Limpératrice des mots




Il était une fois une femme, et elle aimait les mots.

Tracassée trébuchée triturée tripotée travestie truandée par certains de ses proches, qui avaient minutieusement broyé sa confiance intime, elle avait souffert dans ses os, ses nerfs et ses muscles, dans son âme émue, dans ses esprits bouleversés .
Elle avait été contrebattue par les vents de la mer, martelée par les ressacs incestueux des tempêtes, roulée sur les rivages douloureux de l'enfance au point de se replier se réfugier s'incarner dans un galet.
Un galet lisse comme une caresse tranchante, poli autant qu'albâtre peut l'être, clos comme un oeuf hermétique expulsé de l'athanor d'une tempête exaspérée.

Comme elle aimait encore les mots, elle eut pitié.
Elle les laissa couver ce galet.

Ils le réchauffèrent de leur patience. Ils s'insinuèrent par les pores de la coquille armure pour en féconder les humeurs, en vivifier les esprits en léthargie, en stimuler les promesses.
Et les mots rendirent le galet apte à engendrer la parole ; et la pierre opaque et dense, telle une reine prolifique et sereine, enfanta lettre sur lettre, alphabet sur alphabet, psaume sur psaume, poème sur poème, chant sur chant, cri sur cri.

Un jour, au décours d'un soir tôt venu, alors que le soleil avait été plus lourd ou la pluie plus stridente ou les grillons plus incisifs qu'à l'accoutumée, elle décida qu'elle avait désormais assez dit, assez inventé, assez prononcé ces assemblages étranges que certains humains nomment discours, les chats initiés énigme verticale des yeux, et les étoiles matures musiques balbutiantes des planètes.

Mais, habitués à l'entendre vaticiner dans le respect rythmé des règles rhétoriques, se déclarant irremplacablement séduits par la musique mentale et charnelle de ses mélopées, les spectateurs, du haut des gradins, les pieds dans la poussière de poème et la tête dans l'odeur capiteuse des aveux, lassés de l'affrontement des myrmidons sonores, des rétiaires caparaçonnés, des cavaliers désarçonnés, réclamèrent dans un tumultueux hourvari la suite de la tragédie.
Telle la sangsue humide et froide glissant sur le ventre de la femme, s'insinuant entre ses seins en chuchotant " encore, encore " [1]

Elle, elle ne voulait point reprendre ce travail qui, d'aiguilles traversantes aux chas d'acier moiré en coutures sanglantes nouées de surjets méticuleux, la meurtrissait sans parvenir à la vêtir du manteau de la paix, l'exsanguait, la vidait de sa substance à la fois vaporeuse et essentielle.

Alors, lassée des clameurs inaudibles de la foule, du vacarme aveugle des voyeurs, des baisers goulus des vampires, elle qui avait répandu avec patience les semences nées du galet dans tant de champs de mots, où de rapaces faucheurs entrés par effraction avaient confisqué les moissons, détourné les gerbes et même subtilisé les chaumes, elle imagina un subterfuge.

Alors, elle dit :

J'ai entendu votre demande.
Vous ne pouvez savoir à quel point elle m'est à la fois délicieuse et insoutenable. C'est ma douleur, ma blessure ancienne, ma cicatrice intérieure que vous voulez que je rouvre pour satisfaire vos clameurs avides. Lasse de me reconstruire inutilement dans ce travail qui me déchire, j'accepte d'être la victime complice de ce sacrifice.
Je n'y mets qu'une condition.
Si un seul d'entre vous, peu importe qui, vient ici devant moi prononcer sans erreur, sans souffle décalé, sans hésitation d'accent, et dans l'ordre qui lui plaira tous les textes dont je vous ai fait don, ou plutôt que je vous ai laissé m'arracher de la tête et du cœur et d'un indicible ailleurs, alors je m'engage à continuer de vous offrir sans m'en plaindre la chair de ma chair, l'âme de mon âme, l'esprit de mon esprit, le poème vivant qui à peine né me tue et vous, vous fait survivre.
Et je parlerai de nouveau, muette loquace, jusqu'à ce que de mon être dépecé, décharné, désassemblé ne subsistent rien qu'une infime macule sur le papier du grand livre universel et une escarbille dans la lueur des éternelles chandelles.


Depuis...
Depuis, elle siège, impassible, sur le trône silencieux de Limpératrice. Nul n'a réussi l'épreuve.
Depuis, dans le secret de son coeur, cette fois, elle a pu renouer sa silencieuse idylle avec les mots, les merveilleux mots à la fois rétifs à ses ardeurs et soumis à sa passion. Les mots de son désir. De son désir de mots.



Ce mini-conte a été publié, avec quelques variantes, dans la rubrique textes brefs d'adamantane.orgue

[1] La sangsue a deux filles « apporte, apporte »– Proverbes, chapitre 30, verset 15.