Insecte, de Claire Castillon



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Claire Castillon
Insecte
Chez Fayard
Dans insecte, il y a inceste.
Mais pas seulement.
N'étant ni mère ni fille, je ne me sens pas impliqué sur le fond dans ces descriptions de cas cliniques, ces microtomies d'une réalité malade, qui concernent il est vrai, statistiquement, et si je ne me suis pas trompé dans mon calcul, environ un quart des relations parent-enfant existantes ou ayant existé.
Ma passion des livres me pousse à mettre en forme mes impressions de lecture, même si la noire et systématique mélancolie de la narratrice, ciselant le récit des malheurs d'humanoïdes femelles médicalement modifiées m'incite à quelque réserve sur la nécessité de développer plus avant ce sujet.
Ces nouvelles n'épuisent pas exhaustivement les malformations du lien familial, mais elles en explorent de très significatives, et en quantité suffisante pour poser le problème. L'âge de l'auteur peut laisser supposer que l'expérience personnelle qu'elle mobilise, toute écriture étant naturellement autobiographique, sauf excès de dédoublement de personnalité, est plus ascendante que descendante.
La dédicace, dénuée d'ambiguïté dans son ambiguïté même, À ma mère, confirme la capacité de l'auteur à manier le scalpel de la plume pour exciser certaines adhérences infantiles.

Il en est des nouvelles (littéraires) comme des nouvelles (journalistiques) : le bonheur et la santé se vendent mal. Le malheur, les perversions, les traumatismes, les accidents, les malveillances attirent l'intérêt et stimulent la réflexion.
Dans la mesure ou la mise en scène talentueuse, méticuleuse, scrupuleuse de cette galerie de monstres peut pousser le lecteur à s'interroger :
-suis-je aussi innocent que cela, moi qui ne me reconnais pas dans ces abus de chair et d'esprit, ces sadismes ordinaires, ces meurtres sournois enrobés de sentiments vulgaires ?
-ne suis-je pas, moi aussi, sans le savoir ou oser le reconnaître, un de ces serviteurs du mauvais démon, un des sectateurs de la mort frigide, un de ces insectes dont le système de valeur échappe à toute notion d'amour ?
alors je trouve cette réflexion décapante fort salutaire, quel que soit le pessimisme qui flotte sur les eaux troubles de ces remous de vie.

L' insecte est un être vivant qui s'observe souvent avec dégoût, toujours avec précautions, rarement avec empathie. On le gaze, on le cloue d'une épingle, on le torture pour observer ses réactions et mettre en équations sa systémique.
Peut-être Maurice Maeterlinck et quelques autres échappèrent à cette méthodologie à la fois distanciatrice et sanitairement militante : le bon insecte est l'insecte écrasable.

Claire Castillon, insecte regardant vivre des humaines que le lien générationnel rend co-dépendantes, a plus de bienveillance que les entomologistes patentés pour ses sujets d'étude. Elle consent à leur prêter des sentiments humains, leur donne une apparence visuellement acceptable, s'abstient de terminer le travail en mettant à mort tous les phénomènes observés, leur laissant parfois la vie ou le choix du degré de morbidité du dénouement.

J'attends tout de même avec intérêt, dans la même série, crustacés, reptiles puis mammifères...


Rappel : sur des contributions récentes au Prix des Lecteurs de Le Livre de Poche, voir les papiers déjà rédigés au sujet de Philippe Cavelier et d' Alexis Salatko.

Crédits : merci à Patrick Swirc pour la couverture ici reproduite....