Libera nos a malo
Sed libera nos a malo...J'ai, enfant, cru quelque temps que Saint Malo tirait son nom de cette phrase du patrenôtre. J'appris bientôt qu'outre le parrainage d'un beau port de mer, Malo avait une origine celte qui l'éloignait celtainement de l'ablatif de malus.
Il n'en reste pas moins vrai que ce répons, qui clôt le Pater, dont tout le reste est verset, est repris en détail juste après l'Amen, en insistant sur la dimension temporelle de l'invocation : Libera nos, quaesumus, Domine, ab omnibus malis, praeteritis praesentibus, et futuris... ce qui lui confère une intensité d'intention remarquable.
Mal ou non-bien ?
Pour contribuer à ce travail (encore un mot qui d'apparente au mal, qu'il s'agisse de sa valeur rédemptrice parfois poussée, sous emballage juridique, à l'excès, ou de sa valeur triviale pour laquelle les étymologistes, ces entomologistes du verbe, invoquent le parrainage langagier d'un instrument de torture) j'ai fait quatre choix :- Sur la forme de la forme, [8] comme le révèle la construction même de cette phrase, et transgressant un interdit stylistique édicté par professeurs agrégés de belles lettres et parents attentionnés, prendre la parole à l'indécente première personne, donc chatouiller les frontières du mal en centrant le texte sur ma propre personne, ce qui au passage me fera faire l'économie de quelques anticipations sur réfutation, le message-je étant par nature rebelle aux engrènements de la raison ;
- Sur le fond de la forme, ne pas résister à ce que certains appellent la tentation encyclopédique, qui se manifeste par la mise en perspective de points de vue d'origines si diverses que la première impression est celle d'un certain désordre, et que ce fouillis une fois fouillé restitue au lecteur des bouts de piste inexplorée, des bribes de raisonnement inachevé, des balbutiements de discours à compléter, bref que la question est d'autant moins épuisée que la réponse semble, à défaut d'être exhaustivement large et incommensurablement profonde, vertigineusement longue ;
- Sur la forme du fond,utiliser une démarche assez systématique, sur la base d'un analyseur de processus réputé comme presque universellement pertinent, du fait de sa tolérance à la variété des approches conjuguée à son apparente capacité à respirer sur un rythme analyse-synthèse, toujours bien perçu par les amateurs de développement mental et de culture des idées claires, analyseur que je nomme à mon propre usage «les six portes de la compréhension», visualise comme «un dé roulant sur le tapis du questionnement», le très classique qui-quoi-ou-quand-comment-pourquoi ;
- Sur le fond du fond, tenter d'offrir à la science du mal, concept immatériel capable de cristallisations soudaines entrant comme clous acérés, échardes barbelées, épées brûlantes dans l'espace temps de notre existence individuelle et collective, et en hommage à celles et ceux qui firent des sciences de la matière une large et vaste construction implantée dans le champ du réel, l'équivalent de ce que sont les quatre états de la matière, le gaz, le liquide avec ses nuances du plus fluide au plus visqueux, le solide avec ses nuances du plus mol au plus dur, et l'encore innommé régi par les conditions de Bose-Einstein [1].
De la science du mal
Section placée sous l'égide :- du théologien Pierre Abélard : Or, de même que la science du mal est bonne, étant nécessaire pour éviter le mal, il est certain que la puissance ou faculté du mal est également bonne, étant nécessaire pour mériter. [2]
- et du poëte Edgar Allan Poe : Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent des échappées de l’éternité et frissonnent, en se réveillant, de voir qu’ils ont été un instant sur le bord du grand secret. Ils saisissent par lambeaux quelque chose de la connaissance du Bien, et plus encore de la science du Mal. [3]
Le créateur ayant, bibliquement parlant, donné mission à l'homme de nommer les plantes et les animaux, ce qui par métaphore et analogie implique une extension à que qui pousse dans nos têtes et rampe, nage, vole ou marche dans nos conversations, et l'habitude y incitant aussi qui fait des dictionnaires le socle des colonnes du savoir, il convient ici de baptiser la science du mal. Non pas la science du bien et du mal, celle dont le blason est illustré d'un arbre et d'un serpent. Séparons ces deux fils du néant. La science du bien au passage se verra ainsi , de plus, reconnue de manière autonome, ce qu'elle mérite peut-être.
Qui donc parle de la science du mal, hormis Pierre Abélard et Edgar Allan Poe ?
- La Septante, en ses proverbes, chapitre 16, verset 22, m'apporte : πηγὴ ζωῆς ἔννοια τοῖς κεκτημένοις, παιδεία δὲ ἀφρόνων κακή : l'intelligence est pour ceux qui la possèdent une source de vie ; les insensés n'ont que la science du mal.
- Le livre au titre prometteur de Peter Keating , La science du mal, restreint la vision à l'histoire de la psychiatrie en tant que connaissance.
- La gnose, pour des raisons plus polémiques que philosophiques, encore que les deux fassent bon ménage, est présentée par certains comme la science du mal.
- André Gluksmann déclare à Roger-Pol Droit : La littérature, dans ce qu'elle a de grand, est une science du mal.[4]
- Michel Gheude, dans les cahiers
internationaux du symbolisme, réfléchit sur le thème«L'écrivain, l'assassin : notes de lecture sur la science
du mal»[5].
- Charles Péguy, dans La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc, au huitième jour, dans ce sonnet aux 320 tercets, place la science du mal dans la panoplie des armes de Satan.
Science du mal ou cacologie ?
Le vieux grec nous propose son radical κακος kakos, qui engendre :- cacophonie, le mal au niveau
au niveau de sens auditif, et qui serait dû à Pierre de Ronsard par tradution directe ;
- cacochyme, souvent attribut descriptif du vieillard...qui serait
doté de mauvais sucs (les humeurs essentielles ?) et en serait
fragilisé ;
- cacosmie, le mal au niveau du sens olfactif, se traduisant par le
fait de trouver agréables des odeurs réputées pour désagréables ;
- cacologie, qui est attesté dès 1611 par un compilateur anglais, mais n'entre au dictionnaire de l'Académie Française que vers [6]1877.
Ce dernier mot, nom d'un trope mineur, désigne les expressions vicieuses, c'est à dire dont la construction offense les canons de la sémantique ancienne et acceptée. Alphonse Allais, la retournant comme un gant, en fait un des beaux arts de l'écriture humoristique.
Son jumeau, cacographie, étiquette pédantement la banale faute d'orthographe, avatar mesquin du mal en écriture.
Ce mot est-il acceptable, étant donnés ses antécédents restrictifs et son euphonie discutable ? Quel néologisme inspiré pourrait combler le vide de dénomination, qui prive le concept de partie de sa substance langagière.
Kakos n'est d'ailleurs pas le mal, mais plus modestement le qualificatif de ce qui est mauvais. Quel substantif lui est associé ?
Algos, αλγος est la douleur, le mal physiologiquement ressenti. Nostalgie...Une des faces du cristal.
Le qqoqcp du mal...
Le mal, c'est qui ?
Pour les petits enfants du bon docteur Éric Berne, initiés à l'hypostase du triangle de Karpman (Stephen Benjamin) , le qui du mal est la trinité complexe, rotative et indissoluble, le triskèle du bourreau, de la victime et du sauveur.Sans oublier que Mal et Cie a la faculté de se constituer en société en nom collectif, pour mieux répartir et distribuer les dividendes de toute nature prévus parles statuts.
Le mal, c'est quoi ?
La question pourrait se métamorphoser cliniquement, sans se dissoudre dans un diagnostic limité à la description du syndrome et négligeant le fait générateur et les conséquences organiques, en «de quoi s'agit-il».Le mal, tel le stress [7], est à la fois un ensemble de causes, un processus chaudement enfoui au sein d'une boîte noire, et une théorie de conséquences. C'est aussi un réseau de rétroactions qui amplifient, réduisent ou transforment le process lui-même. Allant jusqu'à l'exploser.
Pour les adeptes de la sociodynamique…
Pour les fondus de la psychanalyse…
Pour les ….
Le mal, c'est ou ?
L'enfer est le lieu mystique de la peine du dam, et le lieu physique de la peine des sens. Mais faut-il attendre le séjour infernal pour être en un lieu où le mal s'exerce, se perfectionne, s'implante ?La question de lieu, grammaticalement, s'épanouit en quadrifolium : il y a les lieux :
- où je suis, ubi...
- où je vais, quo...
- d'où je viens, unde...
- par
lesquels je passe, qua...
Le mal, c'est quand ?
Elles peuvent être combinées dans une logique explicative ou prédictive : le passé du mal de demain n'est pas le futur du mal d'hier.
Le mal, c'est comment ?
Une méthodologie du mal est-elle à imaginer, débattre et écrire ? Ses divers chapitres peuvent répondre à diverses angoisses essentielles, depuis comment faire le mal, jusqu'à comment faire avec le mal, en passant par comment se faire du mal et comment mal faire…Sans oublier que la question «c'est comment ?» peut à la fois pointer sur la manière de réaliser et la manière de ressentir :
-l'un : "j'ai goûté au mal…"
-l'autre : "et c'était comment ?"
-l'un : "pas si mal"
-l'autre : "tu te sens bien ?"
Le mal, c'est pourquoi ?
La dernière question, la question à six points sur le dé existentiel, la question sans laquelle les cinq précédentes ne sont que zakouski prometteurs mais insuffisants pour combler l'appétit de connaissance.Pourquoi se donner tant de mal si ce n'est pas pour s'en trouver bien ? Le pourquoi est ici l'énigme cruciale. Des réponses dépend la cohérence de notre destin.
Ou bien nous chercherons à comprendre la raison d'être fondamentale de ce phénomène typiquement anthropique — les trous noirs souffrent-ils, les malachites sont-elles maléfiques, les comètes sont-elles maudites, les grains de sable enrayent-ils les rouages du bien, les planètes en malposition sont-elles malveillantes — ou bien nous resterons blottis à l'ombre de superstitions, incapables de profiter des apports de cette merveilleuse invention qu'est le mal.
Annonce du 11 octobre 2006

Crédits :
Merci à Henri Landier, pour cet extrait de la suite de Faust...
[1] L'une de ces conditions est, comme chacun sait, une température absolument basse ; l'une de ses caractéristiques est que la célérité de la lumière y est plus faible que celle d'un escargot paresseux…
[2] Cité par Charles de Rémusat.
[3] Fin de l'incipit d'Eleonora.
[4] La littérature, dans ce qu'elle a de grand, est une science
du mal. Elle produit un savoir de ce qui ne va pas, elle casse l'omerta sur les
risques et les périls. Michel de Montaigne, William Shakespeare ou Jean Racine développent cette
science du mal, comme Anton Tchekhov et Fedor Dostoïevski, Samuel Beckett et Eugène Ionesco .
© le point 28/10/04 - N°1676 - Page 128
[5] Cahiers internationaux de symbolisme, publiés par l'Université de Mons, Centre interdisciplinaire d'études philosophiques 2002 , N° : 101-03 , p. : 195 - 203
[6] A Dictionarie of the French and English Tongues, compiled by Randle Cotgrave, London, printed by Adam Islip, Anno 1611
[7] Il y aurait alors un bon mal et un mauvais mal, comme le Cholestérol…
[8] Pour plus d'informations sur la quadrichotomie :
forme de la forme / fond de la forme / forme du fond / fond du fond
consulter l' introduction au texte critique sur le Miel de l'Abîme de Marc Alyn

