...Être...Poëte...Aujourd'hui...
être
d’abord
- Se réaliser dans une activité ambiguë par un travail de distanciation ;
- s’endormir pour s’ouvrir aux caresses esquissées de
l’inconscient, aux couleurs imperceptibles de la nuit, aux murmures
inaudibles qui s’évaporent de l’incertitude des tréfonds ;
- s’éveiller, dans un sursaut de communication, pour accueillir les gestes de la vie, les mouvements de la conscience, les cris qui condensent l’angoisse du réel.
ensuite
- Apporter la parole à la table du banquet de l’écoute ;
- composer le texte comme cristaux de pensées germant sur la rétine du lecteur ;
- traverser les murs de l’indifférence au poème.
enfin
- N’avoir peur ni des mots ni des espaces qui les bornent et les créent ;
- reconnaître à leur chant les autres poètes dispersés dans les
humaines tribus de tous totems, de toutes couleurs et de toutes langues ;
- exister unifié sous le triple signe du rêve, de l’aventure et de la vertu.
poète
d’abord
- Témoigner du
mariage des deux spirales
qui engendreront la
tension intime du poème, les sons pour engrosser la plate mémoire,
jouir aux jeux incandescents du souffle et du silence, le sens pour
encercler d’or natif l’absurdité, orner de gemmes hyalines la banalité,
couvrir de nacres humides l’originalité ;
- préméditer le crime fondateur qui poignarde les syntaxes sacrées,
égorge les figures du discours, écartèle la phrase pour en recomposer
les membres autrement ;
- inventer les maillons manquants dans la chaîne des symboles, le collier des correspondances, le bracelet des métaphores.
ensuite
- Travailler l’écume foisonnante des projets de textes du poème en
expérimentant cent arrangements également possibles ou impossibles ;
- travailler encore le remous des textes du poème en comparant dix trajets également probables ou improbables ;
- travailler encore et encore ne retenir que le poème certain, cri purifié, improvisation méthodique, aveu authentifié.
enfin
- Extraire la parole concrète des lexiques abstraits ;
- sublimer du nouveau en chauffant du très vieux ;
- précipiter du sang en projetant de l’eau.
aujourd’hui
d’abord
- Rester ancré aux rochers souillés de ce monde et assumer sa
réalité parfois insoutenable : nous parlons des étoiles et savons les
ghettos, nous chantons la vie et savons les massacres, nous exaltons la
fraternité et savons les génocides ;
- accepter que s’engager dans l’affrontement avec les mots
n’économise pas la nécessité de prendre parti dans la bataille au sujet
des idées qui rampent dans la peur brune, des actes qui s’insinuent
dans la lâcheté molle, des omissions qui gangrènent l’indifférence
transparente ;
- comprendre que lutter contre les ténèbres implique le risque de se brûler aux feux que peuvent allumer et nourrir les fragiles lumières de l’espérance, de l’amour et de la raison.
ensuite
- S’approprier les moyens que les techniques nous apportent, quitte
à les détourner au service de notre art, au lieu d’en prendre peur et
d’en dévaluer les potentialités ;
- contribuer à leur transformation en nous souvenant qu’ils sont
création d’une créature assumant le péché initial de la connaissance,
et qu’il nous appartient de les baptiser dans les eaux de notre passion
d’écrire et de parler ;
- leur imaginer et assigner de nouveaux usages, accomplissant ainsi notre vocation inventive.
enfin
- Vivre avec vivacité, poète parmi les vivants poètes ;
- honorer l’assemblée des disparus, en prêtant notre voix à leurs écrits ;
- attendre dans la patience l’enfant poète déjà conçu mais encore inconnu : il saura transformer le monde.
Ce texte est la variante écrite d’une intervention faite à deux reprises :
-La première fois en 1993 à la mairie d’Ezanville à l’occasion de la cérémonie de remise d'un prix organisée conjointement par l’association l’Avilar, André Ombreuse et L’APF (éditions Jean Grassin) ;
-La seconde fois en 2002 au théâtre Molière, lors de la table ronde entre Alain Castets, Jean-Pierre Desthuilliers, Pascal Dupuy, Thierry Sajat et Vital Heurtebize organisée par Isabelle Normand dans le décours des festivités du centenaire de la Société des Poètes Français, sous une forme un peu différente car destinée à engager un dialogue avec la salle.
Une autre version écrite a été publiée dans la revue jointure comme le cap du numéro 42.

