Libera nos a malo

Sed libera nos a malo...

J'ai, enfant, cru quelque temps que Saint Malo tirait son nom de cette phrase du patrenôtre. J'appris bientôt qu'outre le parrainage d'un beau port de mer, Malo avait une origine celte qui l'éloignait celtainement de l'ablatif de malus.

Il n'en reste pas moins vrai que ce répons, qui clôt le Pater, dont tout le reste est verset, est repris en détail juste après l'Amen, en insistant sur la dimension temporelle de l'invocation : Libera nos, quaesumus, Domine, ab omnibus malis, praeteritis praesentibus, et futuris... ce qui lui confère une intensité d'intention remarquable.

Mal ou non-bien ?

Pour contribuer à ce travail (encore un mot qui d'apparente au mal, qu'il s'agisse de sa valeur rédemptrice parfois poussée, sous emballage juridique, à l'excès, ou de sa valeur triviale pour laquelle les étymologistes, ces entomologistes du verbe, invoquent le parrainage langagier d'un instrument de torture) j'ai fait quatre choix :

De la science du mal

Section placée sous l'égide :

Le créateur ayant, bibliquement parlant, donné mission à l'homme de nommer les plantes et les animaux, ce qui par métaphore et analogie implique une extension à que qui pousse dans nos têtes et rampe, nage, vole ou marche dans nos conversations, et l'habitude y incitant aussi qui fait des dictionnaires le socle des colonnes du savoir, il convient ici de baptiser la science du mal. Non pas la science du bien et du mal, celle dont le blason est illustré d'un arbre et d'un serpent. Séparons ces deux fils du néant. La science du bien au passage se verra ainsi , de plus, reconnue de manière autonome, ce qu'elle mérite peut-être.

Qui donc parle de la science du mal, hormis Pierre Abélard et Edgar Allan Poe ?

Science du mal ou cacologie ?

Le vieux grec nous propose son radical κακος  kakos, qui engendre :

Ce dernier mot, nom d'un trope mineur, désigne les expressions vicieuses, c'est à dire dont la construction offense les canons de la sémantique ancienne et acceptée. Alphonse Allais, la retournant comme un gant, en fait un des beaux arts de l'écriture humoristique.
Son jumeau, cacographie, étiquette pédantement la banale faute d'orthographe, avatar mesquin du mal en écriture.
Ce mot est-il acceptable, étant donnés ses antécédents restrictifs et son euphonie discutable ? Quel néologisme inspiré pourrait combler le vide de dénomination, qui prive le concept de partie de sa substance langagière.
Kakos n'est d'ailleurs pas le mal, mais plus modestement le qualificatif de ce qui est mauvais. Quel substantif lui est associé ?

Algos, αλγος est la douleur, le mal physiologiquement ressenti. Nostalgie...Une des faces du cristal.

Le qqoqcp du mal...

Le mal, c'est qui ?

Pour les petits enfants du bon docteur Éric Berne, initiés à l'hypostase du triangle de Karpman (Stephen Benjamin) , le qui du mal est la trinité complexe, rotative et indissoluble, le triskèle du bourreau, de la victime et du sauveur.
Sans oublier que Mal et Cie a la faculté de se constituer en société en nom collectif, pour mieux répartir et distribuer les dividendes de toute nature prévus parles statuts.

Le mal, c'est quoi ?

La question pourrait se métamorphoser cliniquement, sans se dissoudre dans un diagnostic limité à la description du syndrome et négligeant le fait générateur et les conséquences organiques, en «de quoi s'agit-il».
Le mal, tel le stress [7], est à la fois un ensemble de causes, un processus chaudement enfoui au sein d'une boîte noire, et une théorie de conséquences. C'est aussi un réseau de rétroactions qui amplifient, réduisent ou transforment le process lui-même. Allant jusqu'à l'exploser.
Pour les adeptes de la sociodynamique…
Pour les fondus de la psychanalyse…
Pour les ….

Le mal, c'est ou ?

L'enfer est le lieu mystique de la peine du dam, et le lieu physique de la peine des sens. Mais faut-il attendre le séjour infernal pour être en un lieu où le mal s'exerce, se perfectionne, s'implante ?
La question de lieu, grammaticalement, s'épanouit en quadrifolium : il y a les lieux :

Le mal, c'est quand ?


Elles peuvent être combinées dans une logique explicative ou prédictive : le passé du mal de demain n'est pas le futur du mal d'hier.

Le mal, c'est comment ?

Une méthodologie du mal est-elle à imaginer, débattre et écrire ? Ses divers chapitres peuvent répondre à diverses angoisses essentielles, depuis comment faire le mal, jusqu'à comment faire avec le mal, en passant par comment se faire du mal et comment mal faire…
Sans oublier que la question «c'est comment ?» peut à la fois pointer sur la manière de réaliser et la manière de ressentir :
-l'un : "j'ai goûté au mal…"
-l'autre : "et c'était comment ?"
-l'un : "pas si mal"
-l'autre : "tu te sens bien ?"

Le mal, c'est pourquoi ?

La dernière question, la question à six points sur le dé existentiel, la question sans laquelle les cinq précédentes ne sont que zakouski prometteurs mais insuffisants pour combler l'appétit de connaissance.
Pourquoi se donner tant de mal si ce n'est pas pour s'en trouver bien ? Le pourquoi est ici l'énigme cruciale. Des réponses dépend la cohérence de notre destin.
Ou bien nous chercherons à comprendre la raison d'être fondamentale de ce phénomène typiquement anthropique — les trous noirs souffrent-ils, les malachites sont-elles maléfiques, les comètes sont-elles maudites, les grains de sable enrayent-ils les rouages du bien, les planètes en malposition sont-elles malveillantes — ou bien nous resterons blottis à l'ombre de superstitions, incapables de profiter des apports de cette merveilleuse invention qu'est le mal.


Annonce du 11 octobre 2006



La section  varia du chapitre écrivainerie accueille le début d'une réflexion sur le mal. Elle est dédié, cette réflexion qui m'est par ailleurs personnelle, à deux ami(e)s qui m'ont il y a plus d'un an poussé à m'y compromettre. Ils se reconnaitront.

Crédits :
Merci à Henri Landier, pour cet extrait de la suite de Faust...

[1] L'une de ces conditions est, comme chacun sait, une température absolument basse ; l'une de ses caractéristiques est que la célérité de la lumière y est plus faible que celle d'un escargot paresseux…

[2] Cité par Charles de Rémusat.

[3] Fin de l'incipit d'Eleonora.

[4] La littérature, dans ce qu'elle a de grand, est une science du mal. Elle produit un savoir de ce qui ne va pas, elle casse l'omerta sur les risques et les périls. Michel de Montaigne, William Shakespeare ou Jean Racine développent cette science du mal, comme Anton Tchekhov et Fedor Dostoïevski, Samuel Beckett et Eugène Ionesco . Un grand écrivain est prophète de malheur, il dévoile ce qui va mal, ce qui fait mal, ce qui est mal, ce qu'on escamote pour dormir tranquille. Quand le poète veille, il scrute les fleurs du mal.

© le point 28/10/04 - N°1676 - Page 128

[5] Cahiers internationaux de symbolisme, publiés par l'Université de Mons, Centre interdisciplinaire d'études philosophiques 2002 , N° : 101-03 , p. : 195 - 203

[6] A Dictionarie of the French and English Tongues, compiled by Randle Cotgrave, London, printed by Adam Islip, Anno 1611

[7] Il y aurait alors un bon mal et un mauvais mal, comme le Cholestérol…

[8] Pour plus d'informations sur la quadrichotomie :

forme de la forme / fond de la forme / forme du fond / fond du fond

consulter l' introduction au texte critique sur le Miel de l'Abîme de Marc Alyn