période verte : 1952 / 1954


Autopotrait 1953

auto portrait à la bougie
Henri Landier
[*]

Cette période de la vie d'Henri Landier commence au moment où il quitte les Beaux Arts, en septembre 1952, et celui où il embarque comme pilotin, en décembre 1954, sur le Marcel Schiaffino.

Succinctement décrite dans en mer avec Henri Landier, de Dominique Le Brun, elle est analysée au chapitre éponyme de la biographie composée par Jean-Pierre Guicciardi, le peintre rebelle, pages 23 à 42.

En un peu plus de deux années, il exécute environ cent-vingt toiles, plus de quatre cent dessins, et après sa rencontre avec Roger Lacourière, une vingtaine de gravures, ses premières.

Si l'on a pu donner le nom de période verte à sa création picturale des années 1952-54, c'est évidemment en raison des teintes dominantes qu'il a employées.




œuvres d'avant


La route
Les roulottes


La route


Huile sur toile, 1953, 54 x 73 cm
Autre titre : les bohémiens

La route 1953

Que puis-je voir ?


La scène est sous la lumière verte de la lune pleine. Une route claire, tracée comme un paraphe montant, arc-en terre reliant le coin inférieur gauche au milieu du bord droit, sépare les eaux de la nuit en deux masses inégales ; la masse céleste privée d'étoiles, et la masse terrestre peuplée d'ombres.

Sur la route, au centre, une roulotte dont un homme guide le cheval. Elle suit d'autres personnes dont la file s'enfonce droit dans la nuit. Derrière la roulotte, un homme debout, et qui marche un peu courbé, un peu voûté, les mains dans les poches. Autour de sa silhouette, le chemin s'éclaire, et l'homme semble flotter sur son ombre portée. Seule la face arrière de la roulotte se trouve dans la lueur rasante de la lune.
Un arbre noir matérialise la berme, s'élève tel une colonnette arquée jusqu'au zénith, et pourrait être réversiblement un éclair de foudre noire venant frapper le sol.
Les volets clos de la roulotte, sa cheminée sans traces de fumée, le falot rouge qui la signale, et que l'homme semble regarder, en font un espace massif de sommeil qui contraste avec le mouvement de la caravane.

Que ressenté-je en regardant ?

Mises à part de toutes petites touches de rouge sombre, cette construction de couleurs en nuances de verts et de bruns éveille en moi une impression que j'ai éprouvée en contemplant le spectacle de la mer basse sur les rochers tapissés de varech du platier du pays de Caux, à la fin de la nuit, dans l'heure précédant le lever du soleil : le calme puissant du lent mouvement de la vie.
La caravane flotte sur la route telle une péniche sur son canal, auréolée d'un sillage tranquille. Les postures, tant des hommes que des chevaux, révèlent l'aisance d'un effort régulier, économe de moyens, démarche appliquée qui permet les longues progressions.
La roulotte contient tout ce qui ne possède point sa propre force motrice, ou dont l'énergie doit demeurer en sommeil.
Pendant que, dans l'espace vertical de la réalité, la caravane se laisse attirer par son apex, son point de fuite, dans l'espace plat de l'imaginaire, toile dans la toile, sa projection agrandie imprime le souvenir opaque de son passage.

Quelles associations symboliques cette image appellent en moi ?

Les véhicules sont considérés comme archétypes des manifestations du moi. La route est la figure du destin. L'ombre matérialise le voile qui dissimule le secret intime. La lune est vue comme le luminaire qui préside à la conception, aux prémisses de la naissance, aux meurtres aussi.
Alors je m'imagine jeune homme quittant les miens, n'emportant dans l'espace clos et un peu maternel d'une roulotte que les composantes déjà devinées, encore inconnues, de ma personnalité, et décidé à aller, à la fois réfléchi et inspiré, au bout de ma propre destinée. Pour cela, je vais devoir meurtrir, j'ai déjà meurtri certains liens.
Cet état de conscience, que je pourrais exprimer par des mots si je savais de qui me faire écouter, je me découvre la mystérieuse capacité à le mettre en image. L'image pour moi n'a pas pour fonction d'illustrer un propos, une intuition, un désir. Elle est ce désir, cette intuition, ce propos. Je me jette directement dans l'image, et je suis à la fois la caravane sur la route et cet homme qui la suit. Je construis cette image comme je me construis moi-même. En peignant. Directement.


Les roulottes


Huile sur toile, 1952, 60 x 73 cm
Autre titre : les roulottes au ciel vert

Les roulottes 1952

Que puis-je voir ?


La scène est éclairée un peu comme du dedans. Le tableau associe deux bandes horizontales d'égale surface. Elles sont connectées par deux arbres onduleux, comme deux meneaux torses suggérant une fenêtre. Celle du haut ne contient aucun sujet ni objets discernables, sauf les cimes des deux arbres. Celle du bas concentre les différentes composantes de l'œuvre.

Les éléments figuratifs tassés dans la partie basse composent une scène nocturne : deux roulottes en stationnement, alignées mais de construction différente, peut-être une troisième à droite de celle du centre, en foncée dans l'ombre ; un chemin oblique s'insinuant entre l'avant d'un véhicule arrêté, qu'orne la signature du peinte placée en un lieu inhabituel, comme si elle participait à la composition, et un banc public sur lequel un homme étendu dort.
La roulotte située à l'arrière-plan a un toit cylindrique et montre une face dans les tons de vert, alors que celle du premier plan, la seule entièrement visible, est couverte d'un toit à deux pentes, peinte en tons de rouge et ses volets à persiennes laissent deviner une lueur intérieure qui se projette sur le sol d'une autre allée : elles gisent parallèles, à la fois associées et dissemblables.

Que ressenté-je en regardant ?

Rien d'oppressant ni d'inquiétant pour moi dans cette halte nocturne. Dormir à la belle étoile dans un sous-bois est un abandon aux forces cosmiques que j'ai déjà partagé. Le ciel que cette toile propose comme firmament au dormeur n'est ni opaque ni homogène. Il est pailleté de fines taches claires, qui ne sont peut être que les interstices entre des branches, mais évoquent un lumineux fouillis d'astres entrevus.
Les deux arbres seraient assimilables à l'image de barreaux de prison s'ils étaient droits, mais leur mouvement ondulant leur donne la vie flexible du songe. L'homme sur le banc, qui s'abandonne détendu, manifeste-t-il quelque crainte ? L'horizontalité des roulottes confirme un sol plat, sans risque. Rien n'est signe de vent ou de pluie. Et la lumière, serait-elle allumée s'il y avait le besoin de dissimuler sa présence dans la faiblesse du repos ? Les intimes chevaliers du guet sont eux aussi endormis…

Quelles associations symboliques cette image appellent en moi ?

Ces roulottes en stationnement sont en fait des maisons ; celle du plan principal en a la forme et les attributs ; la maison signifie le centre du monde, à la fois domestique et sidéral. ; vue de l'extérieur, elle représente l'apparence de l'être. L'arbre met en communication trois niveaux du cosmos : la terre profonde, le sol tangible, le ciel entrevu. La nuit appelle la purification de la mémoire, de l'intelligence, des désirs.
Alors je m'imagine me recentrant sur ce qui est le cœur de ma personnalité, en communion avec ce point-milieu, dense et obscur à cette heure médiane où la nuit bascule vers l'aurore, qui est le germe de mes jours à venir. Je dois encore me ressourcer dans le sommeil, me dépouiller de quelques a priori nés de mon éducation antérieure, laisser les forces de la vie me pénétrer. Pendant ce moment de latence lumineuse, je laisse résonner en moi les vibrations de l'arbre-échelle. Il relie ce qui est dans les tréfonds avec ce qui est dans les altitudes. Il me propose un chemin personnel pour concilier la matérialité du réel le plus contraignant et la spiritualité des aspirations les plus utopiques.

la palette verte

41 X 27 huile sur bois 1954

Que puis-je voir ?


Le rectangle est divisé en deux par la diagonale – tranché, dans le vocabulaire de l'héraldique ; la zone de gauche est la moins différenciée : l'essentiel de la palette, qui est d'ailleurs, en dépit du titre, est composée d'une majorité de touches dans les bruns et les rouges, à l'exception de deux taches vertes, s'y détache sur le fond général, brun-vert. La zone de droite concentre les trois autres objets-outils : pinceau, godet, tube.
Le pinceau suit la diagonale, accompagné de deux doubles convergents qui pourraient être sa trace sur la palette, ou bien deux ombres portées. Le godet cylindrique est porté par la partie droite de la palette, et supporte un tube horizontal, tel le socle d'une colonne désassemblée sur lequel aurait été posé le fût partiellement endommagé. Ce tube dont la blancheur contraste vigoureusement avec le fond, est partiellement vidé, et les plis sur le métal, concentrés à la partie inférieure, semblent attester d'une manipulation méticuleuse de la part du peintre.
De fait, ce tube, bien que placé dans la partie supérieure du tableau, attire le regard du fait de son contraste et de sa taille, et tient le rôle du sujet principal. Palette brune ou tube blanc ?

Que ressenté-je en regardant ?


Si la palette est nommée comme l'objet de l'œuvre, et bien qu'elle occupe entre le tiers et la moitié de la surface peinte, tout se passe comme si le sujet n'était pas la palette physique, cette surface qui sert à mélanger les couleurs élémentaires, composer la nuance, l'éprouver à la lumière, nourrir la brosse. Le lecteur – comment désigne-t-on celui qui regarde un tableau ? le voyeur ? – que je suis doit peut être se sentir ici en visite dans l'atelier du peintre.
Le tableau réunit, surpris au repos – le peintre a arrangé ses outils dans une posture stable, il vient de terminer de travailler et se prépare à recommencer, peut-être – entre deux emplois, les principaux objets utilitaires nécessaires au process. Ne manquent que le peintre et l'œuvre peinte, celle pour laquelle ces équipements ont servi.
L'objet-palette, prétexte à peindre, est ressenti comme accédant à une nouvelle signification : la palette d'objets pour peindre, devenus sujets à peindre. En l'absence de toile sur chevalet, de peintre révélé par un jeu d'ombre ou de miroirs (expliciter les allusions), je ressens l'exposition de ces quatre outils comme l'expression de la détente mentale qui suit l'achèvement de l'ouvrage. Vois là avec quoi je travaille la matière de la couleur et des formes, me suggère le peintre.

Quelles associations symboliques cette image appellent en moi ?


L'écrivain qui parle de son papier et de sa plume (chercher un exemple dans le Haikou) procède à la fois par distanciation extrême: je ne me décrit même pas écrivant, humblement j'écris à propos de ces accessoires à la fois essentiels et subalternes sans lesquels ma pensée n'aurait pas de trace matérielle.
De même le peintre qui fait des objets intermédiaires entre sa vision mentale d'un lambeau du monde et sa matérialisation visible fait-il plus que de leur rendre hommage, ou de profiter de leur présence pour les transmuter en image.
Ce tableau-blason compose les armes du peintre. Pas du peintre en général, mais de qui a composé cette œuvre. C'est du tube de couleur, pressé entre mes doigts, source d'un pigment que j'éclaircirai plus ou moins, puis mêlerai à d'autres avant que d'en modeler la matière avec la brosse, que je vais extraire les éléments d'une représentation du monde où je vis. Le tube est plein, qui nourrira une œuvre vaste. Tel est, symboliquement affirmé, mon programme.

la palette bleue

41 X 27 huile sur bois 1954

Que puis-je voir ?


La composition est de même structure que celle de la palette verte. Un prcédé de type cinématographique parait relier les deux tableaux. En effectuant un mouvement de plongée et de zoom arrière, la verte engendre la bleue…
Le rectangle est toujours divisé en deux par la diagonale ; la zone de gauche est toujours la moins différenciée : à l'essentiel de la palette, qui est d'ailleurs, en dépit du titre, cette fois pleinement justifié par le fond, et cette enrichie en touches vertes, s'ajoute l'esquisse du meuble qui la porte.
La zone de droite accueille toujours les trois autres objets-outils : pinceau, godet, tube.
Le pinceau suit moins rigoureusement la diagonale, accompagné de ses deux doubles, et leur équilibre paraît plus incertain. Le godet cylindrique s'est déplacé vers le centre, et le tube, plus cabossé, a tourné son côté bouchon vers le lecteur. Sa forme évoque un corps humain allongé, enroulé dans une couverture, dormeur flottant dans le ciel, ou bien encore celled'une baleine blanche jaillissant des eaux. Son équilibre sur le godet semble, lui aussi, précaire. Sa taille relative a diminué,

Que ressenté-je en regardant ?


Si la palette est toujours nommée comme l'objet de l'œuvre, et bien que cette fois-ci elle ait comme rétréci au profit du fond qui l'encercle presque totalement, bien qu'au centre de la composition et orientée en diamant, tel un as de carreau, par rapport au cadre, elle n'est toujours pas pour moi sujet central du tableau.
...à suivre...



[*] 1953, huile sur toile, 31 x 20 cm