morgeline pour ma veuve
Je m’appuie au marbre de l’âtre
Avant celui ornant ma borne
Dans une allée du cimetière.
Michel Martin de Villemer
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Publier Michel Martin, dans une collection qui est une des activités éditoriales de l’association La Jointée, association dont il est co-fondateur et à qui il fit un merveilleux apport en nature - le titre d’un de ses ouvrages [1] - est pour moi, pour nous, à la fois le règlement partiel d’une dette amicale et la reconnaissance de la qualité de son œuvre. Cette œuvre, et toute son œuvre. Ce livre en effet est le dernier à ce jour d'une longue cordée de titres dans laquelle s'entrelacent trois torons essentiels :
Est-ce un hasard si les titres du troisième ensemble ne sont pas des substantifs isolés, mais des locutions nominales, d'ailleurs difficilement résolubles du fait du jeu de mots visuel ou verbal qu'elles incluent : en échange de tant, voie sans issue, cartes sur table, stridulations de cri haut, mortes lignes pour ma veuve. Pour suivre les entrelacs de la Morgeline, ou telle la veuve explorer les jardins clos de l'étrange quotidien de Michel Martin, je vous proposerai, chère lectrice, cher lecteur, de traverser quatre portes successives.
Michel Martin, de Villemer à outremer, et retourMichel Martin, certes, l'état civil l'atteste. Mais pourquoi de Villemer ? Parce que… de Villemer. Villemer est un village l’Aillantais, dans l’Yonne, qui pèse 400 hectares, 260 habitants, se nommait Villamaris en l'an de grâce 869, et fut comme tant d'autres fortifié dans les années 1400. Michel Martin y naît en 1933. Les petits travaux de son adolescence s'appellent fenaison et bottelage, battage et blutage. Dans cette extrace paysanne, nourrie par une curiosité naturelle pour traditions en rupture de ban et la geste des manières de faire des petits métiers perdus des arcandiers, s'implante la première et primordiale des racines de son écriture. Monté à Paris pour ses études secondaires, il rencontre en 1949 au Lycée Lavoisier un professeur de lettres hors du commun, le pésan Maurice Fombeure [2] . Il noue rapidement avec lui une relation qui, ancrée dans le décor de Lipp, des Deux Magots et autre lieux mythiques, et les aphorismes Fombeuriens, dure jusqu'au décès de l'aîné. Elle survit dans les nombreuses conférences et témoignages consacrés par Michel Martin à celui qui osait dire en sa brasserie-repaire, diététiquement incorrect : l’argent liquide, c’est fait pour boire. Dans cette amitié filiale, renforcée par la fréquentation régulière des poètes du mercredi et l'écoute active de leurs échanges, s'établit la seconde, et loin d'être secondaire, des racines de son écriture. Troubade [3] à Madagascar, donc apprenti troubadour, puis cadre dans une société d'import-export, formé sur le tas, il commerce dix ans dans divers pays du Sahel, et jusqu'à 1988 y effectue de réguliers retours. Dans cette expatriation devenue acculturation, et fortifiée par son affectueux intérêt pour la vie des gens au quotidien, et plus particulièrement des petites gens, s'affermit encore une autre des racines de son écriture. Comment écrire l’ordinaire de la vie en convoquant des mots raresLes titres des ouvrages de Michel Martin révèlent son goût pour les mots d’emploi restreint et souvent polysémiques par ancienneté d’usage, donc favorables à la conjonction des mystères du langage et de la banalité de la vie. Explorateur des friches lexicales, écouteur de patoisants, raviveur de vocables décatis, éveilleur de mots-aux-bois-dormants, il est certes plus enclin à l'archéologisme qu'au néologisme. Amoureux de ces vocables agonisants ou menacés dont son oreille sensible perçoit les derniers souffles, il refuse leur décadence, leur déchéance, leur décès. Il ne s'institue pas médecin des mots imaginant de savants protocoles thérapeutiques, mais plus modestement rééducateur. Michel le rebouteux les remet en marche dans la procession des termes sur les chemins de terre de ses poèmes, leur fait chanter laudes et rogations, leur offre même au terme du parcours nouvel envol au risque de l'azur. Et cependant jamais ces mots, qui vaudraient dans certains jeux de lettres un avantage numérique certain à qui les jouerait, ne semblent mis là pour faire joli, bizarre ou savant. L’ésotérisme authentique du poète est ailleurs que dans les vocables qu’il enchâsse dans ses phrases. Phrases simples, dont la syntaxe fluide coule comme de source. Pour ce qui est de cet ouvrage, j’ai choisi d’isoler dans une annexe reportée en fin de volume [4] ce que j’ai nommé l’index des mots rares et insolites . Pourquoi Michel Martin désincarcère-t-il des mots souvent presque perdus avec le dernier souffle des anciens qui les prononçaient naturellement, sans affectation, pour dire simplement les choses de la vie ? Pourquoi fait-il passer à d’autres mots des frontières de sable et d’océan, pour qu’ils immigrent en notre territoire poétique, et viennent féconder de leurs musiques ultramarines notre élan langagier ? Pourquoi exhume-t-il des usages et coutumes de son terroir ces vocables catalogués dans les dictionnaires-musées à la rubrique Vx, C’est pour nous rappeler qu'ils furent prononcés, qu'ils eurent sens et musique, et que désuets ou oubliés ils demeurent dans la mémoire de notre langue, que nous avons pouvoir de les réveiller, de leur rendre leur souffle sous la nôtre... C'est ainsi qu'il les aime, avec hardiesse, avec pudeur, qu'il joue à les conjoindre en d'insolites et logiques épousailles. Souvent noces de similitude sonore : la vinée avec la vigne, les lampyres avec les lucioles, les mélopées avec les ripopées, la filoche avec le mioche, le marbre et l’âtre. Et sans trop insister, délaissant le galochage de la rime pour le pas glissé de la juxtaposition. L’exploration systématique des séries, ou la créativité par association de motsUn grand nombre des textes ici rassemblés ont en commun d’être construits comme le ferait un musicien contrapuntiste mettant en perspective sonore de nombreuses variantes d’un thème, ou un explorateur minutieux faisant le tour d’un site pour en observer le plus d’aspects possibles sous divers éclairages. Ainsi, Michel Martin encyclopédise les cortèges de funérailles, les lueurs de la nuit, les vêtements des métiers, les eaux selon leur source, les lignes que l’on consulte, les bulles que l’on enferme, les armoires et leur cargaison, les perches de tout acabit, les simulacres en leur mensonge, quelques combiens en recensement, les taches sur les peaux, les bocaux de l’herboriste, les enfilades et empilades, les portes de Paris, les ors de toutes couleurs, les ingrédients de l’imprimeur, les métamorphoses nébuleuses, les plateaux pour le service, les mobiles d’après l’usage, les gestes manipulatoires, les éléments des escaliers, les avatars de la lumière, les relations d’appartenance, la grande famille des lieux où boire, le phylum des arbres nourriciers, la bagagerie des aventuriers, les roues des métiers artisanaux, la folle variété des grains, l’inventaire des alcools sacrés –ou réputés tels-… Les séries ici détaillées sont autant de machines à analogie. L’énumération commentée engendre, par rapprochements et recoupements, mise en parallèle et mise en croix, aller-retour de l’abstrait au concret, un tissus serré et souple à la fois qui vient, simultanément, dissimuler et mettre en valeur une vision en kaléidoscope, presque anamorphique, de la réalité quotidienne. Immédiatement intelligible cette écriture, comme tout vin de bon aloi, laisse en bouche des arômes secondaires, une fois le texte lu dans son intégralité, en respectant le temps de latence nécessaire à l’imprégnation poétique avant que de tourner la page vers un autre. L’échantillon lexical ordonné se mue en arc-en-ciel de significations, les tranches de vie ainsi raboutées composent une potentialité de destin, les souvenirs récupérés et enchevêtrés selon la logique du poète créent une mémoire partageable, à la fois improbable et certaine. Puis, c’est le cas du préfacier, et ce sera je l’espère celui de l’amateur relisant morgeline pour ma veuve sans respecter l’ordre numérique de distribution du courrier, commence la perception de l’émanation lente des arômes tertiaires. Le thème discret des fins dernièresCe troisième niveau de signification, note de fond après les notes de tête et les notes de cœur, progresse en nous, non comme une onde de choc tumultueuse, douloureuse et brutale, mais comme la lente et sûre et douce infiltration d’une nappe. Michel Martin nous dessine son chemin de vie passé, en référence aux incertitudes certaines des lendemains encore à venir. Il le trace avec une simplicité qui n’exclut ni la finesse des allusions aux sensations heureuses, ni la reconnaissance pour les vivants qu’il fréquentât, ni la joie d’avoir vécu des situations insolites et aventureuses. Outre le titre même du livre, dans lequel il parvient à marier son amour du mot rare à sa capacité à user du mot juste, à manier avec habileté les doubles sens sans dévier de son propos, à parier sur la capacité d’étonnement et d’empathie de son lecteur, de nombreux textes posent sans détour la question des fins dernières. Pas de manière désincarnée. L’élève de Maurice Fombeure est, lui aussi, un poète en viande. Il appelle les choses, les sentiments, les gens par leur nom. Si la chaine de caractères mort n’apparait que sept fois dans ce livre, bien d’autres des mots qui pavent ce passage y sont tout autant écrits en toutes lettres. Incinéré et trépassé, enterré et s’en est allée, ordonnateur et sonneur, cortège et accompagnement, proie et curée, accidenté et suicidé, orgue et morgue, au moins quatorze termes placés sans ambigüité dans le bref poème liminaire. Michel Martin nous interroge sur notre propre destin. Il a commencé à récapituler le sien. Sans manifester de révolte outrée, et avec ce qu’il faut d’humour et de courtoisie pour demeurer souriant, et debout, même si, tel l’échafaudage, l’homme est à la fois provisoirement vertical et matrice d’une œuvre qui lui survit dans la mémoire amicale des hommes de bonne compagnie. Non pas la mort-absurdité, non pas la mort-remise-à-zéro, mais la mort-passage-mystérieux. L’horizon est ligne de combats Entre l’existence et l’éternité, Hélas le Passage de cette ligne Est plus dur que celui de Équateur A vous de lire, maintenant, [5] et d’oublier cette préface , que j’espère soluble dans le reste de cet ouvrage. |
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[1]
Michel Martin, Jointée, 1983. Voir à ce sujet la lecture que j’en ai fait dans le numéro 99 de la Revue de l’ACILECE, qui est aussi le numéro 00 de jointure. Le thème discret de Morgeline pour ma veuve s’y trouvait en gestation.
…Mais, plus encore, n’est-ce pas méditation sur la mort qu’esquissent sans esquive des strophes, parfois allusives :
Cet arbre aussi est symbole de planches…
Et souvent claires et directes :
A différentes enjambées…
[2] Michel Martin raconte lui-même certaines scènes de sa vie de jeune poète, Avec Maurice, Paul, Armand, Angèle et les autres. Voir in jointure n°1, printemps 1984, pages 50 et 51.
[3] Troufion, troupier…Michel Martin a déteint sur moi !
[4] Aller en page 125 . Le lecteur me pardonnera mes choix, certains des mots hors index pouvant le questionner, et certains dument indexés lui faire murmurer mais tout le monde sait ça…

