour être perçues roses en leur splendeur, et de l'autre côté le visiteur de passage échappé d'une contrée inconnue et arrêté sur image ?
Elle aurait imaginé une histoire. Déchiffré une légende. Inventé un conte de faits à faire et défaire. Déroulé la pelote d'un récit aussi menteur qu'une tranche de vie et aussi véridique qu'un lambeau de rêve. Fantastiquement réaliste et réellement fantasmagorique. Elle nous aurait fait visiter les racines du rosier, les obsessions de la rosiériste, les contractures du panier. Elle aurait donné la parole à un devin né à Ispahan pour déchiffrer en une mancie pensive le froissis des pétales. Elle aurait fait détour par le bois de rose et ses veines d'odeur. Par le quartz rose et ses arêtes douces au chakra du cœur. Par le flamand rose hiéroglyphique et son double sémantique le soleil rouge et sa chaleur.
Égarements ? Les roses de Christine Guilloux seraient plutôt de Lyon, au cœur de Lyon, dans les traboules d’un certain jardin botanique des pentes de la Croix-Rousse. Ou encore de Saint-Merd-les-Oussines.. Les roses de Christine Guilloux s’étalent, ici, des côtes du Pacifique aux côtes de la Méditerranée sans s’effilocher dans les îles d’Hawaii ou celles du Japon. Égarements ?
Au premier niveau de lecture, les images de Passages sont celles que n'importe lequel d'entre nous peut maintenant rapporter d'un voyage. Et même d'une exploration d'une banlieue proche, d'un site urbain, rural ou industriel accessible à qui sait s'arrêter pour regarder, et fermer un peu les yeux pour voir. Car le voyage est plus état d'être que mouvement.
Au second niveau de lecture, l'interprétation qu'en donne Christine Guilloux peut paraître loin du texte de l'image. A première vue. Mais peut-on à la fois rester l'œil collé aux détails du tracé et prendre le recul requis pour transformer la carte en une autre carte qui partagerait le même territoire ? Voir du dessous des cartes ? Voir du dedans des cartes ? Video, ergo sum, Descartes ! L'étonnement de la découverte est bien que découvrir est avoir une vue autre de ce que l'apparence méticuleusement dissimule.
Une particularité de cette œuvre est donc peut être la distance entre image et texte. Autrement dit, le passage qui relie chaque verset-photo au répons-texte qui l'accompagne est l'énigme que doit résoudre le lecteur pour traverser l'espace qui sépare l'un de l'autre. Le texte associé, qu'il soit évocation, méditation, narration, n'est qu'allusive description, lointaine explication, accidentel commentaire. L'essentiel est ailleurs que dans une traduction qui se voudrait fidèle. Qui déambule dans le texte doit faire effort pour revenir de mémoire à l'image ; qui parcourt l'image ne saurait guère imaginer sans erreur le texte. Redondance nulle. Correspondance décodable. Concordance étroite. Danse harmonieuse de couples à la fois dissemblables et assemblables.
Tous ces passages que la parole se fraye entre les images plates d'une réalité figée, drapée dans son objectivité picturale, et le magma d'images mentales né d'une éruption contemplative, tous ces passages à leur tour convergent. Vers quelle tour ? Vers quelle pyramide ? Vers quel passage vertical nous suggérant de changer de plan ?
Empruntez ces passages, laissez-vous porter par vos pas, sages ou pas, et regardez le zénith.
Jean-Pierre DESTHUILLIERS, poète, assembleur du dedans et du dehors, explorateur de passages, dépasseur des apparences du monde...

